Gertrudis – Güte Gottes

LES INSINUATIONS DE LA DIVINE PIETE

 

OU

 

LA VIE ET LES REVELATIONS

 

 

DE SAINTE GERTRUDE

 

 

Vierge, et Abbesse de l’ordre de Saint-Benoit

 

 

Traduites du latin en français par an Religieux du même Ordre. 1852

Hermes Adamas Avataras. 2016

 

 

TOME 1

 

Une nouvelle publication de cet Ouvrage merveilleux

était depuis longtemps désirée par les âmes dévotes,

et les personnes plus spécialement consacrées à Dieu.

L’ancienne traduction, en vieux langage, obscure et sans élégance, ne pouvait plus se lire:

celle-ci plus claire, plus exacte, et dont le style plus soigné a même encore été quelque peu retouché,

vient enfin satisfaire des vœux si louables, et remplir l’attente des saintes Communautés en faveur

et à la sollicitation desquelles ce travail a été fait principalement.

 

TABLE DU TOME PREMIER.

Avertissement du Traducteur.

Idée générale de la Vie de sainte Gertrude, tirée des Leçons de la Fête de cette Sainte.

Li VIE ET LES RÉVÉLATIONS DE SAINTE GERTRUDE,

 

LIVRE PREMIER, Contenant les Actions et les principales Vertus de cette Sainte.

  1. De l’excellence de l’esprit de sainte Gertrude, de ses perfections naturelles, et de sa vocation à la Religion.
  2. De la grâce qui éleva sainte Gertrude à la familiarité avec Dieu. –

De son érudition singulière, et du don qu’elle avait de consoler les affligés.

  1. Trois différentes preuves des grâces que sainte Gertrude a reçues. –

Première preuve, tirée des révélations divines qu’elle a eues.

  1. Seconde preuve des grâces de sainte Gertrude, tirée du témoignage et du sentiment commun de plusieurs gens de bien.
  2. Troisième preuve des grâces de sainte Gertrude, tirée de la pureté de ses intentions pour Dieu, et du mépris de soi-même.
  3. Que Dieu faisait sa demeure dans la bienheureuse Gertrude, comme dans un Ciel animé.
  4. De la parfaite justice de sainte Gertrude.
  5. Du zèle que sainte Gertrude avait pour le salut des âmes.
  6. Qu’elle avait une vraie compassion de mère pour tout le monde.
  7. De la pureté admirable de sainte Gertrude.
  8. Qu’elle avait une égale confiance en Dieu dans les prospérités, et dans les afflictions.
    12. De l’humilité de sainte Gertrude; et de quelques autres vertus qui ont éclaté éminemment en elle.
    13. De la force et de la vertu admirable des paroles et des prières de sainte Gertrude.
    14. Quelques miracles de cette Sainte.
    15. Des grâces particulières que Dieu a faites à sainte Gertrude pour le salut du prochain.
    16. Four quelle raison Dieu commanda de mettre ce Livre en lumière.
    17. Preuves convaincantes que Dieu exécutait sans peine tous les ordres de sa volonté par le moyen de sainte Gertrude.
    18. Jusqu’à quel point sainte Gertrude a conservé la douceur, la patience, le repos d’esprit;
    pet joie avec laquelle elle recevait tout ce qui lui arrivait de la part de Dieu.
    19. De la plus grande lumière que sainte Gertrude reçut de Dieu, et de la plus étroite union que son âme ait eue avec lui.

LIVRE SECOND, Composé par elle-même.

  1. Action de grâce pleine de transport, par laquelle sainte Gertrude remercie Dieu de la première faveur
    qu’il lui a faite de détacher son âme des choses de la terre pour l’attirer à lui.
  2. De la lumière que Dieu, par sa grâce, a répandue dans le cœur de sainte Gertrude pour lui faire connaître son intérieur.
    3. Dieu a pris plaisir de faire son séjour dans l’âme de sainte Gertrude.
    4. Des stigmates empreints sur le cœur de sainte Gertrude, et de son exercice sur les cinq plaies du Sauveur.
    5. Méditation de sainte Gertrude sur la plaie qu’elle reçut de l’amour divin au milieu de son cœur,
    et sur la manière dont elle avait appris qu’il fallait la traiter.
    6. Jésus enfant s’unit intimement au cœur de sainte Gertrude.
    7. La Divinité est imprimée sur l’âme de sainte Gertrude comme un cachet sur de la cire.
    8. De l’union étroite et tout-à-fait admirable de l’âme de sainte Gertrude avec Dieu.
    9. D’une autre manière admirable dont sainte Gertrude fut unie étroitement à Dieu.
    10. Les lumières que Dieu donna à sainte Gertrude en l’obligeant a composer ce Livre.
    11. Sainte Gertrude reçoit le don des larmes, et se garantit de quelques embûches que le démon lui avait préparées.
    12. Avec combien de bonté Dieu supporte nos défauts.
    13. De la vigilance exacte sur les sens et sur les affections.
    14. Divers exercices par lesquels l’âme est purifiée.
    15. Combien les œuvres de charité sont agréables à Dieu, aussi bien que la méditation sur les choses saintes.
    16. De la tendresse inconcevable que la glorieuse Vierge a pour nous.
    17. De quels vêtemens nous devons revêtir Jésus et sa Mère-
    18. De quelle façon Dieu supporte nos défauts. – Instruction touchant l’humilité.
    19. Combien Dieu se plaît à s’abaisser vers les créatures, et avec combien de ferveur les Saints le glorifient dans cet abaissement.
    20. De quelques privilèges considérables que Dieu a accordés à sainte Gertrude,
    et de la grâce qu’il a promise à ceux qui se souviendraient d’elle.
    21. Ses actions de grâces envers Dieu, en reconnaissance des privilèges singuliers qui sont rapportés ci-dessus.
  3. De quelle façon sainte Gertrude fut admise à la vision de Dieu, et transfigurée en lui.
    Le baiser de paix, les caresses, et les autres faveurs qu’elle reçut pour lors de son Époux.
  4. Récapitulation des plus insignes faveurs que Dieu a faites à sainte Gertrude, et qu’on a déja rapportées ci-dessus. –
    Les plaintes continuelles qu elle a formées contre son infirmité et contre son ingratitude envers tous ces dons.
    24. Conclusion de ce Livre.

LIVRE TROISIÈME.

  1. Dieu donne sa sainte Mère à Gertrude pour lui tenir lieu de mère à elle-même,
    afin que dans ses afflictions et dans ses peines elle pût recourir à cette divine Mère.
    2. Que l’adversité est comme l’anneau spirituel et le gage que Dieu donne aux âmes qu’il prend pour ses épouses.
    3. La consolation humaine affaiblit la consolation divine.
    4. Combien tous les plaisirs passagers sont vils et honteux.
    5. De la parfaite résignation de sainte Gertrude entre les mains de Dieu, pour souffrir toutes sortes d’adversités;
    et combien elle s’est acquis par là de mérite.
  2. De la coopération de l’âme fidèle au sacrifice de la Messe.
    7. Avec quelle confiance il faut avoir recours à Dieu dans la tentation et dans tous nos besoins.
    8. De cinq faveurs que sainte Gertrude avait reçues de Jésus-Christ,
    sur lesquelles faisant réflexion comme sur autant de parties de la Messe, elle avait appris à assister en esprit à ce saint Sacrifice.
    9. De l’efficacité des prières que sainte Gertrude offrait à Dieu pour les autres.
    10. Effet admirable de la sainte Communion. –
    Nous ne devons point nous en priver facilement, sous prétexte de notre indignité, ni pour quelque autre vaine considération.
    11. De la rémission des péchés que Jésus-Christ accorde à sainte Gertrude. –
         Son désir ardent de se conformer en toutes choses à la volonté de Dieu.
  3. Comment l’âme peut chercher Dieu, et se transfigurer en lui de quatre manières.
    13. Satisfaction pour avoir laissé tomber par terre une hostie que l’on croyait consacrée.
    14. De la force et de l’efficacité de la Confession qui est comparée à un bain. –
    Comment nous devons à l’exemple de sainte Gertrude vaincre les difficultés qui nous empêchent de nous en approcher.
    15. Les différens effets de la charité sont expliqués par la comparaison d’un arbre couvert de feuilles, de fleurs et de fruits.
    16. Des fruits de l’affliction qui nous fait entrer davantage dans l’amitié de Jésus-Christ; –
    et de l’effet d’une excommunication injuste.
    17. D’une vision qu’eut sainte Gertrude, dans laquelle il lui semblait que Jésus-Christ la communiait spirituellement avec ses Sœurs.
    18. Comment il faut se préparer dignement pour recevoir le corps de Jésus-Christ. –
         Les différens exercices de piété que sainte Gertrude a pratiqués à l’égard de cet auguste Sacrement.
    .. 1. Les trois personnes de la Trinité communiquent leur sainteté ù Gertrude, a fin de la disposer a communier plus dignement.
    .. 2. Sainte Gertrude se préparant à la Communion, reçoit de Jésus-Christ l’assurance,
           qu’il ne se séparera jamais d’elle, et qu’il fera du bien aux autres en sa faveur.
    .. 3. Accueil favorable que fait la Sainte Trinité à Gertrude qui lui est présentée par Jésus-christ. –

Elle obtient un surcroît de joie pour les Bienheureux, de grâce pour les Justes,

de pénitence pour les Pécheurs, et de relâchement de peine pour les âmes du Purgatoire.

.. 4. Combien il est avantageux d’entendre la sainte Messe.
.. 5. Combien Jésus-christ est reçu indignement par ceux qui sont adonnés à l’intempérance de la langue.
.. 6. Des vétemens spirituels dont l’âme doit être ornée pour se présenter dignement à la sainte Communion.
.. 7. Avec combien d’amour Dieu se donne lui-même dans le Sacrement de l’Autel.
.. 8. De l’amour ineffable de Dieu dans le Sacrement de l’autel.
.. 9. Que l’humilité est plus agréable à Dieu que la dévotion sensible; –
       et que Jésus-christ désire ardemment de se communiquer dans le Sacrement de l’Eucharistie à une âme qui l’aime.
.. 10. La douceur du Corps de Jésus-christ se connaît, non par les sens du corps, mais par le goût de l’aine.
.. 11. Qu’il n’y a point de mal à s’abstenir de la Communion par respect.
.. 12. Ce que c’est que servir Dieu à ses propres dépens.
.. 13. D’où vient que l’on sent quelquefois moins de ferveur et de zèle au moment de la Communion, que dans un autre temps.
.. 14. Dieu permet la chute des justes afin de les humilier.
.. 15. La bienheureuse Gertrude est préparée à la Communion par Jésus-christ.
.. 16. Quelle est la grâce qui est communiquée aux Fidèles qui reçoivent dignement le Corps de JÉSUS-Christ.
.. 17. Que plusieurs sont délivrés du Purgatoire par le mérite de la sainte Communion.
.. 18. Comment sainte Gertrude fut une fois unie miraculeusement à Jésus-christ par l’entremise d’une Hostie consacrée.
19. De la dévotion que sainte Gertrude avait à la Mère de Dieu,
     où l’on voit avec combien de bonté la Sainte Vierge assiste ceux qui invoquent son secours.

  1. Comment nous pouvons rapporter à Dieu toutes les louanges qui sont dues à ses Saints.
    21. Comment Dieu veut être recherché par l’âme qui l’aime.
    22. Que l’infirmité de notre corps excuse nos négligences.
    23. La bienheureuse Gertrude reçoit de la Sainte Trinité trois sortes de bénédiction et d’absolution de ses péchés,
    par les mérites de Jésus-Christ.
  2. Effets admirables de la Psalmodie, lorsqu’elle est faite avec une intention pure.
  3. Comment on doit offrir le Cœur de Jésus-christ, pour suppléer à nos défauts.
  4. De l’abondance de toutes les vertus qui sortant du Cœur de Jésus-Christ se répandent dans l’âme fidèle.
  5. De la sépulture de Jésus-Christ dans l’Ame fidèle.
  6. Comment nous devons nous faire une solitude spirituelle dans le Cœur et dans la Corps de Jésus-Christ.
  7. De l’union de l’âme avec Jésus-Christ,

et comment elle est disposée par le mérite des Saints pour être une demeure agréable à Dieu.

  1. Du mérite de la bonne volonté, et des instructions que Gertrude reçut en esprit,

particulièrement sur quelques paroles de l’Office divin.
.. 1. Du fruit de la bonne volonté, qui ne considère en toutes choses que l’honneur et la gloire de Dieu.
.. 2. De la manière la plus parfaite d’offrir sou cœur à Dieu.

.. 3. Du mérite qu’il y a de se mettre totalement entre les mains de Dieu;
       et du désir de réparer l’honneur qu’on lui a ravi.

.. 4. Le grand avantage qu’il y a de s’abstenir des paroles et des actions inutiles.

.. 5. Le véritable pénilent est très-promptement délivré de ses fautes.

.. 6. Dieu nous traite rudement, afin de pouvoir nous guérir.

.. 7. Comment il faut porter sa croix après JÉSUS-Christ.

.. 8. Quel bien celui qu’on corrige reçoit de la correction qu’on lui fait, lorsqu’elle excède sa faute.

.. 9. La miséricorde de Dieu châtie les élus. – La charité couvre les négligences. –

L’impur est quelquefois abandonné dans son impureté.
.. 10. Qu’il n’y a point de péché sans le consentement de la volonté,

et que celui qui se recommande à Dieu, ne tombe point dans la mort éternelle.

.. 11. Combien nous sommes étroitement obligés de reprendre et de réprimer ceux qui font mal.
.. 12. Celui qui combat pour la défense de la justice et pour l’avancement de la Religion, revêt le Sauveur. –

Les Anges environnent les Elus

.. 13. Le mérite de l’obéissance et de l’adversité.

.. 14. L’offrande de nos actions, faite au Père éternel par le moyen de son Fils, lui est très-agréable.

.. 15. De l’unité de la prière, quoique les fruits qu’elle produit ne paraissent pas sensiblement.

.. 16. La direction de nos pensées vers Dieu sera récompensée d’un bonheur éternel.

.. 17. Les adversités éloignent les occasions du péché.

.. 18. Des bons effets de la bonne volonté.

.. 19. Du fruit de la tentation.

.. 20. Qu’il n’y a personne de sauvé sans l’amour de Dieu.

.. 21. L’amour divin rend l’homme agréable aux yeux de Dieu.

.. 22. Mérite de l’assujettissement parfait a la volonté de Dieu, soit pour la vie, soit pour la mort.

.. 23. Dieu prépare les élus à la gloire par le moyen delà grâce;

quoiqu’il n’exige pas d’eux un fruit proportionné à la valeur de chaque grâce en particulier.

.. 24. L’envie d’avoir de saints et de fervens désirs, est agréable à Dieu. –

Le juste n’est pas privé de récompense lorsqu’il oublie par infirmité à rapporter ses œuvres à Dieu. –

Le Sauveur considère plus une maladie sans dévotion, qu’une dévotion accompagnée de plaisir.

.. 25. Le plaisir des sens empêche de goûter celui qui se trouve en Dieu.

.. 26. Les caresses que Dieu fait à une âme fidèle.

.. 27. L’estime qu’on doit faire de la patience.

  1. Comment la colère de Dieu fut apaisée par l’image du crucifix; –

et pourquoi le Seigneur diffère d’exaucer les prières des justes.

  1. De la soif spirituelle qu’ont les justes d’arriver bientôt à Jésus-Christ; – et de l’utilité des souffrances.
  2. Que les démons nous dressent des embûches, particulièrement durant le chant des Psaumes.
  3. Que nos prières sont fidèlement exaucées.
  4. Comment, en suppléant à notre indignité par le mérite de Jésus-Christ et des Saints,

nous nous préparons à communier dignement.

  1. De l’effet que produit en nous le Corps du Seigneur, lorsqu’on le reçoit en Viatique avant la mort.
  2. De l’avantage qu’il y a de communier souvent.
  3. Comment Dieu corrige les négligences passées d’une âme qui l’aime,

et remédie à celles qu’elle pourrait commettre à l’avenir.

  1. De l’effet des regards de Dieu sur nous, et de l’utilité de la Communion spirituelle et intérieure.
  2. Combien est utile le souvenir de la Passion de Jésus-Christ.
  3. Comment le Fils de Dieu apaise la colère de son Père éternel.
  4. Des regards amoureux qu’on jette sur l’image du crucifix. –
    De l’utilité qui se rencontre à méditer la Passion de Jésus-Christ.
    43. Du bouquet de myrrhe; et comment nous devons nous conduire dans les adversités, à l’exemple de Jésus-Christ souffrant.
  5. Que l’exercice sur la Passion de Jésus-Christ,

bien loin de rompre l’union que l’on a avec Dieu, sert au contraire a la rendre plus étroite.

  1. Comment Dieu gagne une âme par les attraits de sa grâce.
  2. Des clous de girofle odoriférans que sainte Gertrude, par un sentiment de charité,

mit, au lieu de clous, dans les plaies du Crucifix; et la reconnaissance que Jésus-Christ lui en témoigna.

  1. Comment, en récitant les sept heures de l’Office, on peut ajouter au souvenir de la Passion de Jésus-Christ,

les louanges de la Vierge, Mère de Dieu.

  1. Comment nous devons donner à Dieu des marques de notre amour, en revenant de nos occupations extérieures.
  2. Des effets de l’adversité et de la prière.
  3. Courte prière composée par Jésus-Christ même,

qui a promis de l’écouter toujours favorablement toutes les fols qu’elle lui serait adressée.

  1. Le juste ne trouve de plaisir qu’en Dieu seul, et Dieu réciproquement se plaît beaucoup dans l’âme du juste,
    particulièrement lorsqu’il soumet tous ses bons désirs à sa volonté sainte.
  2. Deux sortes de battemens de Cœur du Fils de Dieu.
  3. De la manière qu’il faut demander à Dieu le sommeil et le repos.
  4. De la parfaite résignation de soi-même à la volonté divine.
  5. Du plaisir sensible que l’âme prend en Dieu.
  6. De la langueur causée par l’amour.
  7. Que l’âme fidèle se doit abandonner à la volonté de Dieu, également pour la vie, et pour la mort.
  8. Le moyen de rendre méritoires et très-agréables à Dieu les repas que nous prenons pour la nécessité du corps,

et lés récréations qui les suivent.

  1. De l’utilité que nous devons tirer de nos propres défauts.
  2. Jésus-Christ récompense les soulagemens que prennent les malades pour l’amour de lui,

comme s’ils lui étaient donnes à lui-même.

  1. Du renouvellement des sept Sacremens dans l’âme.
  2. De l’effet de la charité fraternelle.
  3. De la correction fraternelle, et de la patience.
  4. De la fidélité qu’il ne faut chercher qu’en Dieu seul, et du fruit de la patience.
  5. Du fruit de la bonne volonté.
  6. Comment nous pouvons nous rendre propre le mérite des autres.
  7. Oraison composée par sainte Gertrude, à la louange du Seigneur, qui l’a approuvée.
  8. De l’offrande qu’il faut faire de son cœur à Dieu.
  9. De la charité envers les pécheurs. – Comment on doit s’humilier sous la main du Seigneur, lorsqu’il nous châtie.
  10. Que le soin des affaires temporelles et les exercices extérieurs peuvent être agréables à Dieu.
  11. Du mérite de la patience.
  12. Combien Dieu a d’aversion pour l’impatience, et combien la reconnaissance des bienfaits lui est agréable.
  13. Que le mépris et l’anéantissement de nous-mêmes nous rend agréables à Dieu.
  14. Du fruit de la prière faite pour les autres.
    .. 1. Le peu de foi retarde l’effet de la prière,

au lieu que celui qui prie par charité pour ceux qui le persécutent, ne saurait manquer d’être exaucé.

.. 2. Ce qu’il faut demander pour les malades.

.. 3. Ce qu’il faut demander pour ceux qui sont élevés en dignité dans l’Eglise.

.. 4. Celui qui demande qu’un autre prie pour lui,‘ reçoit l’effet de la prière, quand même l’autre cesserait de prier.

  1. Instructions pour différentes sortes d’états,

par lesquels on apprend comment chacun peut plaire à Dieu dans sa condition, et s’y sauver.

.. 1. D’une personne, dont la vie a été comparée à un oiseau, par Notre-Seigneur Jésus-Christ.

.. 2. Instruction d’un autre, dont la vie est figurée par trois doigts de Dieu.

.. 3. Instruction pour une personne, du nid fait dans le trou de la pierre, c’est-à-dire, dans la plaie du Côté de Jésus-christ.

.. 4. Instruction d’une autre personne, figurée par un trône.

.. 5. Instruction d’une autre personne, dont la vie est représentée sous la figure d’un arbre.

.. 6. Instruction pour une personne savante, dont la vie est représentée par les trois Apôtres sur la montagne de Thabor.
.. 7. Instruction pour une personne ignorante.

  1. Que l’Eglise est figurée par les membres de Jésus-Christ, –

Comment il faut guérir les membres malades, et nous comporter a l’égard de nos Supérieurs.

  1. De la participation spirituelle des mérites.
  2. De l’utilité de la tentation.
  3. Combien il est agréable à Dieu que l’on communie souvent.
  4. De la manière d’exercer son zèle.
  5. Qu’on ne reçoit pas toujours sur-le-champ le fruit de sa prière, mais qu’il est quelquefois réservé pour l’avenir.
  6. Des actions faîtes par obéissance.
  7. D’une Semainière qui devant lire le Psautier s’était recommandée aux prières de sainte Gertrude.
  8. Pourquoi Dieu permet des défauts tant dans les Supérieurs, que dans les inférieurs.
  9. Du fruit de l’adversité, et comment nous pouvons nous corriger de nos défauts.
  10. De la manière d’éviter la négligence et la confusion dans l’Office divin.
  11. De l’offrande qu’on fait à Dieu de ses adversités, et de la perte de ses amis.
  12. Des taches qui peuvent ternir la blancheur de la virginité.
  13. Du renoncement à son propre sens.
  14. Que la volonté est réputée devant Dieu pour action.
  15. Qu’on ne doit pas préférer les choses extérieures aux intérieures.

 

FIN DE LA TABLE DU TOMS PREMIER.

 

 

 

 

AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR.

Entre les livres de piété, il n’en est point qui soient plus sujets à la censure des hommes,

ni qui éprouvent plus la diversité de leurs jugemens, que ceux qui traitent de la Théologie mystique,

surtout lorsqu’ils sont mêlés de visions, ainsi qu’est celui de notre illustre Abbesse.

Les uns ne daignent pas seulement les lire, et les condamnent sur le seul titre,

parce que tout ce qui s’éloigne des idées et des expressions de l’Ecole leur déplaît et les choque;

et que, par un préjugé plein d’erreur ils tiennent pour fabuleuses ou pour fort incertaines toutes ces communications familières de Dieu avec les âmes saintes, sous prétexte qu’ils n’en ont point eu de semblables,

ou qu’il s’est trouvé des illuminés et des fanatiques qui se sont vantés faussement d’en avoir été gratifiés.

Les autres les regardent comme des écrits admirables, qui ne sont propres que pour les grands contemplatifs,

et où le commun des hommes ne peut rien trouver d’utile pour leur édification et pour le règlement de leur vie.

Mais plusieurs autres les recherchent et les lisent avec une pieuse avidité,

et en font leurs délices, parce qu’ils reconnaissent que ces sortes d’ouvrages,

où la charité a plus de part que la science,

et qui sont plutôt des épanchemens du cœur que des productions de l’esprit,

font aussi plus d’impression dans le cœur, et contribuent beaucoup à y allumer le feu de l’amour saint;

et que voyant les prérogatives et les caresses surprenantes dont Dieu a favorisé ces âmes choisies, (1)

(1) Insinuationum seu Vitae S. Gertrud. I. 5. c. 31)

ils se sentent invités à s’approcher de lui par l’oraison, pour goûter combien il est doux,

et pour obtenir au moins de sa bonté ses grâces communes et ordinaires.

Par où il est aisé de juger, que si tous ceux qui s’érigent en Auteurs,

s’exposent à la censure et à la critique du public,

il y a un péril particulier pour ceux qui composent ou qui traduisent des livres qui traitent de la Théologie mystique.

 

Aussi cette diversité de goûts et de sentimens n’a pas échappé

à la prévoyance de ceux qui ont ci-devant fait imprimer en Latin, ou en langue vulgaire, la Vie de sainte Gertrude;

et c’a été dans cette vue qu’ils ont mis à la tête de l’Ouvrage, les uns, des Epîtres apologétiques,

les autres, un grand nombre d’Approbations de Docteurs célèbres,

et les autres, des traités entiers pour justifier ses Révélations.

Je pourrais me régler sur leur exemple, e me prévaloir de leur travail et de leurs soins,

en insérant ici du moins le précis et la substance de ces Apologies, et les attestations de ces savans hommes;

mais en l’état où sont les choses, je ne vois pas que cela soit nécessaire,

et je pense qu’il est mieux de ne pas entrer dans un différend que personne n’a encore osé former.

Les Écrits de sainte Gertrude ont toujours possédé l’estime et l’affection des personnes de piété.

On ne s’est point encore avisé de troubler cette possession, et de soutenir qu’elle soit mal fondée.

 

Non-seulement les âmes simples et pieuses y ont trouvé la nourriture et l’affermissement de leur dévotion;

mais je sais que des Religieux fort habiles et fort spirituels s’étant appliqués à les lire,

en ont été touchés, en ont tiré beaucoup de secours pour se perfectionner dans la vie intérieure.

Les précieux fruits que cet Ouvrage a produits jusques à présent, en sont une très-solide approbation,

et doivent le mettre à couvert des attaques de ceux qui,

bien loin d’expliquer favorablement ce qu’il peut y avoir d’obscur ou de délicat dans ces sortes de livres,

se font un mérite de les critiquer avec rigueur, et de jeter dans le scrupule ceux qui y cherchent leur édification.

Je ne grossirai donc point ce Volume de discours généraux et de pièces étrangères.

Le Lecteur désire l’entretien de sainte Gertrude,

je ne retarderai point sa satisfaction, et si, pour ne pas négliger entièrement la méthode des autres,

je lui donne ici quelques avis pour le préparer à la lecture de la Vie et des Révélations de notre sainte Abbesse,

je tirerai la plupart de ces avis de ses Écrits mêmes,

et dès cette Préface je commencerai à être l’Interprète de ses sentimens et de ses maximes.

 

L’Ouvrage dont nous donnons ici la traduction, est divisé en cinq Livres,

dont le premier est un Eloge de sainte Gertrude dressé par quelqu’un de ses Directeurs,

ou par quelque autre personne qui avait une connaissance particulière de sa vie et de ses vertus.

 

Le second est sorti de sa plume:

c’est proprement l’ouvrage de notre Sain te, et il mérite d’autant plus de considération,

qu’elle témoigne l’avoir écrit par l’ordre et l’assistance de son Epoux céleste,

pour la gloire de Dieu, et pour l’utilité spirituelle du prochain. (1)

(1) Ad haec scribenda nihil aliud coegit me, nisi purus amor taudis tuae. Insin. S. Gertrud. I. 2. c. 23. et c. 10.

C’est là où elle fait excellemment ce double aveu,

et cette double confession pratiquée si souvent par le Prophète royal,

et que saint Augustin (2) recommande si fort aux Fidèles: (2) August. serm. 8. de verbis Domini.

l’une, par laquelle on reconnaît et on adore la Majesté souveraine et les perfections infinies de Dieu,

et on le remercie de ses grâces et de ses bienfaits;

et l’autre, qui consiste à nous abaisser profondément devant sa grandeur,

et à gémir en vue de nos péchés et de nos misères.

Elle accomplit donc fidèlement ce double devoir dans ce second Livre:

elle loue et relève autant qu’il lui est possible la miséricorde de Dieu,

et lui rend grâces d’avoir dégagé son cœur du vain et faux amour des créatures,

et principalement de la passion déréglée pour les lettres et pour les lettres et pour les sciences. (1)

(1) Ab amore inordinato litterarum, et omnium vanitatum mearum tuâ internâ unctione potenter abstraxisti. Insin. I. 2. c 1.

Elle publie quantité de faveurs et de caresses extraordinaires dont il l’a honorée;

et passant ensuite des sentimens de la reconnaissance dans ceux de la componction et de l’humilité,

elle s’accuse de tiédeur et de négligence;

elle regrette d’avoir mal répondu à tant de grâces et de témoignages d’amour,

d’avoir osé rechercher des divertissemens et des consolations extérieures,

après avoir goûté les douceurs du Ciel,

et de ne s’être pas assez appliquée à se corriger de ses imperfections et de ses defauts.

En quoi elle donne des marques non-seulement de cette profonde humilité

qui éclatait en elle d’une façon èminente, (2)

(2) Enituit splendidior in ea virtus humilitatis, etc. Insin. I. 1. c. 12.

et qui était comme un vase précieux qui renfermait et conservait ses autres vertus, (1)

(1) Humilitas fundamentum et conservatorium gratiarum. Insin. I. 3. c. 9.

mais encore de la fidélité et de la pureté de son amour envers son divin Epoux;

car il est certain que plus une âme aime Dieu, et plus elle ressent ses imperfections,

et qu’elle regarde les plus légers manquemens comme de grands péchés,

par une disposition tout opposée à celle des gens du monde,

dans l’esprit desquels de grands péchés ne passent souvent que pour de petites fautes.

 

Le troisième et le quatrième Livre doivent être aussi attribués à sainte Gertrude,

bien qu’il soit comme certain qu’elle ne les ait pas écrits elle-même en l’état où ils sont, et qu’elle les ait ou dictés,

ou fait dresser sur ses mémoires par quelque Religieuse instruite dans les lettres humaines,

et qui avait beaucoup de part à sa confidence et à ses secrets.

Quelques-uns attribuent celte conduite à son extrême humilité,

qui lui persuadant que Dieu ne lui faisait point ces grâces extraordinaires pour elle-même,

puisque dans son sentiment elle n’en tirait point de fruit et d’avantage .pour sa perfection;

mais qui les répandait en elle comme dans un canal, (2) (2) Insin. l. 1. c. 12.

par où il voulait les communiquer aux autres,

lui fit juger qu’il était plus à propos et plus convenable qu’elle ne continuât point à les découvrir elle-même;

mais qu’elle employât le ministère d’une autre plus digne qu’elle pour les faire connaître à l’Eglise.

On trouve donc dans ces deux Livres la suite du commerce étroit

et de la sainte familiarité dont Notre-Seigneur gratifiait cette incomparable Abbesse,

et quantité d’excellentes instructions sur divers sujets, qui regardent la perfection chrétienne et religieuse.

Pour le cinquième Livre,

où il est parlé de son décès, et de celui de plusieurs autres personnes de son Monastère,

de la préparation à la mort, et de l’apparition de quelques âmes qui étaient dans le Purgatoire:

il est hors de doute, qu’il a été composé par quelque fille qui avait vécu sous sa conduite,

et qui avait aussi été honorée de son amitié et de sa confidence.

 

Cet Ouvrage nous fait voir la haute sainteté et les éminentes vertus de sainte Gertrude:

c’est un tableau et une fidèle représentation de sa vie intérieure, et l’on peut dire absolument, de sa Vie,

car nous n’en avons presque point d’autres Mémoires que ce livre;

et ceux qui pour en rendre plus considérable l’édition latine, ou la traduction en langue vulgaire,

se sont donné la peine de composer et d’y joindre la vie de sainte Gertrude,

n’ont presque fait que répéter en d’autres termes et dans un autre ordre, ce qui est rapporté dans ce volume.

C’est pourquoi, pour ne pas grossir cette traduction de tant de redites,

je me suis contenté de mettre en français les Leçons de la Fête de sainte Gertrude

contenues dans le Bréviaire de la Congrégation de Saint-Maur,

et je les ai placées à la suite de cet Avertissement.

Le Lecteur pourra prendre dans ces Leçons une idée générale de sa Vie,

et aura par ce moyen plus d’ouverture et de facilité à entendre ce qu’il lira ensuite.

Il paraît clairement, par cet Ouvrage,

que cette sage Vierge fut prévenue dès son enfance d’une grâce particulière,

et que sa vertu croissant avec ses années,

Notre-Seigneur l’éleva à un sublime degré de contemplation, et à une oraison tout-à-fait surnaturelle.

Sur quoi il est bon d’observer, qu’encore que toute oraison bien faite soit surnaturelle à l’égard de son principe,

puisque l’on n’en peut point faire d’agréable à Dieu sans l’assistance du Saint-Esprit;

néanmoins nos oraisons communes et ordinaires sont comme naturelles à l’égard de notre façon d’agir,

à cause que la grâce qui nous aide à prier, se mêle et se cache tellement dans notre volonté,

et y forme et y imprime un mouvement qui est si semblable à ceux que produit la nature seule,

qu’il nous semble que nous ne prions que par nos propres forces,

et que nous n’apercevons point sensiblement cette élévation surnaturelle qu’a notre âme dans la prière:

mais nous ne la connaissons que par le discernement et la lumière de la foi,

qui nous apprend que sans un secours surnaturel nous ne pouvons faire aucune prière,

ni pratiquer la moindre des bonnes oeuvres.

Mais il y a une autre sorte d’oraison extraordinaire, qui n’est pas seulement surnaturelle à cause de son principe,

et par rapport à la grâce qui la forme conjointement avec la volonté;

mais encore eu égard à la manière dont lame y est élevée, et quelquefois transportée hors d’elle-même.

Car alors cette élévation est si sensible et si différente de ce qui se passe ordinairement dans l’intérieur,

que l’âme reconnaît par une vue fort claire et fort distincte, et juge sans aucun doute,

qu’elle est dans un état surnaturel, où elle ne pourrait pas s’être mise par ses propres forces.

Cet état a divers degrés «t comme diverses demeures, qu’il n’est point nécessaire de marquer ici,

et dont même on ne saurait bien parler sans en avoir fait l’expérience.

On peut voir là-dessus le traité de sainte Thérèse, du Château de Vaine.

Reprenons la suite de notre discours touchant sainte Gertrude.

 

La vie de cette excellente Fille de saint Benoît a été une vie d’oraison et de prière.

Elle pouvait dire avec le Prophète,

que son cœur était toujours présent et appliqué à Dieu par ses pensées, et par ses désirs. (1) (1) Psalm 18.

Elle pratiquait avec les autres Religieuses l’oraison vocale et mentale de la première espèce,

où l’on suit l’attrait de la grâce sans en avoir une connaissance sensible,

et sans le discerner autrement que par la réflexion de la foi.

Mais souvent aussi Notre-Seigneur se communiquait à elle d’une façon tout-à-fait surnaturelle:

souvent il la consolait et l’instruisait par des visions qui allaient quelquefois jusqu’à l’extase.

Ces caresses et ces familiarités divines sont assurément fort rares;

mais il n’y a point de siècle qui n’en fournisse des exemples dans quelques Saints.

L’ordre de la grâce a aussi bien ses miracles que celui de la nature.

Souvent ceux qui n’ont point éprouvé ces oraisons sublimes,

les considèrent comme des rêveries, dit sainte Thérèse (1); (1) Sainte Thérèse en sa Vie, c. 26.

mais cependant il n’y a rien que de réel et de véritable.

S’il s’est trouvé es fanatiques qui ont osé se vanter d’extases et de visions qu’ils n’avaient pas eues,

on ne doit pas pour cela tenir pour fabuleuses celles dont il est fait mention dans les Vies des Saints;

non plus qu’on ne révoque en doute tous les miracles,

sous prétexte qu’il s’en est publié de faux, et qui n’étaient point arrivés.

Entre la simplicité imprudente qui croit tout sans examen et sur la parole de qui que ce soit,

et la défiance opiniâtre qui refuse de croire ce qui est le mieux attesté,

il y a un milieu et un tempérament qui sera toujours suivi par les personnes raisonnables.

On peut dire avec grande vraisemblance, qu’il s’en faut beaucoup

que nous ne connaissions toutes les apparitions et toutes les grâces extraordinaires qu’ont eues les Saints,

parce que plusieurs ont caché et tenu secrètes ces faveurs singulières, par un mouvement d’humilité:

comme, au contraire, d’autres les ont publiées par l’ordre exprès de Dieu,

qui ne les leur avait pas faites simplement pour eux-mêmes,

mais pour l’utilité et l’édification commune de l’Eglise.

 

Telle a été la conduite de Jésus-Christ envers notre sainte Abbesse.

Ce divin Epoux l’ayant attirée à lui par une familiarité étroite et surnaturelle,

voulut qu’elle fit connaître aux autres cet excès de sa bonté, (1) (1) Insin. I. 2. c. 10.

afin que ce quelle en écrivait fût comme un monument et un témoignage éclatant de sa miséricorde,

et du dessein qu’il avait dans ces derniers temps de répandre ses dons et ses bienfaits sur plusieurs personnes.

Et comme elle tâchait de s’en excuser,

en lui représentant l’impuissance où elle était de trouver des pensées et des paroles propres pour exprimer

ces merveilles et ces rares faveurs, sans donner même du scandale (2)

(2) Impossibile milii foret talem invenire sensum sive verba,

quibus sine scandalo ad humanum intellectum saepe dicta produci possent. Ibid.

au commun des hommes qui seraient tentés de prendre ces caresses du Ciel pour de pures illusions,

il lui promit de lui inspirer jusqu’aux paroles et aux expressions mêmes dont elle se servirait,

et de s’accommoder en cela à l’étendue et à la capacité de son esprit.

L’effet suivit cette promesse divine, et elle témoigne que Notre-Seigneur

lui suggéra durant quatre jours à une certaine heure ce qu’elle devait mettre par écrit,

et qu’elle l’écrivait avec la même facilité que si elle l’eût appris par cœur long-temps auparavant.

 

L’utilité qu’on peut tirer de cet Ouvrage ne se borne pas simplement

à admirer les saintes familiarités de Jésus-Christ avec cette dévote Mère,

et à former le dessein de nous approcher aussi de cet aimable Sauveur,

qui se montre si libéral envers ceux qui le servent:

on en peut encore tirer des secours et des lumières pour exécuter ce dessein,

et pour s’avancer de plus en plus dans le chemin du Ciel. (1) (1) Lanspergiusin epist. apologet. Insln- S. Gerlrud.

Car il est bon de remarquer, après le pieux et savant Lansperge,

que les Révélations de sainte Gertrude ne tendent pas à satisfaire notre curiosité

par la connaissance des choses à venir,

ni à nous faire entrer dans des secrets qui seraient capables de nous jeter dans quelque péril,

si nous y ajoutions foi légèrement et sans de grandes précautions;

mais elles nous découvrent les sublimes faveurs qu’a reçues la Sainte,

et nous donnent d’excellentes instructions touchant la piété et la vie intérieure.

Elle n’a point eu de visions ni de révélations qui ne soient édifiantes,

et qui ne renferment quelque enseignement propre à ceux qui travaillent sérieusement à leur salut.

 

Les unes nous portent à révérer la grandeur et la majesté souveraine de Dieu;

les autres à suivre les attraits de sa bonté qui nous invite â l’aimer, et à régler toutes nos actions par cet amour:

celles-ci nous avertissent d’avoir de la reconnaissance, et de faire un fidèle usage de ses bienfaits;

celles-là nous enseignent à nous humilier en vue de notre néant et de nos péchés:

d’autres nous empêchent de nous élever de nos bonnes œuvres,

en nous faisant entendre que ce sont des dons de Jésus Christ, et que, (1) (1) Insin. I. 4. c. 60. et c. 28.

Quod unquam in aliquo tibi cor meum consentire potuit, hoc idem, Domine mi, donum tuum erat.

quand notre cœur consent à ce qu’il désire de nous,

ce consentement même est une faveur et un effet de sa grâce;

d’autres nous parlent des délices saintes et des excellens fruits de l’Eucharistie,

et nous marquent comment nous devons y participer.

Il y en a quantité qui nous font souvenir de la Passion de Notre-Seigneur,

et combien il est nécessaire et glorieux de souffrir avec lui;

d’autres nous excitent à la charité envers le prochain, et à faire du bien même à ceux qui nous outragent.

Il s’en trouve un grand nombre qui concernent la célébration des Fêtes,

et la manière d’obtenir les faveurs du Ciel par l’entremise de la Mère de Dieu, et des Saints.

Enfin plusieurs autres ont pour sujet l’état des âmes qui achèvent de satisfaire pour leurs fautes dans le Purgatoire,

et le zèle à les soulager par nos prières, et nous animent à faire dès cette vie une exacte pénitence,

puisque c’est un ordre et un arrêt immuable de la justice divine, que tout péché, quelque petit qu’il soit,

doit être puni ou en ce monde-ci, ou en l’autre.

 

Au reste, il ne faut pas avoir moins de considération et d’estime pour ces enseignemens,

sous prétexte qu’il nous sont presque toujours proposés d’une façon simple et familière;

et avec des comparaisons prises des choses sensibles et de ce qui se passe communément parmi les hommes.

Il y a cent exemples dans l’Ecriture, et principalement dans les Prophètes,

qui autorisent cette méthode et cette manière d’instruire.

Les vérités chrétiennes n’empruntent point d’ailleurs leur valeur et leur éclat.

Elles sont si excellentes et si précieuses d’elles-mêmes, qu’elles conservent leur prix et leur dignité,

lors même qu’elles sont expliquées par un discours destitué d’agrément.

C’a été autrefois une faiblesse et un égarement pitoyable de quelques beaux esprits de la Grèce,

d’avoir peine à souffrir l’Evangile,

à cause qu’ils n’y voyaient rien de cette éloquence humaine qui brille si fort dans les Orateurs,

et dans les Philosophes du Paganisme:

sur quoi un Père de l’Eglise (1) (1) Theodoret. serm. 9. de curatione Graec affect.

leur représentait qu’ils s’abusaient infiniment de juger du fond d’une doctrine par la manière dont elle était enseignée;

de rejeter la vérité, parce qu’on la leur présentait avec des paroles simples;

et qu’ils devaient avoir appris du moins de la nature,

que souvent les choses les plus précieuses étaient cachées dans d’autres qui étaient viles et méprisables:

ce qu’il leur prouvait par l’exemple des perles qui se forment et croissent dans des coquilles de nulle valeur.

Comme donc cette délicatesse qui ne goûte rien que ce qui est dit d’une manière sublime et relevée,

est indigne des personnes de piété,

il y a lieu d’espérer qu’on ne se rebutera point des comparaisons familières qu’emploie sainte Gertrude

en parlant des secrets de la vie spirituelle:

joint que la plupart de ces similitudes ne sont point de l’invention de cette sage Mère.

Elles s’est expliquée à nous comme son divin Epoux s’était expliqué à elle.

Elle nous a instruits comme l’avait instruite cet unique Maître des hommes;

et j’apprends d’elle que Notre-Seigneur lui a fait entendre ses oracles par des images et des figures,

pour trois raisons:

Premièrement, pour s’ajuster et se proportionner à la qualité de l’esprit de sainte Gertrude,

qui semblait naturellement demander cette méthode.

C’est la raison qu’il en donne lui-même dans une réponse qu’il lui fait,

et qu’il conclut par cette observation générale: (1) (1) Insin. I. 3. c. 49.

Plus je diversifie la manière de communiquer mes dons, et plus je fais éclater la profondeur de ma sagesse,

qui sait répondre à chacun selon la portée et l’étendue de son esprit, et lui enseigner ce que je veux,

selon la capacité et l’intelligence que je lui ai donnée,

m’expliquant aux plus simples par des comparaisons plus sensibles et plus grossières, et aux plus éclairés,

d’une façon plus intérieure et plus sublime.

Et dans un autre lieu, comme la sainte Abbesse

tâchait de découvrir pourquoi Notre-Seigneur l’instruisait souvent par des visions si corporelles,

il lui représenta ce qu’on chante le jour de l’Annonciation,

dans ces mots de la porte fermée que vit le Prophète Ezéchiel, et lui dit: (2) (2) Insin. I. 4. c. 21.

Comme autrefois la manière et l’ ordre de mon Incarnation,

de ma Passion et de ma Résurrection ont été marqués et prédits

par des Prophètes sous des figures et des images mystérieuses;

ainsi il faut encore employer aujourd’hui les représentations des choses visibles et connues des hommes,

pour leur faire concevoir ce qui est spirituel, et qui ne pourrait autrement entrer dans leur esprit.

Ainsi on ne doit point mépriser les connaissances que l’on acquiert par les images des choses corporelles;

mais chacun doit plutôt travailler à se rendre capable de pénétrer et de goûter par là les choses spirituelles.

 

Secondement,

afin qu’elle pût aisément communiquer aux autres les lumières qu’elle recevait dans ces oraisons sublimes,

suivant le souhait qu’elle en forme dans la prière qui sert de conclusion au second Livre.

Seigneur, dit-elle, je désire que ceux qui liront ces écrits soient agréablement touchés de la douceur de votre bonté;

qu’ils l’éprouvent encore plus que je ne l’ai éprouvé moi-même;

et que, comme ceux qui étudient, commençant par les premières instructions de la Grammaire,

arrivent jusqu’à la connaissance de la Philosophie:

ainsi ils soient conduits par le récit de ces choses comme

par des peintures et des images à la recherche et au goût intérieur de cette manne cachée,

qui est pure et ne souffre point le mélange des choses corporelles.

Celte utilité des visions représentatives, ainsi que parlent les Auteurs,

est encore marquée dans un autre endroit où l’on allègue un passage de saint Bernard,

que nous rapporterons ici, parce qu’il est très-important, et mérite qu’on y Fasse une attention particulière.

C’est sur ces paroles du Cantique des cantiques:

Nous ferons de petites chaînes d’or. (1) (1) Insin. l. 4. c. 26.

Quand, dit-il, l’âme est comme ravie et emportée hors d’elle-même dans la contemplation,

et que quelque rayon de la lumière divine vient à l’éclairer promptement comme un éclair qui passe,

il se forme ensuite dans elle des images et des représentations des choses inférieures et purement humaines,

qui ont du rapport et de la convenance avec la vérité dont elle a été instruite,

et qui servent ou d’ombres et de voiles mystiques pour tempérer cette vérité,

et la lui rendre supportable, ou de moyens propres pour faire qu’elle s’en puisse expliquer aux autres,

et la leur enseigner pour leur avancement spirituel.

 

Cette réflexion de saint Bernard

nous insinue encore un troisième avantage qu’apportent aux contemplatifs ces images des choses sensibles,

par lesquelles Notre-Seigneur les instruit dans l’entretien qu’ils ont avec lui par l’oraison.

Selon ce Père, ces images sont des voiles que met sa sagesse entre les yeux de l’âme,

qui sont toujours faibles durant cette vie,

et les vérités du Ciel, afin qu’elle puisse les envisager sûrement, et sans être incommodée par leur éclat,

qui sans cela serait trop vif, et ne ferait que l’éblouir au lieu de l’éclairer.

Sa pensée est fort conforme au sentiment de saint Augustin (1), (1) Aug. de morib. Ecoles, c. 7.

qui estime qu’une des raisons pour lesquelles Dieu nous instruit par la voie de la foi,

qui, bien que totalement sûre et exempte d’erreur, a néanmoins toujours quelque chose d’obscur;

et pourquoi aussi il nous parle souvent dans l’Ecriture avec un langage figuré;

c’est que sa bonté s’accommode à notre faiblesse, et tempère par ce moyen la splendeur de sa doctrine,

afin que la vue de notre esprit la puisse soutenir, et la regarder commodément.

A quoi l’on peut encore ajouter avec sainte Thérèse (2), (2) Sainte Thérèse, ch. 28. de sa vie.

que ces figures soulagent la mémoire,

et font que les choses que Dieu révèle à ses serviteurs entrent plus aisément dans leur esprit,

et y font une impression plus forte et plus durable.

 

Il est aisé de juger par ces observations

quel usage nous devons faire et quel fruit nous devons tirer des Écrits de sainte Gertrude.

Il est bon de considérer avec respect ses éminentes vertus;

il est bon d’admirer ces faveurs particulières

et ces étroites et surprenantes communications dont Notre-Seigneur l’a honorée;

mais il n’en faut pas demeurer là:

il faut nous attacher principalement aux instructions spirituelles qui sont répandues dans cet Ouvrage,

et nous en servir pour nous corriger de nos défauts, et pour faire du progrès dans l’amour saint.

La loi qui nous commande cet amour, dit un Père (1), (1) Aug. in Psal. 103.

est plus haute et plus sublime que le ciel:

cette loi est au-dessus de tous les livres;

tout ce qu’ils contiennent de plus excellent est inférieur et subordonné à cette loi;

et c’est à la faire accomplir, et à faire régner cet amour dans les cœurs, que tendent tous les discours des Saints.

Si donc toutes nos études et toutes nos lectures doivent avoir pour but la conservation et l’accroissement de la charité dans nos âmes,

à plus forte raison devons-nous rechercher un bien si nécessaire dans les ouvrages pareils à celui dont nous donnons ici la traduction,

qui partent plutôt du cœur que de l’esprit de leurs Auteurs,

et qui ne contiennent point d’autre science que celle de la dévotion et de la piété.

Nous avons observé que ç’avait été l’amour saint et le zèle de la gloire de Dieu qui avait poussé sainte Gertrude à laisser ses Mémoires à la postérité.

Il faut répondre à ses intentions, et nous efforcer de tirer de son travail le fruit qu’elle s’en est promis.

Elle nous fait confidence des caresses de son divin Epoux,

et nous communique par des discours familiers et mêlés souvent de similitudes,

les lumières qu’elle a reçues de Celui qui est la sagesse même.

Ces merveilles ne doivent pas servir d’amusement à la curiosité;

et ce serait agir en enfant, que de s’arrêter à ces figures et à ces comparaisons,

au lieu de pénétrer et de goûter les vérités qu’elles renferment.

Il ne faut pas non plus se choquer de la simplicité, ou même de la bassesse de quelques-unes de ces similitudes.

Saint Augustin, parlant des Prophéties de l’ancien Testament, (1) (1) Aug. tract. 9. in Joan.

dit qu’elles sont fades et insipides, à moins que l’on n’y sous-entende Jésus-christ qui était la fin de la loi;

mais que, quand on les explique par rapport à cet adorable Sauveur,

elles sont comme un vin délicieux qui enivre saintement l’âme.

Il en est de même de ces comparaisons familières.

Si l’on se contente de les regarder superficiellement,

si l’on n’en considère que le corps et l’extérieur, elles paraîtront quelquefois plates, communes, languissantes;

mais si l’on s’efforce d’entrer dans les sentimens de piété qui y sont contenus,

si l’on reçoit dans le cœur ce qui est sorti du cœur de cette amante de la Croix,

on y trouvera du goût et de la solidité, on en tirera des remèdes et des alimens pour guérir et fortifier l’âme;

et l’on avouera que quand la vérité daigne ainsi s’abaisser et se familiariser avec nous,

elle n’en doit pas être moins estimée, mais qu’elle en mérite encore plus nos respects et nos affections.

Surtout il est nécessaire de se rendre exact à pratiquer cet avis à l’égard de quelques passages qui ont un caractère tendre et passionné,

et où il est parlé des devoirs et des impressions de l’amour divin par des comparaisons prises des effets de l’amour humain et profane.

Dans ces endroits on ne saurait trop s’éloigner des sens,

on ne saurait trop rejeter les idées des choses corporelles.

Il est dangereux de s’arrêter à la figure et à la métaphore;

il faut passer promptement et porter la vue de l’esprit vers le spirituel et le mystique:

autrement ce qui nous est donné pour remède, nous deviendrait un poison;

la machine (1) (1) Greg. Magn. homil. 1. in Cantic.

qui nous doit soutenir et élever serait l’instrument de notre chute et de notre perte;

et au lieu que notre lecture doit servir à allumer dans notre cœur ce pur et chaste amour

que Jésus est venu répandre sur la terre pour nous rendre dignes du Ciel,

elle fournirait de la matière à ce feu impur de la concupiscence

que le démon a répandu dans notre nature pour nous entraîner avec lui dans l’enfer.

Il faut apporter la même circonspection et ménager de la même sorte nos pensées à l’égard de quelques visions représentatives,

où sainte Gertrude nous entretient des saintes familiarités de son divin Epoux,

puisque aussi bien elle nous avertit elle-même qu’elle parle d’une façon humaine,

et qu’elle s’exprime par des comparaisons et des similitudes. (1)

(1) S. Gertrudis Revelationes multa continent symbolica, ideoque symbolieè interpretandae.

Cornet à Lapide in c. 8. v. 6. Cantic. eantic. 2. sensu:

Ainsi lorsqu’elle dit, par exemple, que Notre-Seigneur imprima un baiser sur la bouche de son âme; (2)

(2) Osculum inftxisti ori animae meae. Insin. l. 2. c. 22.

comme elle use d’un langage figuré en attribuant à l’âme une bouche,

il est du bon sens que notre esprit continue et étende la figure à l’égard du baiser,

et que nous entendions par là une union toute spirituelle

et semblable à celle qui est marquée dans le premier verset des Cantiques:

Osculetur me osculo oris sui; Qu’il me baise d’un baiser de sa bouche.

Le Verbe divin donne un baiser à l’âme, lorsqu’il lui donne le Saint-Esprit

qui est la paix et le lien indissoluble et comme le baiser réciproque du Père et du Fils. (3)

(3) Bernard, serm. 8. in Cantica. Idem serm. 89. de diversis.

Le Verbe divin baise l’âme, lorsqu’il la remplit d’ardeur et de lumière,

lorsqu’il y répand une cnction qui l’éclaire et l’enflamme,

lorsqu’il lui donne non-seulement la connaissance, mais encore l’amour et le goût de la vérité.

Le Verbe divin baise l’âme d’une façon singulière dans le très-saint Sacrement (1), (1) Ambros. sacram. I. 5. c. 2.

en s’unissant à elle comme sa viande et sa nourriture:

laquelle union est d’autant plus étroite, qu’elle le reçoit avec des dispositions plus saintes,

c’est-à-dire, avec plus de foi et d’humilité, avec plus de chasteté et de mortification à l’égard d’elle-même,

avec plus de dégagement des choses du monde, avec plus de solide affection envers le prochain,

avec plus de piété et d’obéissance envers Dieu.

Et ce baiser Eucharistique est le gage du baiser ineffable de la félicité éternelle

qui est le couronnement et la consommation de ces divins baisers,

et où Notre-Seigneur s’acquiert et s’unit l’âme pour jamais,

ainsi qu’il ledit à sainte Gertrude, lorsqu’elle était dans l’agonie. (2) (2) Insin. I. 5. c. 3.

Réciproquement, l’âme baise le Verbe quand elle se lie et s’attache à lui par des mouvemens d’amour et de zèle;

et comme l’amour n’est jamais oisif, et qu’il est fidèle et exact à s’acquitter de ses devoirs,

aussi les contemplatifs posent diverses sortes de baisers suivant es diverses fonctions où s’occupe le saint amour. (3)

(3) Bernard, serm. 87. de diversis.

Quand il porte l’âme à faire pénitence, et à implorer la miséricorde divine,

on dit alors que lame baise les pieds du Sauveur,

et ce baiser convient particulièrement à ceux

qui commencent et qui se donnent à Dieu par une véritable conversion.

Lorsqu’il l’engage dans la pratique des vertus convenables à son état,

elle baise mystiquement les mains de Jésus;

ce qui est le propre de ceux qui font progrès dans la piété.

Et enfin quand il l’applique à méditer les mystères de la Foi et les grandeurs du siècle à venir, (1) (1) Hebr. 6.5.

elle baise spirituellement la bouche de l’Epoux céleste;

et on attribue principalement ce baiser aux personnes fort avancées dans la vertu,

qui jouissent du repos et des délices angéliques de la contemplation.

 

De même, si dans certaines visions, ou dans quelques entretiens de Notre-Seigneur avec sainte Gertrude,

il est fait mention d’ouverture et d’effusion de cœur, de repos sur le sein,

d’embrassement, de collier de perles, ou de nœud de diamans, et de semblables choses,

il ne faut pas s’arrêter à la surface de la lettre, mais pénétrer dans le sens intérieur et spirituel.

Cette ouverture et cet épanchement de cœur marque l’abondance de la miséricorde divine envers les Elus.

Ce repos sur le sein de Jésus-christ marque la communication de ses secrets,

ou la paix qu’il fait goûter à ceux qui s’abandonnent aux soins paternels de sa providence.

Cet embrassement désigne sa protection contre les attaques de l ennemi de notre salut,

ou l’intime union de son amour qui produit en même temps le mépris et l’éloignement des choses de la terre.

Ce collier de perles et ces pierreries figurent le tissu et l’assemblage des différentes vertus

qui doivent orner l’âme de l’Epouse de cet amant céleste.

Non-seulement les plus communes lumières de la foi nous suggèrent ces sortes d’explications mystiques;

mais nous sommes encore obligés d’y avoir recours par une raison d’uniformité;

et parce que dans la plupart des endroits où il y a de pareilles métaphores,

elles sont ou totalement développées et réduites au sens spirituel,

ou du moins accompagnées de quelques termes qui insinuent assez que le discours est figuré.

Ainsi, s’il se trouve quelque passage où l’interprétation manque,

il est raisonnable de la suppléer et de la sous-entendre.

Généralement parlant, ces caresses humaines, ces épanchemens de cœur, ces perles,

ces riches habits marquent les dons du Saint-Esprit,

marquent l’infusion de la grâce qui éclaire et échauffe l’âme sainte,

qui lui apprend à adorer Dieu par Jésus-Christ,

(ce qui est la première et la plus sublime de toutes les dévotions,)

qui lui enseigne à garder ses préceptes, et même ses conseils, par un pur mouvement d’amour,

à souffrir avec une patience invincible les plus grandes adversités,

à ne point se complaire en elle-même, et à ne point s’élever au-dessus des autres à cause des bonnes oeuvres,

mais à n’en rapporter qu’à Dieu seul la gloire;

à mépriser les fausses grandeurs et les fausses délices du siècle,

à soupirer ardemment après l’éternité bienheureuse.

Ce don précieux et inestimable du Ciel, ayant des effets si divers, si nobles et si importans,

il ne faut pas s’étonner si les Saints qui les avaient si fort ressentis et éprouvés,

voulant en parler aux autres,

et ayant peine à trouver des termes qui répondissent à leurs pensées et à leurs mouvemens intérieurs,

se sont avisés d’user d’un discours figuré,

et ont tâché de s’exprimer par des comparaisons vives, délicates, et prises des choses les plus touchantes,

et qui font le plus d’impression dans le cœur du commun des hommes.

Ils ont en cela imité le langage du Saint-Esprit dans les Cantiques.

De même donc qu’en méditant sur ce livre sacré,

il est nécessaire de rejeter les idées des choses corporelles, et de s’attacher purement au sens mystique,

il est juste d’user de la même méthode dans la lecture des visions des Saints que Notre-Seigneur

a daigné traiter avec la familiarité marquée dans cet admirable ouvrage de Salomon.

Si ces âmes saintes, en nous communiquant les lumières qu’elles avaient acquises dans l’oraison,

ont employé des similitudes tirées des affections profanes, et de la vaine pompe du siècle,

il y aurait de l’injustice à s’imaginer qu’elles eussent elles-mêmes ou qu’elles approuvassent

que nous eussions de l’estime pour ces choses.

Elles ne nous les ont proposées que comme des exemples et des figures de ce qu’elles désiraient nous enseigner;

et il est bien certain que leur unique but a été de nous inspirer du mépris pour les faux biens du monde,

et de nous embraser autant qu’il leur était possible du feu divin dont elles brûlaient.

Il n’en est pas de l’amour de Dieu, comme de l’amour sensuel.

Celui-ci est bas, faible, jaloux: il veut jouir seul de son objet, il ne peut souffrir de concurrens et de rivaux,

il les craint, il les hait, il les écarte de tout son pouvoir.

Mais celui-là est noble et généreux, il ne désire rien tant que d’avoir des compagnons et des associés. (1)

(1) August. de vera Relig. c. 47. de moribus Ecoles, c. 7.

Comme celui qui en est épris sait qu’il ne peut aimer son divin objet autant qu’il mérite d’être aimé;

comme il sait que le bien infini qu’il recherche ne diminue point par la multitude de ceux qui le possèdent:

il exhorte, et il presse tout le monde à y tendre, et à y aspirer avec lui.

Il est persuadé qu’il sert son Seigneur en lui attirant d’autres serviteurs,

et il ne doute point que sa félicité ne soit d’autant plus grande,

qu’il y aura plus de cœurs qui jouiront avec lui de celui

qui est le souverain bien et la plénitude de tous les tiens. (1)

(1) Bonorum summa Deus…. et summum bonum. Aug. de moribus Ecclesix. c. 8.

Tel a été l’esprit et la disposition de sainte Gertrude dans la conduite de sa vie,

et dans la composition de ses Ouvrages.

Elle ne s’est pas contentée de s’attacher à Dieu par l’ardeur de son amour et de ses désirs;

elle a travaillé par ses paroles et par ses exemples,

à imprimer ces mêmes sentimens dans les Religieuses qui lui étaient soumises.

Mais son zèle également humble et fervent n’étant pas encore satisfait,

elle a voulu apprendre à la postérité les rares faveurs et les saintes familiarités dont son Epoux l’avait honorée;

afin, disait-elle (2), (2) Insin. l. 1.c. 2.l. 2. c. 23 et 24.

d’exciter les hommes à servir un Maître si doux et si libéral,

et à suppléer par la fidélité et par la chaleur de leur amour, à la tiédeur du sien,

et au peu de reconnaissance qu’elle avait eue de tant d’excellens dons qu’elle avait reçus de lui.

Ainsi pour satisfaire aux intentions de sainte Gertrude,

il faut nous prévaloir de ses Écrits, pour nous avancer incessamment dans la piété et clans l’amour saint.

Et comme cet amour a deux effets: l’un de séparation, et l’autre d’union;

l’un de détachement des choses du monde, et l’autre d’attachement à Dieu:

il faut faire servir les diverses instructions répandues dans cet ouvrage,

à nous acquitter solidement de ces deux devoirs.

Cette amante de Jésus

n’a pas exposé à nos yeux les secrets et les saintes communications dont son Epoux l’a favorisée,

afin que nous nous contentassions de les admirer, et que nous fussions des spectateurs oisifs:

elle veut que nous prétendions avec elle aux faveurs de cet Epoux céleste,

chacun selon la mesure de la grâce qu’il daignera lui départir.

Tous sont appelés au baiser de cet Epoux des âmes, dit un Père: (1) (1) Greg. Nyss. Homil. i. in Cantic.

sans ce baiser mystique, sans cette union avec Jésus-Christ,

nul ne peut être nettoyé des taches honteuses de ses péchés;

de sorte que si nous voulons nous former une idée générale des Écrits de notre Sainte,

et réduire en abrégé ce qu’elle nous enseigne

par le récit de tant de visions et de tant d’entretiens avec Notre-Seigneur,

il faut faire état qu’elle nous dit la même chose que saint Paulin (2) (2) Paulin, ep. 5. ad Sever.

écrivait à son ami Sévère, pour l’exhorter à l’amour de Jésus-Christ,

limons Celui que nous sommes obligés indispensablement d’aimer;

baisons Celui dont les baisers inspirent la chasteté;

joignons-nous étroitement à Celui qui rend vierges les âmes qui l’épousent;

assujettissons-nous à l’empire de Celui à qui être soumis c’est être au-dessus du monde;

ne rougissons point de nous humilier en vue de Celui

qui change l’abaissement des siens en une élévation glorieuse;

souffrons enfin et mourons avec celui en qui seul nous pouvons trouver la véritable vie.

 

C’est donc à cette union d’amour avec Jésus-christ, c’est à ce baiser mystique do l’Epoux céleste,

que nous invite sainte Gertrude par l’onction et la douceur de ses entretiens.

Mais, pour obtenir un bien si précieux,

il ne suffit pas de lire son livre, ni de remplir notre mémoire de ses sentimens:

il est nécessaire d’imiter son assujettissement aux lois divines,

et son zèle à se conformer aux humiliations et aux souffrances de Jésus crucifié.

C’est s’abuser soi-même, que de penser se rendre parfait, et acquérir l’esprit d’oraison,

par un tour d’esprit, sans peine, sans travail, saris application à se corriger de ses défauts,

et purement en lisant des livres spirituels. (1) (1) August. de vera Religione. c. 26.

L’homme nouveau, et qui vit de la vie intérieure, a ses divers âges;

la vertu a divers degrés; la piété croît peu à peu dans l’âme, comme le grain dans la terre.

Il faut baiser les pieds de l’Epoux, avant que de prétendre à baiser ses mains et sa bouche.

Il faut que nous effacions nos péchés par une sérieuse pénitence,

que nous déracinions nos mauvaises habitudes,

et que nous nous affermissions dans la piété, avant de penser à jouir des délices de la contemplation.

C’est un grand avantage de pratiquer le bien comme naturellement,

et par les libres et agréables mouvemens de ce parfait amour, qui bannit la crainte;

mais comme l’enseigne notre bienheureux Père, (1) (1) Regul. S. Bened. c. 7.

pour arriver à cette perfection de la charité,

il faut y monter par le retranchement de notre propre volonté, par la soumission à nos Supérieurs,

par la pratique exacte de notre Règle, et par les autres degrés de l’humilité.

On est bien éloigné de vouloir excuser par là les tièdes et les lâches, qui s’arrêtent,

ou plutôt qui reculent dans la bonne voie, et qui se contentent de leurs imperfections et de leurs défauts.

On doit sans doute tâcher de faire toujours du progrès, et de s’avancer dans l’exercice de l’oraison.

On blâme seulement la témérité de ceux qui, dès la première chaleur de leur conversion,

et sans s’être purifiés par une pénitence proportionnée aux péchés et aux désordres de leur vie,

s’érigent d’eux-mêmes en contemplatifs, et, par un pitoyable égarement,

prennent quelquefois les rêveries de leur imagination échauffée

pour autant de visions et de communications du Ciel.

 

Comme les livres sont sujets à tomber entre toutes sortes de mains,

et qu’il pourrait arriver que quelqu’un de ces esprits faibles et présomptueux lisant ces Révélations de sainte Gertrude souhaiterait follement d’en avoir de semblables:

il est de la dernière importance d’observer,

qu’il ne nous est point permis de prétendre et qu’il nous est impossible de nous élever nous-mêmes à ces états surnaturels et à ces oraisons sublimes et miraculeuses.

Désirer ces sortes de faveurs, c’est s’opposer à l’ordre de Dieu,

c’est s’écarter des sentimens de l’humilité et du chemin de la perfection,

c’est s’exposer aux pièges et aux surprises de l’ennemi de notre salut.

Dieu ne nous a ni commandé, ni conseillé ces sortes d’oraisons.

Selon le cours ordinaire de la grâce,

il veut que nous le servions dans le simple état de la foi, sans chercher ainsi des lumières sensibles.

Ces visions et ces prières de ravissement et d’extase sont des grâces

et des privilèges surnaturels et extraordinaires qu’il n’accorde que quand et à qui il lui plaît.

Ce sont des prodiges et des miracles.

Vouloir qu’il en opère pour satisfaire notre curiosité et le caprice d’une fausse dévotion,

c’est le tenter et lui demander mal à-propos des preuves visibles de sa puissence et de sa bonté;

ce qu’il nous défend dans l’Ecriture.

S’il favorise quelques âmes de ces communications familières,

c’est un pur effet de sa grâce et de son pouvoir souverain.

Car, ainsi que le dit sainte Thérèse:

// n’y a ni prières, ni travaux, ni pénitences

qui puissent nous faire acquérir seulement le premier et le plus bas degré de ces oraisons surnaturelles. (1)

(1) S. Thérèss, en sa Vie, ch. 14. De l’orafison de quiétude ou de recueillement.

II est vrai toutefois qu’il n’accorde ordinairement ces dons éminens qu’à ceux qui ont beaucoup de mérite,

et qui ont fait de fort grands progrès dans la piété:

d’où il s’ensuit, qu’une personne véritablement humble ne doit point y prétendre.

L’instinct de cette vertu n’est point d’aspirer aux choses hautes.

Comment est-ce que celui qui est vivement pénétré du sentiment de son néant et de ses défauts,

oserait demander à Dieu des faveurs qu’il ne fait pour l’ordinaire qu’à quelques-uns d’entre les plus grands Saints?

Je dis quelques-uns, parce que, selon l’observation de sainte Thérèse,

il y a plusieurs personnes saintes qui n’ont jamais reçu aucune de ces grâces,

et d’autres qui ne sont pas, saintes qui en ont reçu. (2)

(2) S. Thérèse, dans le Çhâteau de Tùme. VI. demeure, ch. 9.

Mais quoi, dira-t-on, l’humilité n’empêche pas que l’on n’aspire à la perfection.

Je l’avoue; mais la perfection ne consiste pas dans les extases, dans les visions, dans les ravissemens,

dans les goûts divins, ni dans les consolations intérieures.

Elle consiste dans la charité;

elle consiste dans un pur et humble amour qui lie et assujettit l’âme à Dieu,

et qui l’engage à obéir à ses lois, à répondre aux desseins qu’il a sur elle,

et à se conformer généreusement à sa volonté même dans les choses les plus mortifiantes et les plus opposées aux inclinations de la nature.

Pie savez-vous pas, mes Filles, dit la même Sainte,

que la perfection consiste dans l’amour île Dieu et du prochain, et qu’ainsi nous serons d’autant plus parfaites,

que nous garderons plus parfaitement ces deux importans Commandemens?

Toute notre Règle et toutes nos Constitutions ne tendent qu’à cela seul. (1)

(1) S. Thérèse, dans le Château de Vâme. I. deleure, ch. 2.

Plus donc on s’affermit et on s’avance dans l’amour divin, et plus on se rend parfait.

Or il est certain que la prière et la méditation commune, accompagnée des autres exercices spirituels,

suffit pour marcher et s’avancer continuellement dans cette éminente voie de la charité;

et conséquemment il n’est point permis de désirer la grâce de ces prières surnaturelles,

sous le prétexte d’une plus grande perfection.

Ce n’est pas que ces sortes d’oraisons sublimes ne contribuent aussi extrêmement à sanctifier les âmes;

mais c’est seulement à l’égard de ceux sur qui Dieu veut tenir cette conduite,

et qu’il élève à lui par cette voie qui est très-rare et que l’on doit mettre au rang des miracles.

Ainsi, quelque progrès que l’on s’imagine avoir fait dans la vertu,

on ne doit jamais souhaiter ces faveurs surnaturelles;

il faut en rejeter le désir comme une tentation dangereuse:

autrement, si on le nourrit et si on le laisse croître, il peut faire d’étranges ravages dans un esprit faible.

Quand le désir est violent, il entraîne avec soi l’imagination,

et ainsi l’on se figure de voir et d’entendre ce que l’on ne voit et n’entend pas. (1)

(1) S. Thérèse, au même traité. VI. demeure, ch.2.

D’où il pourrait arriver, que l’on croirait avoir des visions et des révélations que l’on n’aurait pas effectivement;

et si cette fantaisie venait à se fortifier et à s’accroître par la malice du démou,

une pauvre âme tomberait dans des illusions qui la mettraient en grand danger de se perdre,

et qui feraient beaucoup de peine à ceux qui conduiraient sa conscience.

Si donc Dieu a honoré d’un commerce particulier

et extraordinaire quelques âmes choisies telle qu’a été sainte Gertrude,

et s’il a voulu que l’on publiât par des écrits ces sortes de prodiges,

ce n’est pas pour nous faire désirer qu’il tienne sur nous une semblable conduite;

mais pour faire naître dans nos cœurs l’amour et l’admiration de sa bonté,

et pour nous donner lieu de profiter des instructions et des lumières dont il a éclairé ces âmes saintes.

 

Aussi est-ce là le but que sainte Gertrude s’est proposé dans la publication de cet Ouvrage,

comme nous l’avons observé, et qu’il paraît même par le titre qu’il porte, de quelque façon qu’on l’entende:

car il n’est pas tout-à-fait clair.

Ce titre est dans l’original Latin: Insinuationes divinœ pietatis,

c’est-à-dire, Preuves de la miséricorde divine, ou Instructions pour pratiquer la piété.

Comme le génie de notre langue ne souffre point ces sortes d’ambiguïtés qui ont grâce dans le Latin,

j’ai été obligé de changer ce titre, et au lieu d’Insinuations de la divine piété, de mettre à la tête,

La Vie et les Révélations de sainte Gertrude.

Pour ce qui est de l’ordre, de la division, et même des sommaires des chapitres,

je me suis réglé sur l’édition latine faite il y a quelques années par l’un des nôtres.

J’ai tâché de rendre cette traduction, sinon fort polie et fort élégante,

du moins claire et intelligible, et d’éviter les défauts de l’ancienne,

où les passages obscurs et embarrassés dans le Latin ne le sont pas moins dans le Français.

Ceux qui ont lu l’original auront pu remarquer qu’il n’est pas facile de le bien traduire,

parce que le style se sent fort de la fin du treizième siècle,

et de la manière négligée et nullement pure dont on usait en ce temps-là,

et n’a rien de cette justesse et de ce tour aisé et naturel que l’on demande aujourd’hui dans le discours.

Tellement que, pour l’approcher un peu de l’usage d’à présent,

et empêcher que ce qu’il a de défectueux ne se remarque dans ce qu’on traduit,

il est besoin d’une application et d’un travail qui n’est bien connu que de ceux

qui ont fait l’essai de ces sortes de traductions.

Aussi aurais-je souhaité qu’un plus habile que moi se fût donné cette peine;

et si j’avais su plus tôt qu’un pieux et savant Ecclésiastique (1) (1) M. de la Chétardie, Prieur de Saint-Côme.

s’occupait à mettre cet ouvrage en notre langue,

je lui aurais cédé volontiers la gloire d’être l’interprète de sainte Gertrude.

Mais je ne l’ai appris que quand cet ouvrage était déjà avancé:

de quoi lui ayant fait écrire par un de mes amis,

il lui a fait l’honneur de lui répondre, que puisque je l’avais prévenu il supprimerait volontiers sa traduction;

faisant en cela paraître une bonté également humble, généreuse et obligeante,

qui est très-digne d’un Ministre des autels,

et d’une personne qui est entrée dans les sentimens de notre sainte Abbesse.

 

Au reste, si tous les livres demandent un Lecteur favorable,

et s’il n’y en a presque point où l’on ne puisse trouver à redire,

lorsqu’on veut les critiquer et les examiner selon l’exacte rigueur des règles,

c’est surtout à l’égard des ouvrages pareils à celui-ci, que l’équité veut qu’on les lise dans cette disposition,

et que l’on explique commodément, et selon le meilleur sens qu’il se peut,

les passages qui pris à la lettre semblent s’écarter un peu des maximes communes.

Parce que les Auteurs de ces traités mystiques, suivant tantôt la véhémence de leur zèle,

et tantôt la douceur et la tendresse de leur charité, s’expriment quelquefois d’une manière ou un peu plus Forte,

ou un peu plus indulgente que ne le ferait un Théologien Scholastique;

ainsi, à l’égard de ces endroits il faut entendre les choses selon le tempérament convenable:

ce qu’il faut aussi observer à l’égard de certaines faveurs que l’on dit avoir été accordées à sainte Gertrude.

Par exemple, quand il est dit que Notre-Seigneur donna toute sa sainteté à notre bienheureuse Abbesse,

ce serai t une grande erreur, et même une impiété,

que de conclure de là qu’elle devint ensuite aussi sainte que Jésus-christ.

Cela marque seulement, que son divin Epoux la rendit fort participante de sa sainteté,

et l’enrichit d’une grande abondance de grâces.

Quand il est dit que la Sainte Trinité s’inclina devant sainte Gertrude,

il faut entendre cela par rapport à la complaisance amoureuse que Dieu a pour ses Elus,

conformément à cette parole de Notre-Seigneur: (1) (1) Joan. 12. 26.

Si quelqu’un me sert, mon Père céleste Thonorera.

De même, si dans quelques visions (2) (2) Insin. I. 4. c. 14 et 62.

on attribue une action au Père, une autre au Fils, et une autre au Saint-Esprit,

ce n’est pas que ces actions qui regardent la sanctification des hommes,

comme aussi toutes les autres que Dieu fait hors de soi dans les créatures, ne soient communes à la Sainte Trinité;

mais on suit en cela le langage de l’Ecriture et des autres livres de piété, où, par une certaine appropriation,

la toute-puissance est souvent attribuée en particulier au Père,

la sagesse au Fils, et la bonté au Saint-Esprit,

bien qu’il soit certain que ces trois perfections conviennent également aux trois personnes divines.

 

C’est une chose assez extraordinaire, et qui paraît incompatible avec l’état de la gloire où est le Fils de Dieu,

que les prières que sainte Gertrude le porte à faire pour elle à sa Mère,

afin de suppléer aux manquemens et aux négligences

qu’elle croyait avoir commises envers cette Reine des Anges. (3) (3) Insin. I. 4. c. 50. et l. 5. c. 34.

Mais on peut dire que ces sortes d’apparitions n’ont été que des peintures de la considération et de l’extrême tendresse que Notre-Seigneur a pour sa sainte Mère,

ainsi qu’il est assez marqué par l’offrande qu’il lui fait de son Cœur en lui adressant ces prières. (1) (1) Insin. l. 5. c. 34.

II y a encore une autre solution à cette difficulté;

c’est que ces prières ne doivent pas être regardées comme faites précisément par Jésus Christ,

mais par les Fidèles qui sont ses membres mystiques, clans le cœur desquels il forme ces prières,

et imprime ces sentimens de dévotion envers la sainte Vierge,

et ce soin de suppléer mutuellement aux défauts les uns des autres.

 

Les personnes de piété qui ont de l’aversion pour les faux et pernicieux plaisirs de la terre,

et à qui Dieu fait la grâce de goûter les délices angéliques de l’Eucharistie,

trouveront dans les Écrits de sainte Gertrude de quoi se satisfaire et se confirmer de plus en plus dans leur révérence et leur amour envers ce très-auguste Sacrement.

Notre Sainte console et encourage surtout ces bonnes âmes,

qui concevant vivement l’éminence et la profondeur de ce mystère terrible et redoutable, (2)

(2) Chrysost. Hom. 24. in 1. ad Cor.

ainsi que parlent les Pères, se sentent quelquefois frappées d’une sainte frayeur

qui les empêche presque d’y participer,

principalement lorsqu’elles ne sentent pas autant d’attrait et de dévotion qu’elles souhaiteraient.

Bien qu’elle eût appris de Notre-Seigneur,

qu’il n’était pas mal de s’éloigner de la Table sacrée par respect, (1) (1) Insin. I. 3. c. 18. §.11.

ou par obéissance, (2) (2) Insin. I. 3. c. 39.

elle les exhorte néanmoins par son exemple et par ses conseils à s’en approcher avec une humble espérance en la bonté divine,

et les assure que cette humilité et cette confiance est souvent plus agréable à Dieu qu’une dévotion tendre et sensible,

et même que les longues prières, les jeûnes et les veilles. (3) (3) Insin. I. 3. c. 18. §. 8.

Il ne faut pourtant pas conclure de ces avis de notre pieuse Abbesse,

qu’on se doive mettre peu en peine de se disposer à la communion par de saintes pensées

et par des actions de charité et de mortification;

puisque la plus solide de toutes les préparations pour bien communier,

c’est la bonne vie, et que la bonne vie consiste dans l’amour de Dieu, et dans l’exercice des bonnes oeuvres.

On ne doit pas non plus prendre sujet de là de flatter les tièdes et les paresseux qui veulent comnunier souvent, et n’apportent cependant nul soin, ni ne se font nulle violence pour se corriger de leurs vices.

Notre Sainte a été bien éloignée de cette douceur trop molle et trop indulgente,

ainsi qu’il est aisé de le voir par le zèle avec lequel elle déplore l’aveuglement et l’impénitence de ceux qui se souillent par des médisances,

par des mensonges, par des paroles de vanité,

par des discours trop libres et contraires à l’honnêteté, (1) (1) Insin. I. 3. c. 18. §. 5.

sans considérer que l’honneur qu’ils ont de recevoir dans leur bouche le Corps adorable de Jésus-christ,

les oblige très-étroitement à la tenir nette, et à ne pas la profaner par ces déréglemens.

Ainsi, pour bien entrer dans les sentimens de notre Sainte,

et fréquenter utilement l’Eucharistie selon sa doctrine, il faut joindre à l’humilité et à la confiance en Dieu,

le combat contre les passions, et la pratique des bonnes œuvres.

Par ce moyen on évitera deux défauts opposés: l’un, (2) (2) Ibid. De imitât. Christi, l. 4. c. 10.

de ceux qui menant une vie bien réglée se laissent surprendre à des troubles et à de vains scrupules qui les éloignent de ce divin Sacrement, et les privent de la consolation et de la force qu’ils y recevraient;

et l’autre, de ceux qui ne travaillant point sérieusement à se corriger de leurs vices,

et à s’avancer dans le service de Dieu, communient souvent par cérémonie et par coutume,

et, comme le dit saint Basile, attristent le Saint-Esprit par l’inutilité de leurs Communions. (3) (3) Basil. I. 1. de Bapt. c. 3

 

Il parait par quelques endroits de cet Ouvrage, que sainte Gertrude ne se sentant pas assez fervente,

ni assez bien préparée à communier, priait quelquefois Dieu de la revêtir des mérites de quelques Saints,

et qu’après avoir reçu le saint Sacrement elle le lui offrait pour l’augmentation de leur gloire et de leur béatitude,

comme par une espèce de reconnaissance

de la faveur qu’ils lui avaient faite de la secourir et de l’orner de leurs mérites.

Même au Chapitre où il est parlé de la Fête de saint Pierre et de saint Paul,

notre original porte qu’après que sainte Gertrude eut communié,

il semblait que le mérite de ces Saints en eût reçu de l’accroissement.

Les personnes éclairées voient bien qu’il faut apporter quelque précaution à l’intelligence de ces passages,

et cette précaution nous est même suggérée par notre Sainte.

Il est certain par la Foi et par la pratique de l’Eglise,

qu’il y a une commune participation de biens spirituels entre les Fidèles,

et principalement à l’égard de ceux qui sont en état de grâce;

qu il est bon et avantageux de demander à Dieu des faveurs par l’entremise des Saints,

et que leurs mérites nous sont aussi utilement appliqués par la voie des Indulgences,

pour nous aider à satisfaire pour nos péchés.

Mais il ne faut pas s’imaginer qu’avec une simple prière on puisse s’attirer aussitôt

et se rendre propre le fruit de leurs travaux,

et l’éclat de leurs belles actions.

La société et la liaison que nous avons avec eux ne s’étend pas jusques-là.

Les Bienheureux du Ciel et les Justes de la terre peuvent nous obtenir des grâces de Dieu;

mais afin que ces grâces se changent pour nous en mérites, et embellissent notre âme,

il faut y coopérer, il faut en faire usage.

C’est là indubitablement la doctrine de notre sage Abbesse,

qui nous apprend que si par une inspiration particulière de Dieu une personne de piété cédait ses mérites à un autre,

(comme elle le fit un jour,)

il faudrait que celui-ci, pour s’en prévaloir et profiter de ce don, pratiquât trois choses: (1) (1) Insin. I. 3. c. 66.

En premier lieu,

qu’il s’humiliât profondément par l’aveu qu’il ferait que son indigence aurait besoin d’être soulagée par les autres.

Secondement, qu’il espérât et attendît ce secours de la bonté divine.

Troisièmement, qu’il s’exerçât dans les devoirs de la charité et dans les autres vertus.

C’est aussi ce que nous enseignent les Pères:

Gardons-nous bien, dit saint Chrysostôme, (2) (2) Chrysost. Homil. 5. in Matth.

de languir dans la paresse, en nous reposant sur le secours des autres.

Les prières des Saints ont beaucoup de vertu et d’efficacité;

mais pour en ressentir l’effet, il faut faire pénitence et s’avancer dans la vertu.

On ne doit pas s’étonner que sainte Gertrude participât si aisément aux mérites des Saints,

elle qui les imitait si généreusement, et qui faisait tant d’actions méritoires.

 

Pour ce qui est de la seconde difficulté, qui regarde l’avantage qui peut revenir aux Saints des Communions

et des autres bonnes oeuvres des Justes qui combattent sur la terre,

il est certain qu’elles n’augmentent ni la félicité essentielle des Saints,

puisqu’ils possèdent Dieu qui est le souverain bien, ni leurs mérites,

puisqu’ils ne sont plus en état de mériter, comme le reconnaît même sainte Gertrude,

quand elle dit que le mérite ne croit plus après la mort. (1) (1) Insin. I. 5. c. 26.

Mais il n’y a point d’inconvénient de dire qu’elles leur donnent du contentement

et de la joie dans le même sens que l’Evangile nous assure que la conversion d’un pécheur réjouit le Paradis.

On peut même ajouter, qu’elles leur procurent quelque gloire accidentelle, de quelque façon qu’on l’entende,

puisque nous voyons qu’encore que l’Eglise n’offre le Sacrifice de la Messe qu’à Dieu seul,

(à cause que le Sacrifice est un culte souverain,)

elle ne fait pourtant point de difficulté de prier que les saints Mystères contribuent à l’honneur du Saint dont elle fait mémoire, ainsi que l’observe le Pape Innocent III. (2)

(2) Innoc. 3. in cap. Cùm Marthae. Extr. de célebrât. Missarum, su b finem.

 

De sorte qu’il y a apparence que sainte Gertrude

avait appris cette pratique de dévotion des Oraisons mêmes de l’Eglise.

Et il ne faut pas avoir le moindre soupçon que l’on blesse en cela le respect qui est dû à Jésus-christ,

puisque c’est lui-même que l’on révère dans la personne des Saints,

comme étant l’auteur de leurs mérites et de leur sainteté, (1) (1) Insin. I. 5. c. 31.

et que, pour peu que l’on soit instruit dans la piété chrétienne,

on ne doute pas que toute l’estime, toute la révérence, et toute la dévotion que l’on a pour les Saints,

ne doive se rapporter à Dieu, comme à celui qui est le centre de tout honneur et de tout amour,

parce qu’il est le principe et la fin de tous les biens,

et la source d’où procède tout ce qu’il y a d’estimable et d’aimable dans les créatures.

Pourvu que l’on ait en vue cette maxime capitale de la foi et de la piété,

et que l’on s en serve de règle pour y réduire et pour expliquer favorablement quelques endroits un peu hardis

et un peu extraordinaires du troisième et du quatrième Livre,

il n’y aura rien dont on ne tire du fruit et de l’édification.

C’est pourquoi je ne m’arrêterai point à démêler ces petites difficultés,

afin de ne point étendre davantage cet Avertissement, qui n’est déjà que trop long.

Je n’entrerai point non plus dans la discussion de ce qu’on pourrait objecter touchant les apparitions des âmes‘ du Purgatoire rapportées au cinquième Livre.

Il suffit d’observer brièvement,

qu’on trouve des récits de semblables apparitions dans des Ecrivains de grande autorité.

Par exemple, il paraît par le 15., le 16., et le 22. chapitre du cinquième Livre,

que quelquefois les âmes du Purgatoire se purifient peu à peu,

et que la rigueur de leurs souffrances diminue avec le temps par le soulagement

que leur donnent les prières des Fidèles.

Si quelqu’un a peine à se le persuader, il doit savoir que cela paraît assez vraisemblable aux Théologiens, (1)

(1) Bellarmin. l. 2. depurgat. c. 14. Bernard, in vita Malachix.

qui le prouvent par une apparition que raconte saint Bernard dans la vie de saint Malachie.

Bien que l’importance de la prière pour les morts soit si clairement attestée par l’Ecriture

et par la perpétuelle tradition de l’Eglise,

qu’il ne nous est pas permis d’en douter,

il n’y a presque point eu de siècle où la sagesse divine ne nous en ait donné des assurances sensibles par les révélations qu’ont eues là-dessus des personnes éminentes en vertu,

afin de nous porter fortement à rendre ce devoir de charité aux Fidèles trépassés.

Il y a lieu d’espérer que celles qu’a eues sainte Gertrude,

étant si formelles et si expresses, produiront ce bon effet dans ceux qui les liront.

Mais ce n’est pas là le seul fruit que l’on en pourra tirer.

Il sera sans doute utile et salutaire d’y voir dans l’exemple des autres,

combien Dieu est sévère et exact à punir jusqu’aux moindres fautes,

et libéral à récompenser jusqu’aux plus petites actions de vertu. (1) (1) Insin. I. 5. c. 8.

Il est comme impossible qu’une personne qui a le sens commun de la Foi fasse réflexion sur cette vérité,

sans être excitée aménager toutes les occasions de faire du bien, à éviter les plus légers péchés,

et à expier par une prompte pénitence ceux qui échappent à la fragilité humaine. (2) (2) Regul. S. Benedict. c. 7.

Car encore que l’on doive travailler à s’élever par les divers degrés de l’humilité à cet excellent amour,

qui sert Dieu pour Dieu, sans envisager ni punition, ni récompense,

il est bon de piquer et d’animer toujours notre langueur et notre paresse par la crainte des maux,

et par l’espérance des biens de l’éternité.

Heureux celui qui est bien pénétré de ces sentimens,

et qui porte profondément gravés dans son cœur ces deux mots:

JÉSUS JUSTE, que Notre-Seigneur imprima un jour (3) (3) Insin. I. 4. c. 5.

sur les deux lèvres de l’âme (c’est-à-dire, (4) (4) Animée labia, ratio et voluntas. Bernard. Serm. 89. de divers.

sur l’entendement et sur la volonté) de notre sainte Abbesse.

Le nom sacré de JÉSUS, lui représentant les perfections et les bienfaits de cet adorable Sauveur,

le sollicite et le presse à le servir avec un fervent amour,

et à soupirer après le ciel pour y être uni à lui, et le servir et l’aimer encore plus parfaitement.

Le mot de JUSTE frappe son esprit de la crainte de ses jugemens,

et le pousse à prévenir et à honorer la Justice divine en se jugeant soi-même

et en faisant pénitence de ses péchés,

et par ces divers mouvemens de piété,

il s’avance chaque jour dans ce chemin étroit qui seul mène à la véritable vie. (1) (1) Apoc. 22.11.

C’est le bonheur que nous souhaitons à ceux entré les mains de qui pourra tomber cette traduction,

en les priant de demander ainsi à Dieu ce bonheur pour nous dans leurs prières.

 

JESUS JUSTUS.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

IDEE GENERALE

DE LA VIE DE SAINTE GERTRUDE,

 

Tirée des Leçons de la Fête de cette Sainte.

Sainte Gertrude, Vierge, prit naissance à Isleb dans le comté de Mansfeld.

Son père et sa mère étaient de la première noblesse du pays.

A l’âge de cinq ans elle fut si heureusement prévenue de la grâce,

qu’elle se trouva en état de se donner entièrement à Jésus-christ, et de le choisir pour son Époux.

De sorte qu’elle lui consacra sa virginité dans un Monastère de l’Ordre de Saint-Benoît, situé dans la ville de Rodard.

Dès qu’elle fut entrée en Religion, elle mena une vie angélique;

elle s’appliqua aux lettres divines et humaines, et elle y fit un si grand progrès,

qu’elle mérita l’estime et l’admiration, des savans.

Elle parvint à un fort haut degré de contemplation,

et dans ce saint exercice Dieu éclaira son esprit par quantité de visions et de révélations,

et lui ordonna d’écrire des Livres qui sont remplis d’une onction céleste, et d’une sagesse divine.

 

Encore qu’elle fût ornée de tant d’excellens dons de la nature et de la grâce;

qu’elle eût un commerce étroit et familier avec Dieu;

qu’elle prédît quelquefois les choses à venir, et fît des miracles;

elle avait une si basse opinion d’elle-même, et était si pénétrée des sentimens

de l’humilité, qu’elle croyait qu’un des plus grands

et des plus merveilleux effets de la bonté toute-puissante de Dieu,

c’était que la terre ne se lassât point de soutenir une aussi indigne

et aussi misérable pécheresse qu’elle pensait l’être.

Étant âgée de trente ans, elle fut élue Abbesse du Monastère où elle avait reçu l’habit de la Religion;

mais ensuite elle exerça cette charge dans une autre Abbaye, nommée Elpède ou Elphe.

Elle s’acquitta de cet emploi l’espace de quarante ans avec tant de charité,

tant de prudence, et tant de zèle pour la pureté de la discipline régulière,

que le Monastère semblait être véritablement une Maison de Dieu,

où des Anges revêtus de chair vivaient sous la conduite de Gertrude.

Au reste, si sa charge l’élevait au-dessus des autres, et la rendait leur Mère et leur Maîtresse,

l’usage qu’elle faisait de son pouvoir était mêlé de tant de douceur et de bonté,

qu’elle paraissait leur inférieure et leur servante.

 

L’Époux céleste s’étant fait du cœur très-pur de Gertrude un séjour de plaisir et de délices,

y grava avec le burin ardent de l’amour, le caractère de sa Passion, et les marques de ses blessures.

Après quoi il n’y avait pas lieu de s’étonner qu’elle ne parlât que de Jésus-Christ

qu’elle portait ainsi dans son cœur.

Et ce divin Amant se plaisait tellement à y habiter,

qu’il fit entendre à des âmes saintes, que pour le trouver aisément,

on ne pouvait mieux faire que de le chercher dans le sacrement de l’Autel, et dans le cœur de son Amante.

Il rendit encore témoignage à la sainteté de son Epouse, en assurant par l’oracle de sa divine bouche,

qu’il n’y avait alors aucune âme sur la terre qui eût plus d’union avec lui,

et plus de part à ses bonnes grâces, que Gertrude.

 

Elle avait une dévotion particulière à la Sainte Vierge,

que Notre-Seigneur lui avait fait la grâce de lui donner pour mère et pour protectrice,

et elle avait souvent la consolation de la voir, et de jouir aussi de la présence de quantité d’autres Saints.

Elle participait à la sainte Eucharistie,

et méditait sur la Passion du Sauveur avec de si vifs et si tendres sentimens d’amour et de reconnaissance,

qu’elle en versait des ruisseaux de larmes.

Elle prenait beaucoup de soin des âmes de Purgatoire,

et ne passait point de jour sans les secourir par des prières, ou par d’autres bonnes œuvres.

Elle brûlait toujours de zèle pour l’avancement de Dieu, et pour le salut du prochain.

Enfin étant tombée dans une langueur, qui était plutôt un effet de son ardent amour pour Dieu,

que de la violence de sa maladie, Jésus Christus lui apparut,

accompagné de sa très-sainte Mère, et d’une troupe sacrée de Vierges,

et après que son âme fut sortie de son corps,

il la reçut dans son sein, et comme au milieu de son Cœur, et la fit entrer dans le repos de la gloire éternelle.

 

LA VIE ET LES REVELLATIONS

DE

SAINTE GERTRUDE

 

 

LIVRE PREMIER,

Contenant les Actions et les principales Vertus de cette Sainte.

 

 

CHAPITRE 1.

De l’excellence de l’esprit de sainte Gertrude,

de ses perfections naturelles, et de sa vocation à la Religion.

Oh Profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu!

Que ses jugemens sont impénétrables, et ses voies incompréhensibles, (Rom. 11,33)

principalement dans la conduite de sa miséricorde sur ses élus qu’il appelle

par des moyens si différens et si admirables!

Je parle de ceux qu’il a prédestinés: car ce sont ceux-là qu’il justifie, (Rom. 8,29)

et qu’il rend agréables devant ses yeux par une grâce toute pure.

C’est en eux aussi qu’il opère, (quoique non pas sans eux,)

les mêmes mérites qu’il leur donne pour avoir une juste occasion de les couronner,

de leur faire part de sa béatitude, et de les élever enfin au comble des richesses et des délices de sa gloire.

 

Ceci paraît très – clairement dans la sainte Vierge Gertrude de laquelle nous allons parler.

Dieu l’a choisie pour lui: il l’a cueillie comme une belle fleur;

comme un lis blanc dans le jardin de l’Eglise, parmi ses plus agréables parfums;

c’est-à-dire, au milieu de l’assemblée des justes;

il l’a retirée des embarras et des peines du monde dès l’âge de cinq ans;

il l’a cachée dans le secret de la Religion qui est sa chambre nuptiale,

et il ne s’est pas contenté de se complaire dans l’innocence de son enfance,

mais il a voulu encore augmenter ses grâces et l’odeur de ses vertus,

en l’enrichissant avec abondance des plus belles et des plus rares qualités

qui pouvaient lui attirer l’estime et la vénération de tout le monde.

Car encore qu’elle fût dans une si grande jeunesse, ses mœurs étaient très-graves, et son esprit très-prudent:

et si sa douceur obligeante, son ardente charité,

et son humilité gaie et officieuse la faisaient aimer, la solidité de sa conduite, l’abondance de ses grâces,

et l’esprit de sagesse qui paraissait dans toutes ses actions, obligeaient tous ceux qui la connaissaient,

à lui porter un honneur et un respect tout particulier.

 

Elle était fort docile, et pourvue d’un esprit admirable,

ce qui lui fit faire de si grands progrès dans les sciences et profanes et saintes,

qu’elle surpassa de beaucoup ses compagnes.

Le désir incroyable qu’elle avait d’apprendre les arts libéraux,

était bien au-dessus de la faiblesse de son âge,

à quoi ne lui servait pas peu la pureté de son cœur dont elle avait un soin particulier.

Mais toute sa circonspection lui eût été très-inutile,

si le Père des miséricordes ne l’eût lui-même conservée,

et ne l’eût empêchée de tomber dans les légèretés et dans les défauts qui sont ordinaires aux jeunes filles.

Ce n’est qu’à cet amant jaloux des perfections de cette sainte épouse,

dans laquelle il avait mis son amitié, et dans laquelle il se plaît présentement d’être glorifié,

que nous devons rapporter les grands biens et les avantages considérables dont il a daigné l’enrichir;

et ce n’est aussi que sa seule bonté que nous en devons bénir et remercier éternellement.

 

CHAPITRE 2.

De la grâce qui éleva sainte Gertrude à la familiarité avec Dieu. –

De son érudition singulière, et du don qu’elle avait de consoler les affligés.

Celui qui avait choisi pour soi la bienheureuse Gertrude dès le ‚ventre de sa mère,

et qui l’avait fait passer de la mamelle dans le repos de la vie monastique,

ne cessa point de l’appeler des occupations extérieures du corps aux occupations intérieures de l’âme,

jusques à ce que, par les puissans attraits de sa grâce,

qu’il lui faisait connaître visiblement dans ses révélations,

il eût accompli son œuvre dans l’âme de cette Vierge.

Car comme elle s’occupait continuellement à l’étude des lettres humaines,

elle reconnut, par une lumière tout extraordinaire de la grâce,

qu’elle était encore bien éloignée de la parfaite ressemblance qu’elle devait avoir avec Jésus-Christ,

et que, pour s’être trop attachée à ces études profanes,

elle n’avait point encore ouvert les yeux de son âme à l’éclat des splendeurs divines dont il l’avait environnée.

 

Et en effet notre Sainte reconnut, dans la douleur et les gémissemens de son cœur,

combien elle s’était privée des consolations puissantes et des conseils salutaires de la Sagesse divine,

en s’occupant avec trop de plaisir à l’étude des sciences humaines.

C’est ce qui lui fit avoir un extrême mépris pour toutes les choses visibles et extérieures,

et ce ne fut pas sans raison:

car déjà le Seigneur l’avait conduite par la main sur la montagne de Sion,

dans ce lieu de joie et de ravissement, où l’ayant dépouillée du vieil homme, il l’avait revêtue d’un nouveau,

qui est créé selon Dieu dans une justice et une sainteté véritable. (Ephes. 4,24)

Sachant donc qu’elle était renfermée dans un monastère, pour ne pas moins croître en vertus et en sagesse,

qu’en âge: elle quitta l’étude des lettres humaines dont elle avait déjà une assez parfaite connaissance,

pour s’appliquer à la Théologie, et à la lecture de l’Ecriture sainte, à laquelle elle donna tous ses soins,

jusqu’à ce qu’elle eût parfaitement compris tous les livres sacrés qu’elle avait pu ramasser.

 

Cette sainte occupation la remplit si abondamment des plus importantes maximes de l’Ecriture et des Pères,

et les lui rendit si familières, qu’elle trouvait toujours à propos quelque passage de l’ancien

et du nouveau Testament pour appuyer ce qu’elle disait,

soit qu’elle voulût exhorter, reprendre, ou consoler quelqu’un;

en sorte que si elle entreprenait de persuader, ou de convaincre,

elle y employait des passages de l’Ecriture si formels, qu’on n’y pouvait résister.

 

Elle ne se pouvait rassasier durant ces premiers jours de la douceur admirable qu’elle goûtait dans la contemplation et dans la recherche de cette lumière,

qui est cachée sous le sens de l’Ecriture, laquelle lui étant plus douce que le miel,

et plus agréable que l’harmonie des concerts,

remplissait son cœur d’une joie et d’une satisfaction presque continuelle.

Mais parce que le propre de la charité est de se communiquer aux autres,

Gertrude prenait plaisir à expliquer les endroits de la sainte Ecriture qu’elle jugeait pouvoir faire

de la peine aux esprits encore faibles et languissans,

afin qu’il n’y eût personne qui n’eût part à la joie et aux ravissemens de sou cœur.

Et comme la colombe entre les différentes sortes de grains choisit les meilleurs,

elle choisissait aussi pour édifier son prochain les plus belles sentences dans les écrits des Pères,

dont elle a composé, d’un style qui n’avait rien de bas,

et qui était fort au-dessus de celui de sou sexe, plusieurs livres, un grand nombre de prières et d’oraisons,

et quelques autres ouvrages de piété, qui ont mérité l’estime et l’approbation des plus grands personnages:

aussi n’étaient-ils pas de simples productions de l’esprit humain;

mais ils étaient tellement remplis de l’onction du Saint-Esprit,

que les Théologiens les plus habiles les ont admirés.

Il est vrai que l’aveuglement de la plupart des hommes,

attribue d’ordinaire ces sortes d’ouvrages à ceux qui en paraissent les Auteurs:

cependant si nous en jugeons avec vérité,

nous ne les devons attribuer qu’à Dieu, qui est la source de toutes les grâces,

et qui après nous avoir donné toutes chose, veut bien encore se donner lui-même.

Mais ce n’est pas à la faiblesse de notre raison, de juger sur qui il répand ses faveurs,

ou sur qui il les doit répandre, il suffit que nous sachions

que sa grâce ne peut pas se contenir quand elle rencontre un sujet capable de la recevoir.

 

Et puisque l’Ecriture sainte dit:

La beauté n’est que mensonge, et la bonne grâce n’est que vanité;

la femme qui craint Dieu, est celle qui sera louée. (Prov. 31)

Il est à propos de faire voir de quelle manière cette Vierge s’est rendue digne de la grâce de Dieu.

C’est parce qu’elle a été le ferme appui et la colonne inébranlable de la Religion;

qu’elle a été le bouclier invincible de la justice, et de la piété;

et enfin qu’elle a brûlé toujours d’un zèle si ardent pour la gloire de Dieu,

qu’on peut lui appliquer justement ce que nous lisons de Simon le grand-prêtre clans l’Ecclésiastique:

Elle a soutenu durant sa vie la maison, (Eccles. 50) c’est-à-dire, le Monastère;

et elle a dans ses jours affermi le temple,

c’est-à-dire, la dévotion intérieure, puisque par sa doctrine, et par l’exemple de ses mœurs,

elle a porté les uns à vivre avec plus de retenue, et les autres avec plus de ferveur.

 

On peut encore ajouter, que, durant ses jours, les fontaines des eaux ont coulé avec abondance.

Car il est vrai que pendant le cours de sa vie il ne s’est trouvé personne,

dont les ruisseaux d’une sainte érudition soient sortis avec plus d’effusion, d’utilité, et d’efficacité que de Gertrude.

Elle avait reçu de Dieu une manière de parler si sage, si agréable aux hommes,

et si remplie de force et de consolation, qu’elle pénétrait jusques au plus profond des cœurs.

Plusieurs en ont rendu témoignage, l’ayant appris par leur propre expérience,

assurant que le Saint-Esprit qui habitait en elle parlait par sa bouche,

et que c’était lui qui convertissait les cœurs, et qui changeait les volontés de ceux qui l’écoutaient.

Il ne faut pas s’en étonner:

Car la parole vivante et efficace, qui perce plus qu’une épée à deux tranchans,

et qui pénètre jusques dans les replis de l’âme et de l’esprit (Hébr. 4,12)

résidant en elle, opérait toutes ces merveilles.

 

Elle obligeait les uns à quitter les vanités du monde, pour ne s’appliquer qu’à leur salut;

et par les lumières qu elle répandait dans l’esprit des autres,

elle leur faisait connaître leur propre néant, et la grandeur de leur Dieu.

Elle consolait les affligés avec une grande compassion,

et elle ajoutait de nouvelles ardeurs à ceux qui brûlaient déjà de l’amour divin.

Car à peine pouvait-on lui parler, quoiqu’elle parût n’être pas attentive à ce qu’on lui disait,

qu’on ne fût obligé d’avouer que ses discours donnaient une grande consolation.

 

Mais quoiqu’elle eût une force singulière pour faire avancer de plus en plus les âmes dans la vertu,

il ne faut pas croire néanmoins, par ce que nous venons de dire, et par ce que nous dirons ensuite,

qu’elle fût capable de préparer selon la prudence humaine,

ou selon les règles de l’art et de la raison, les discours qu elle faisait à ceux qu’elle voulait persuader.

II est vrai que la plupart des hommes en usent ordinairement de la sorte;

mais notre Sainte était bien éloignée de cette manière d’agir,

et nous devons croire indubitablement qu’elle ne disait rien et qu’elle ne faisait rien pour la consolation

et pour le salut des hommes, qui ne lui eût été inspiré par le Saint-Esprit,

qui, selon la condition des temps et la disposition des âmes, enseigne et opère ce qu’il lui plaît.

 

CHAPITRE 3.

Trois différentes preuves des grâces que sainte Gertrude a reçues. –

Première preuve, tirée des révélations divines qu’elle a eues.

Que toutes les créatures qui sont au Ciel,

sur la terre et dans les abîmes des eaux remercient leur Seigneur et leur Dieu,

qui est l’Auteur de tous les biens, et le dispensateur de toutes les grâces.

Qu’elles lui rendent les louanges infinies, éternelles et immuables qui lui sont dues,

comme à celui qui est la source, d’où partent, et où doivent retourner tous ces biens;

et qu’elles adorent la plénitude de sa bonté,

qui en faisant couler sur les misères des hommes le torrent de ses miséricordes,

a rencontré dans Gertrude un objet digne de ses regards et de son choix,

et qui n’en a été digne que parce qu’il a bien voulu l’honorer de son amour.

 

Nous avons trois puissans témoignages sur lesquels, comme parle l’Ecriture,

on peut solidement établir toutes sortes de vérités, (Deut. 19)

pour montrer que c’est le Père des miséricordes qui l’a choisie,

afin qu’elle fût comme l’organe et l’instrument par lequel il voulait découvrir au monde les secrets de sa bonté.

 

Le premier et le plus irréprochable, c’est celui de Dieu même:

car permettant qu’un grand nombre de personnes eprouvassent le pouvoir

que les prières de Gertrude avaient de lui faire exaucer les prières des autres,

et délivrant de la tentation par ses mérites ceux qui lui demandaient avec humilité d’en être délivrés,

que fait-il autre chose, que de rendre un témoignage illustre que c’est lui qui l’a ravie au monde,

qui l’a comblée de ses grâces et de ses faveurs, et qui l’a fait entrer dans sa Famille,

c’est-à-dire, dans la famille des prédestinés?

Et quoique nous puissions rapporter plusieurs exemples

pour faire voir combien ses mérites ont été grands devant Dieu,

nous nous contenterons d’en rapporter seulement quelques-uns.

 

Au temps que Rodolphe, roi des romains, expira, notre Sainte s’étant mise en prières avec ses Sœurs,

pour demander à Dieu qu’il donnât à l’empire un successeur de sa main:

au même jour, et presque au même moment qu’on travaillait à son élection, quoique dans une autre province,

elle apprit à l’Abbesse de son monastère, qu’elle était faite,

ajoutant que celui qui venait d’être élu serait tué par son successeur;

ce qui se trouva véritable par l’événement.

 

Une autre fois le Monastère dans lequel elle avait été élevée, étant près de tomber dans un grand malheur,

que l’on jugeait inévitable à cause des menaces de celui qui avait le pouvoir et les forces en main,

elle alla assurer la Supérieure que leur Maison n’avait plus rien à craindre.

Enfin, pour dire la chose en un mot, le fermier de la métairie pour laquelle on avait tant appréhendé,

arrivant incontinent après, confirma que les Juges du lieu avaient apaisé tous les différens, et rétabli le calme,

ainsi que la Sainte en avait secrètement averti l’Abbesse par avance.

Aussi en reconnaissance de ce bienfait, l’Abbesse avec ses Religieuses rendit grâces à Dieu,

confessant qu’elle n’aurait jamais eu assez de prudence,

pour trouver un moyen qui eût pu détourner ce malheur.

 

Une Religieuse se trouvant terriblement agitée par la durée et l’extrême importunité des tentations,

fut avertie durant son sommeil d’aller trouver Gertrude, et de se recommander à ses prières;

ce qu’elle n’eût pas plus tôt fait, qu’elle se sentit, avec une extrême joie,

délivrée au même instant de cette peine insupportable.

 

Je ne crois pas qu’il faille passer sous silence ce qui arriva à une autre Religieuse,

qui s’étant rencontrée quelques jours auparavant dans une funeste occasion,

était tellement travaillée de l’image qui en était restée dans son esprit,

qu’elle était toute prête à donner son consentement au péché,

quoiqu’elle dût communier à la Messe selon la coutume de l’Ordre.

Comme elle était donc saisie d’une crainte inquiète,

et que l’impureté de ses pensées l’empêchait de s’approcher de ce Sacrement salutaire,

tandis que la honte lui défendait de s’en éloigner,

elle se sentit poussée par une inspiration qui ne pouvait venir que Dieu,

de ramasser en secret un petit morceau de drap, qui avait servi à envelopper les pieds de la Sainte,

et de l’appliquer sur sa poitrine avec le plus de confiance qu’elle pourrait.

Cette fille, suivant sans délibérer les mouvemens de cette inspiration, ramassa ce morceau de drap,

et le mit sur son cœur, avec un respect plein de foi,

et priant Dieu par ce même amour avec lequel il avait purifié le cœur de sa bien-aimée de toute humaine affection,

pour le remplir de ses dons célestes et en faire le temple ou lui seul voulait demeurer,

qu’il lui plût de la délivrer, par les mérites de Gertrude, de la violence de cette tentation.

Chose admirable! et digne d’être rapportée pour la gloire de Dieu et de ses Saints:

elle n’eut pas plus tôt fait cette prière, en tenant ce morceau e drap sur son cœur,

qu’elle se sentit délivrée pour jamais des tentations qui affligent ordinairement les sens et l’esprit de l’homme.

Ceci fait voir la vérité de cette parole du Sauveur du monde:

Celui qui croit en moi, fera les œuvres que je fais, et en fera encore de plus grandes. (Joan. 14.12)

Car ce même Dieu,

qui guérit autrefois par le seul attouchement de la frange de ses habits cette femme malade du flux de sang,

délivra aussi de la tentation par l’attouchement fidèle d’un méchant morceau de drap qui avait servi à Gertrude,

une âme pour laquelle il était mort.

Nous n’en dirons point davantage,

quoiqu’il nous fût très-facile de rapporter plusieurs autres choses pour la confirmation de cette première preuve.

 

CHAPITRE 4.

Seconde preuve des grâces de sainte Gertrude,

tirée du témoignage et du sentiment commun de plusieurs gens de bien.

La seconde preuve qui justifie la sainteté de cette Vierge,

c’est l’opinion commune et uniforme de toutes les personnes de piété

qui ont admiré et publié tout d’une voix ses vertus.

Car tous ceux qui par son entremise se sont adressés à Dieu,

soit pour obtenir la correction de leurs défauts, soit pour demander la grâce de s’avancer dans la vie spirituelle,

ont toujours trouvé que l’effet de leurs prières était conforme à la réponse

que leur faisait cette Sainte par une inspiration divine.

Et c’est ce qui leur a fait connaître qu’il fallait bien qu’elle fût chérie de Dieu d’une façon tout extraordinaire, puisqu’il lui donnait une lumière qui surpassait si fort la lumière de tous les autres.

 

Il arrivait souvent que cette Sainte étant anéantie dans l’abîme de son humilité, s’estimait indigne de tant de dons,

et que préférant le jugement de ses Soeurs au sien,

elle allait demander conseil sur sa propre conduite à celles dans lesquelles

elle croyait qu’il y avait plus de grâce qu’en elle.

Ces bonnes Filles étant touchées de son humilité,

et pensant qu’il fallait demander à Dieu de la guérir de la crainte et de l’appréhension où elle était,

se mirent en prières pour la Sainte;

et aussitôt Dieu les assura qu’elle n’était pas seulement éclairée de sa lumière

dans les choses qu’elles lui avaient demandées pour elle,

mais que c’était lui-même qui la conduisait dans toutes les autres,

et qui lui donnait les forces dont elle avait besoin pour le salut des âmes.

La vérité de ceci paraîtra clairement dans ce que je vais rapporter.

 

Un jour une personne pieuse, qui avait une grâce particulière pour les révélations,

se sentant attirée par l’odeur de la grande réputation de Gertrude,

vint de fort loin au Monastère où elle demeurait;

mais parce qu’elle n’y connaissait personne, elle pria Dieu de l’adresser à quelque Religieuse,

de l’entretien de laquelle elle pût tirer de l’utilité pour son âme.

Dieu lui fit connaître que la première qui s’assiérait auprès d’elle, était celle qu’il avait vraiment élue,

et que lui était la plus fidèle de toutes.

Ce fut justement Gertrude qui s’y vint asseoir;

mais cette femme vertueuse étant entrée en conversation avec elle,

trouva qu’elle cachait tellement les dons de Dieu, et qu’elle en paraissait si vide,

que croyant être trompée dans l’inspiration qu’elle avait eue, elle s’en plaignit à Dieu avec abattement.

Sa première pensée lui fut confirmée, et Dieu l’assura que c’était la même qu’il lui avait révélée auparavant. .

 

En effet, peu de temps après la même personne s’entretenant avec sainte Mechtilde,

qui était Professe et Chantre dans ce même Monastère, et si élevée en grâce,

que ses discours étaient plus doux que le miel, et son esprit plus fervent que le feu;

elle fut tellement charmée de sa conversation,

qu’elle demanda à Dieu comment il pouvait se faire qu’il préférât Gertrude à toutes les autres,

et pourquoi il ne lui avait point recommandé Mechthilde qu’elle n’estimait pas moins que Gertrude?

Le Seigneur lui fit connaître qu’il opérait à la vérité de grandes grâces dans Mechthilde,

mais que dans Gertrude il en opérait et opérerait de bien plus grandes.

Ce seul témoignage suffirait présentement, si nous n’en avions d’autres bien plus considérables,

que nous sommes obligés, avant de passer outre, de rapporter ici.

 

En un autre temps une personne d’une haute vertu priant pour Gertrude,

sentit que la grâce lui donnait une affection violente pour elle.

Ce qui lui fit dire avec étonnement:

“Que voyez-vous, divin Amour, dans cette Vierge,

qui vous oblige d’avoir pour elle tant d’estime, et de l’aimer si tendrement?”

L’Époux de notre Sainte lui répondit:

“C’est ma bonté toute pure qui m’y oblige,

et c’est elle seule qui renferme et qui perfectionne dans son âme ces cinq vertus qui me plaisent principalement, et que j’y ai mises par une singulière libéralité.

Elle possède la pureté par une continuelle influence de ma grâce.

Elle possède l’humilité dans la grande diversité de mes dons,

car elle s’abaisse d’autant plus en son néant par la connaissance qu’elle a de sa faiblesse,

que je produis en elle de plus merveilleux effets de mon pouvoir.

Elle possède une véritable bonté qui lui fait désirer pour ma gloire le salut de tout le monde.

Elle possède une parfaite fidélité, en répandant sans réserve,

pour cette même gloire et pour sauver tout l’univers, ses richesses et ses biens.

Elle possède enfin une charité consommée:

car elle m’aime de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces,

et son prochain comme soi-même pour l’amour de moi.”

 

Après que Dieu eut parlé de la sorte à cette âme,

il lui fit voir sur son cœur une pierre précieuse qui était en triangle en forme de trefle,

dont l’éclat et la beauté ne se peuvent dépeindre, et lui dit;

“Je porterai toujours cette pierre précieuse comme un gage de l’affection que j’ai pour mon Epouse.

Je l’ai rendue de cette figure afin que toute la Cour céleste connaisse, par l’éclat de la première feuille,

qu’il n’y a point de créature sur la terre qui me soit si proche que Gertrude;

parce qu’il n’y a personne aujourd’hui parmi les hommes,

qui me soit uni de si près qu’elle, soit par la pureté de l’intention, soit par la droiture de la volonté.

Il paraît dans la seconde feuille,

que je n’ai pour aucune âme qui vive dans la captivité de la chair et du corps,

tant de pente et d’inclination à l’enrichir de mes grâces et de mes faveurs, que j’en ai pour elle.

Et enfin l’on remarque dans la splendeur de la troisième feuille, qu’il n’y a point de mortel présentement,

qui rapporte à ma seule gloire les dons qu’il reçoit de moi avec plus de sincérité et de fidélité que Gertrude,

qui bien loin d’en usurper la moindre chose, ne voudrait pas seulement se l’être attribuée.”

 

Le Seigneur conclut cette révélation,

en disant à cette personne vertueuse qu’il avait ainsi daigné entretenir des perfections de notre Sainte:

“Vous ne sauriez jamais me trouver dans un lieu qui me plaise et qui me convienne davantage,

que dans le sacrement de l’Autel, et ensuite dans le cœur et dans l’âme de Gertrude ma bien-aimée;

car c’est vers elle que j’ai tourné d’une manière admirable toutes mes affections

et toutes les complaisances de mon divin amour.”

 

Il arriva de la même façon, dans un autre temps, qu’une femme qui était aussi très-agréable à Dieu,

lui adressant ses prières pour Gertrude, le Seigneur lui dit:

“Celle pour laquelle vous priez est ma chère colombe qui n’a point de fiel,

parce qu’elle rejette de son cœur comme du fiel toute l’amertume du péché.

C’est elle qui est ce lis choisi que j’affecte de porter entre mes mains;

parce que je lais mes délices et mes plaisirs de me reposer dans la pureté

et l’innocence de cette âme chaste.

C’est elle qui est ma rose dont l’odeur est si agréable;

parce que sa patience dans toutes les adversités, et les actions de grâces qu’elle m’en rend,

m’apportent en montant à moi la senteur des parfums les plus doux.

Elle est cette fleur du printemps, qui ne se flétrit jamais, et que je prends plaisir à regarder;

parce qu’elle conserve et entretient sans cesse dans son sein un désir passionné,

non-seulement pour les vertus, mais aussi pour l’achèvement de toutes les perfections.

Elle est enfin cette douce harmonie qui flatte l’oreille des Bienheureux,

et qui est composée de toutes les souffrances qu’elle endure avec tant de fermeté.“

 

Un peu avant le Carême, notre Sainte faisant la lecture à la Communauté selon la coutume de l’Ordre,

et rencontrant ces paroles:

Vous aimerez le Seigneur de tout votre cœur, de toute notre âme, et de toutes vos forces, (Deut. 6)

répéta ce commandement de l’Ecriture par un mouvement de dévotion.

Une Religieuse qui était aussi très-vertueuse,

ayant entendu ce que le zèle de sa Sœur venait de lui faire dire, en fut si vivement pénétrée,

qu’elle s’écria en s’adressant à Jésus Christ:

“Que vous êtes, Seigneur, aimé de Gertrude,

dont le cœur tout embrasé d’amour nous enseigne comme il faut vous aimer!”
“Je l’ai portée entre mes bras, répondit-il, dès son enfance,

et l’ai conservée sur mon sein dans la pureté et l’innocence de son Baptême jusques

à cette heure qu’elle se lie et s attache à moi par la liberté de son choix et de sa volonté;

et par la perfection de ses désirs, je me redonne aussi moi-même en échange tout entier à elle.”

Il ajouta encore:

“Je me plais si fort dans cette âme, que souvent, lorsque les hommes m’offensent,

j’y entre en secret pour y trouver quelque repos, et je fais souffrir à son corps quelque douleur,

ou quelque peine à son esprit, et alors,

comme elle reçoit cette pénitence que je lui fais endurer pour les péchés des autres,

avec les mêmes sentimens d’actions de grâces, d’humilité et de patience,

qu’elle a accoutumé de recevoir tout ce qui lui vient de ma part,

et qu’elle me l’offre en s’unissant à mes propres souffrances,

elle apaise entièrement mon courroux,

et elle oblige ma miséricorde à pardonner pour l’amour d’elle à un nombre innombrable de pécheurs.”

 

Un autre jour que Gertrude avait demandé par humilité à une âme qui était très-agréable aux yeux de Dieu,

de le prier pour elle:

cette bonne personne s’étant mise en oraison, entendit le Seigneur qui disait:

“Les défauts qui paraissent dans Gertrude,

se pourraient plutôt appeler des avancemens dans la perfection.

Car il serait presque impossible que la faiblesse humaine pût se garantir

du vent de la vaine gloire au milieu de l’abondance des grâces que j’opère continuellement en elle,

si ses vertus n’étaient cachées à ses yeux sous les voiles et les ombres de défauts apparens.

Aussi, de même que la terre rapporte une plus abondante

et plus riche moisson à proportion que le laboureur a eu plus de soin de la fumer;

de même la reconnaissance de Gertrude me rapporte d’autant plus de fruits,

que je lui fais voir plus au vrai sa faiblesse.

C’est pourquoi je lui ai donné pour les imperfections différentes,

dont elle est dans une continuelle humiliation, une grâce particulière pour chacune,

avec laquelle elle les puisse toutes effacer devant mes yeux:

et il viendra un temps dans lequel après que j’aurai changé ses défauts en autant de vertus,

son âme brillera comme‘ une lumière éclatante.”

Ce que nous venons de dire suffira pour cette seconde preuve de la grâce de Gertrude,

tirée des faveurs qu’elle a reçues de Dieu, réservant pour les Chapitres suivans ce qu’il nous reste à y ajouter.

 

CHAPITRE 5.

Troisième preuve des grâces de sainte Gertrude,

tirée de la pureté de ses intentions pour Dieu, et du mépris de soi-même.

Le troisième témoignage qui n’est pas moins évident que les précédens,

c‘est l’innocence de sa vie et de ses entretiens, qui ont toujours été accompagnés d’une si grande sainteté,

qu’elle faisait bien voir, non-seulement par ses paroles,

mais encore par ses œuvres, qu’elle ne cherchait point sa propre gloire,

mais le seul honneur de Dieu, et l’accomplissement de sa volonté,

dont elle observait les mouvemens avec tant de soin et tant d’adresse, qu’elle n’a pas épargné son honneur,

son corps, sa vie, ni son âme même quand il a été besoin de lui témoigner son amour.

Ce témoignage est d’autant plus irréprochable, que l’Apôtre saint Jean dit:

Que celui qui cherche la gloire de Celui qui l’a envoyé, est véritable, et il n’y a point en lui d’injustice. (Joan. 7.18)

Qu’elle est heureuse cette âme qui a cherché la gloire de Dieu seul avec tant de ferveur et de pureté,

et dont la sainteté de la vie paraît si manifestement,

étant appuyée sur un témoignage que la vérité de l’Evangile rend si considérable!

Sa fermeté, et le zèle généreux avec lequel elle a soutenu l’honneur de Dieu,

protégé la justice, et défendu la vérité sans considérer les personnes,

comme nous avions commencé à le dire, ne pouvant pas être rapportés aussi fortement qu’ils le méritent,

nous nous contenterons de lui appliquer cette sentence de la Sagesse, qui lui convient parfaitement:

Le juste qui a l’assurance d’un lion, ne peut rien rencontrer qui l’épouvante. (Prov. 28)

Car comme le seul amour divin la faisait agir, comme lui seul la conduisait,

elle s’abandonnait si librement tout entière aux difficultés qui se présentaient pour l’honneur et pour la gloire de Dieu,

ou pour le salut du prochain,

qu’elle ne faisait point d’état et n’avait aucune crainte de tout ce qui pouvait lui en arriver,

pourvu qu’elle augmentât la gloire ‚de son Dieu, et qu’elle la détendît.

 

C’est dans cet esprit et dans le dessein de procurer cette seule gloire,

qu’elle se plaisait à ramasser avec tout le soin et toute l’application possible

tout ce qu’elle pouvait puiser dans les sources sacrées, pour servir au salut du prochain, ou à l’honneur de Dieu,

sans en attendre jamais aucune louange, ni aucune estime, ni aucun remercîment de la part des hommes.

C’est dans cet esprit que son unique dessein était de répandre avec plus d’abondance ces semences divines dans les âmes où elle espérait qu’elles devaient porter plus de fruit,

jusques-là même qu’elle envoyait dans les lieux où elle savait que les livres de l’Écriture sainte manquaient,

les ouvrages de piété qu’elle pouvait ramasser,

et particulièrement ceux qu’elle croyait plus utiles pour gagner des âmes à Jésus-christ.

C’est enfin dans cet esprit, qu’on l’a si souvent vue se priver du repos et du sommeil,

différer ses repas, et mépriser toutes les autres commodités de la vie, ou s’en abstenir,

afin de mieux servir les âmes, ou plutôt afin de mieux servir Jésus-Christ, en lui ramenant ces âmes égarées.

Elle faisait ces choses avec un aussi grand transport de joie,

que si elle eût trouvé ses plaisirs dans ces sortes de peines.

Et comme si elle n’eût pas encore été satisfaite de tout cela,

elle se privait même de la douceur de la contemplation,

quand elle le jugeait nécessaire pour secourir ceux qui étaient tourmentés de la tentation,

ou pour consoler les affligés, ou bien, ce qui était e comble de ses désirs,

pour embraser quelqu’un de l’amour de Dieu.

Car comme le fer qui est dans le. feu devient lui-même tout de feu dans cet élément,

ainsi cette Vierge tout enflammée d’amour, semblait n’être qu amour,

tant elle avait d’ardeur à procurer le salut de tout le monde.

 

Cependant cette Sainte jouissait d’une entretien si parfait et si peu interrompu avec Dieu,

qu’il ne s’est rien vu de pareil de son temps en aucune créature,

sans que pour cela on ait jamais pu apercevoir en elle aucun mouvement de complaisance ou d’orgueil.

Mais au contraire, elle envisageait jusques au fond les défauts qu’elle reconnaissait en elle-même,

pour s’en humilier sans cesse de plus en plus.

 

C’est ce qui lui faisait confesser hautement à toute heure,

qu’elle recevait en vain tant de faveurs de l’abondante miséricorde de Dieu,

puisqu’elle les perdait sans en tirer aucun avantage;

car elle se croyait entièrement indigne de ces grâces,

lorsqu elle les recevait sans les communiquer aux autres,

s’imaginant alors qu’elle avait par sa paresse négligé et caché comme dans le fumier les dons qu’elle n’avait point reçus pour elle seule, mais pour l’utilité de plusieurs.

Et au contraire, quand‘ elle les communiquait à quelqu’un,

elle croyait avoir enchâssé dans l’or les grâces divines qui sont des pierres précieuses.

 

Elle ne voyait jamais personne dont elle n’eût des sentimens plus avantageux que d’elle-même;

c’est pourquoi, en communiquant ses grâces aux autres,

elle se persuadait que Dieu en recevrait plus de gloire, et qu’ils méritaient plus par leur seule pensée,

par leur seule innocence, et par la seule pureté de leur cœur,

qu’elle ne pouvait mériter par tous ses exercices et par toutes les forces de son corps,

et elle appuyait ces sentimens sur son indignité, son peu de mérite, et sa négligence.

Cette humilité profonde et ce grand abaissement d’elle-même,

était uniquement ce qui la forçait de communiquer aux autres les grâces qu’elle recevait de Dieu;

parce qu’elle les regardait comme inutiles dans sa personne,

et qu’elle estimait qu’en ayant fait part aux autres, Dieu en tirerait au moins quelque fruit et quelque gloire,

s’étant fortement persuadée, comme je l’ai dit, qu’elle ne recevait rien pour elle-même,

mais tout pour le salut des autres.

 

CHAPITRE 6.

Que Dieu faisait sa demeure dans la bienheureuse Gertrude, comme dans un Ciel animé.

Si la déposition de deux ou trois témoins est suffisante pour établir toute sorte de vérités,

comme nous l’avons dit auparavant, quels sentimens doit-on avoir de la sainteté de Gertrude,

qui est confirmée par une si grande multitude de témoins irréprochables,

qu’on ferait passer pour un crime d’improuver ou de combattre une vérité si constamment reçue?

En effet, si quelque incrédule audacieux s’opiniâtrait à la détruire,

il aurait sujet de rougir de sa présomption et de sa témérité,

s’il ne se sentait pourvu d’autant ou de plus de faveurs que cette Vierge en possédait,

et il mériterait d’autant plus d’être chargé de honte et de confusion,

puisqu’il aurait négligé de faire son propre bien de celui de cette Sainte;

ce qui lui eût été facile en s’en réjouissant seulement avec elle.

 

Il faut donc que tous les fidèles croient que Gertrude est du nombre de ces personnes choisies de Dieu,

que saint Bernard nous décrit en ces termes dans un de ses Sermons sur les Cantiques:

“Je crois qu’une âme parée de tant de beautés n’est pas seulement toute céleste à cause de son origine,

mais qu’on peut encore justement l’appeler un Ciel mystérieux

à cause du rapport qu’elle a avec le Ciel visible.”

Et ensuite ce Père fait voir clairement,

que (Sap. 7) “son origine vient du Ciel, parce que ses entretiens sont tous dans les Cieux,

selon la parole de l’Ecriture, qui assure que l’âme du juste est le trône de la sagesse.”

Et dans un autre endroit: (Isai. 66) “Le Ciel me sert de trône, dit le Seigneur.”

Et certes celui qui est persuadé par cette doctrine du Sauveur du monde,

que Dieu est un esprit, n’hésite point à lui assigner une demeure toute spirituelle.

Ce qui me confirme principalement dans cette opinion, c’est cette promesse fidèle du Fils de Dieu:

Mon Père et moi, dit-il, viendrons à lui;

c’est-à-dire, à l’homme juste, et nous ferons en lui notre demeure. (Joan. 14.23)

Je pense aussi que le Prophète n’a point entendu parler d’un autre Ciel, lorsqu’il a dit:

Mais vous habitez dans la sainteté, vous qui êtes la gloire d’Israël. (Ps. 21.5)

Et l’Apôtre dit encore clairement, que Jésus-christ habite par la foi dans nos cœurs. (Ephes. 3.17)

Pour moi il me semble que j’entrevois de loin avec admiration ces bienheureux Esprits,

dont il est dit: J’habiterai en eux, et je me promènerai. (2. Cor. 6.16)

O que l’étendue de cette âme-là est grande, qui est capable de recevoir la présence de son Dieu!

Que le pouvoir de ses mérites est considérable,

puisqu’elle se trouve digne de renfermer et de contenir Celui qui n’a point de bornes!

Quelle est donc l’étendue de celle dont la vaste grandeur peut servir à Dieu pour se promener dans la pompe de sa Majesté!

La charité qui dilate son cœur, la rend le temple de Dieu même;

de sorte que l’étendue de chaque âme se doit estimer par l’étendue de sa charité.

L’âme du juste est donc un Ciel, dont l’entendement est le soleil, la foi la lune, et les astres les vertus;

ou bien plutôt, c’est un Ciel que le zèle de la justice ou le feu de la charité éclaire comme un soleil,

et que la continence pare comme la lune.

Et il ne faut pas s’étonner si Jésus-christ se plaît à demeurer dans ce Ciel mystérieux,

puisqu’il n’est pas l’ouvrage de sa seule parole comme ceux que nous voyons,

mais qu’il lui a fallu combattre pour l’acquérir, et donner sa vie pour le prix de sa rédemption.

N’est-ce donc pas à juste titre qu’il dit, après que par ses travaux il est venu à bout de ses désirs:

C’est ici le lieu ou je me suis établi une demeure fixe et arrêtée pour jamais;

j’habiterai ici, parce que c’est le lieu que j’ai désiré.” (Ps. 131)

Ce sont jusques ici les paroles de saint Bernard.

Je vais faire voir maintenant, comme je l’ai avancé,

que sainte Gertrude est une de ces âmes bienheureuses que Dieu a choisies pour y faire son séjour d’une manière bien plus excellente que dans les temples matériels;

et je suis forcé e révéler pour sa gloire ce que j’ai eu l’honneur d’apprendre d’elle pendant plusieurs années dans le secret de ses entretiens.

Je dirai donc en peu de mots dans la suite avec combien d’avantage cette Sainte a possédé les vertus éclatantes que saint Bernard juge nécessaires pour rendre une aine capable d’être la demeure de Dieu,

comme l’éclat du soleil, de la lune, et des astres est nécessaire pour la beauté de l’univers.

Après quoi j’espère que tout le monde demeurera d’accord,

qu’il fallait bien que ce fût le Dieu des vertus lui-même qui résidât en elle,

puisqu’il l’avait embellie intérieurement et extérieurement de tant de grâces.

 

CHAPITRE 7.
De la parfaite justice de sainte Gertrude.

La justice ou le zèle pour l’amour divin que saint Bernard semble avoir décrit ci-dessus sous le nom du soleil,

éclata dans sainte Gertrude d’une façon si extraordinaire, que si la bienséance le lui eût permis,

elle se fût jetée au milieu de mille escadrons pour la défense de cette justice.

Le meilleur de ses amis n’était pas capable de lui faire proférer une seule parole contre cette vertu,

quand il n’eût fallu que cela pour le retirer des mains de son plus cruel ennemi;

et elle eût plutôt, dans la nécessité, consenti à la perte de sa propre mère,

que de concevoir dans le fond de son cœur quelque injustice contre le persécuteur le plus inhumain.

Que si dans quelque rencontre elle était forcée de reprendre quelqu’un,

pour lors elle surmontait cette pudeur sainte,

et cette retenue naturelle qui brillait en elle par-dessus toutes les autres vertus,

et foulant aux pieds tous les respects humains, et toutes les craintes déréglées,

elle n’était appuyée que sur la seule confiance en celui dont la foi lui servait de bouclier,

et dont elle désirait porter la gloire et établir le culte dans tout l’univers.

Ensuite elle abordait celui à qui elle avait quelque réprimande à faire, avec une charité si tendre et si passionnée,

et une sagesse si charmante, et elle lui parlait avec une telle discrétion,

mais si remplie de la grâce, qui était inséparable de toutes ses actions,

qu’on eût dit qu elle avait trempé sa langue dans le sang de son Bien-aimé,

pour graver tout ce qu’elle voulait dans le cœur de son prochain.

De sorte qu’il ne s’est jamais trouvé de personne, quelque endurcie qu’elle fût,

pourvu qu’il lui restât encore quelque faible sentiment pour la piété,

qui ne se trouvât attendrie par ses discours, et qui ne changeât de vie sur l’heure,

ou qui n’en conçût au moins la volonté ou le désir.

Mais quand elle avait reconnu

que ses avertissemens avaient jeté quelqu’un dans la componction et dans la pénitence,

elle le regardait avec une joie si mêlée de compassion, et lui ouvrait un sein si plein de charité,

qu’elle semblait épuiser son cœur, en versant sur lui ses puissantes consolations.

 

Toutefois ces œuvres ne s’accomplissaient pas tant aux yeux des hommes par une vaine magnificence de discours,

qu’elles s’accomplissaient aux yeux de Dieu par la ferveur et le redoublement de ses prières,

et par l’empressement de ses désirs.

Elle avait un soin très-particulier de ne rien dire, qui pût lui attacher le cœur des créatures, et qui fût capable,

en s’insinuant dans leur amitié, de les éloigner de Dieu;

car elle avait en horreur comme un poison mortel toutes les amitiés humaines dont elle connaissait

que Dieu n’était pas la cause et le fondement.

Et cette chaste Épouse bridait d’un zèle si pur pour l’amour de son Epoux,

qu’elle ne pouvait entendre sans émotion la moindre parole

qui ressentît tant soit peu la sensualité de l’amour humain;

jusques-là même que dans ses plus grandes nécessités,

elle aimait beaucoup mieux se priver du secours que lui offraient les hommes,

que d’occuper leur cœur et leur attention pour un moment.

 

CHAPITRE 8.

Du zèle que sainte Gertrude avait pour le salut des ames.

Les paroles et les œuvres de cette Sainte peuvent rendre un témoignage authentique du zèle qu’elle avait pour le salut des âmes,

et du désir dont elle brûlait pour l’affermissement de la Religion et de la piété:

car lorsqu’elle remarquait dans son prochain quelque défaut,

qu’elle voulait mais qu’elle ne pouvait pas quelquefois corriger,

ou à cause de la faiblesse et de la tiédeur de ce pécheur,

ou à cause des efforts languissans qu’il faisait pour sortir de ses désordres,

elle en était si fort pénétrée de douleur, qu’elle demeurait entièrement inconsolable,

jusques à ce qu’elle eût obtenu quelque sorte d’amendement pour cette âme,

soit parles prières qu’elle offrait à Dieu pour sa conversion, soit par les exhortations qu’elle lui faisait,

ou par celles qu’elle lui faisait faire par un autre qu’elle jugeait propre à cette œuvre,

et qu’elle y appliquait particulièrement.

Si quelqu’un voulait lui donner cette consolation ordinaire, dont on a accoutumé de se servir dans ces rencontres,

qu’elle ne devait point se mettre en peine pour une personne qui ne voulait pas se corriger,

qu’elle ne répondrait point pour cet incorrigible devant la justice de Dieu,

mais qu’il porterait tout seul la peine de son obstination: elle écoutait ces discours,

et les repassait dans son esprit avec autant de douleur que si on lui eût passé une épée au travers du corps.

Aussi publiait-elle hautement que la mort lui eût été plus douce

que ces sortes de consolations dans l’état déplorable de ces malheureux,

qui ne le connaîtront qu’après la mort par une funeste expérience,

lorsqu’ils seront tombés dans des supplices éternels, contre lesquels il n’y a point de remède.

 

Ce même zèle lui faisait appliquer à cet usage les endroits difficiles de l’Ecriture,

qui étaient les plus capables de toucher et de convertir les pécheurs,

en les traduisant de la langue latine en sa langue vulgaire,

d’une manière si simple et si facile, que les plus ignorans en pouvaient profiter.

Elle passait souvent les journées entières dans cette sainte occupation et dans cette étude si utile,

ou pour abréger les passages qui ennuyaient parleur longueur, ou pour éclaircir ceux qui étaient obscurs,

ou enfin pour en choisir d’autres qui pouvaient servir à l’avancement du prochain,

qu’elle souhaitait par-dessus toutes choses.

 

C’est l’excellence de ce zèle, que Bède décrit en ces beaux termes, lorsqu’il dit:

“Peut-il y avoir une grâce plus relevée, et une occupation plus glorieuse à Dieu,

que de passer toute la journée à rendre la créature plus agréable à son Créateur,

et à redoubler à tout moment la joie de la céleste patrie, en faisant de nouveaux fidèles pour l’habiter?”

Et saint Bernard (Sermon 57. sur les Cantiques) dit dans le même sentiment,

que “La contemplation pure et véritable a cela de propre, qu’elle fait;

naître quelquefois dans l’âme de celui qu’elle embrase du Feu divin,

des désirs si violens d’acquérir à Dieu des personnes qui l’aiment autant qu’elle,

qu’il interrompt sans peine le repos de la contemplation,

pour embrasser le travail de l’étude et de la prédication de la parole divine;

et après qu’il a ainsi en partie fait le fruit qu’il souhaitait, il retourne à la contemplation avec d’autant plus d’ardeur, qu’il se ressouvient que son interruption a été plus avantageuse.”

Car s’il est vrai, au rapport de saint Grégoire (sur Ezéch. I. 1. hom. 12.7)

“qu’il n’y a point de sacrifice plus agréable au Dieu tout-puissant, que le zèle pour le salut des âmes;”

faut-il s’étonner si Jésus – Christ daigne demeurer de si bon cœur sur cet autel vivant,

sur lequel on répand continuellement l’odeur,précieuse d’un sacrifice qui lui est si agréable?

 

Ce divin Epoux, qui surpasse infiniment en beauté tous les enfans des hommes,

apparut un jour à cette Sainte en cette manière.

Il semblait qu’il portât sur ses épaules sacrées un grand et magnifique Palais;

et s’adressant à sa bien-aimée:

“Voyez-vous, lui dit-il, avec combien d’inquiétudes,

de travaux, et de sueurs je porte cette Maison de plaisance, qui n’est autre que la Religion?

Elle penche vers sa ruine par tout l’univers, parce qu’il se rencontre si peu de personnes dans le monde,

qui veulent faire ou souffrir quelque chose pour son entretien et pour son agrandissement.

Il faut donc, ma bien-aimée, que vous entriez dans mes sentimens,

et que vous portiez une partie de ce fardeau;

car tous ceux qui s’efforcent par leurs paroles et par leurs actions d’étendre les bornes de la Religion,

et qui tâchent de la rétablir dans sa première splendeur et dans sa première pureté,

sont autant de fortes colonnes qui soutiennent cette sainte Maison,

et qui me soulagent en partageant avec moi la pesanteur de ce fardeau.”

Gertrude eut le cœur si touché de ces paroles,

et elle conçut tant de compassion des travaux de son Dieu, son adorable Epoux,

qu’elle sentit un très-violent désir de travailler avec plus de ferveur que jamais à l’exaltation de la Religion,

et durant quelque temps elle observa toutes les rigueurs et toutes les austérités de son Ordre,

avec une exactitude qui surpassait ses forces,

pour servir d’exemple à ses compagnes, et leur donner courage de l’imiter.

 

Mais comme elle eut travaillé fidèlement dans ces exercices pendant quelque temps,

son divin Maître ne put voir davantage celle qu’il aimait si tendrement,

dans l’agitation des travaux, sans l’appeler au repos d’une douce contemplation,

à laquelle elle n’avait pas néanmoins laissé de s’appliquer pendant ses exercices pénibles et laborieux.

Il la fit avertir par quelques personnes secrètes et fidèles, qui etaient vraiment à lui,

de quitter Jes occupations extérieures,

pour se donner tout entière à entretenir intérieurement l’Epoux qu’elle chérissait si fort.

Gertrude reçut ces avertissemens avec beaucoup de gratitude;

elle se donna avec tous les soins imaginables au repos de la contemplation qu’elle avait tant désirée.

Elle n’envisageait dans cet état, que Celui qui était l’unique objet de ses désirs et de sa complaisance,

et qui par un généreux retour se faisait sentir à elle dans l’effusion parfaite de toutes ses grâces.

 

Au reste, comme il y avait une sainte fille parmi ces secrets amis de Dieu qui persuadèrent à Gertrude de passer des occupations inquiètes du corps aux occupations tranquilles de lame,

et qu’il nous reste d’elle une Lettre très-excellente, je crois qu’il ne sera pas hors de propos de la rapporter ici,

puisqu’elle ne fut écrite qu’ensuite d’une révélation divine, et qu’elle s adresse à notre Sainte.

 

“Entrez dans la joie de votre Dieu, Epouse sainte de Jésus-christ.

Son cœur divin ouvre pour vous la source des douceurs ineffables dont il est rempli,

en reconnaissance de la fidélité avec laquelle vous avez travaillé si utilement pour sa gloire et pour la défense de la vérité.

Il désire maintenant que vous vous reposiez à l’ombre de ses paisibles consolations;

car comme l’arbre qui est planté au bord des ruisseaux,

après avoir poussé de profondes racines produit une très-grande abondance de fruits;

de même, par le moyen de la grâce qui agit dans votre cœur,

vous produisez pour votre Bien-aimé des fruits de vos pensées, de vos paroles, et de vos actions,

qui lui sont très-agréables.

Ne craignez point que la chaleur brûlante de la persécution dessèche votre cœur,

puisqu’il est continuellement arrosé par les eaux sacrées de cette même grâce.

Car comme vous cherchez dans toutes vos actions la gloire de Dieu, et non pas la vôtre,

c’est la ferveur de votre zèle qui fait multiplier au centuple les fruits que vous offrez à votre cher Epoux,

non-seulement par les œuvres de piété que vous pratiquez effectivement;

mais encore par celles que vous voudriez bien faire vous-même,

ou faire pratiquer aux autres, quoiqu’elles ne soient pas en votre pouvoir.

Jésus-christ lui-même supplée devant son Père à l’indigence et à tous les défauts qui sont en vous,

ou en ceux pour qui vous avez tant d’inquiétude;

et ainsi ne doutez point qu’il ne soit disposé à vous donner la même récompense pour tous ces saints efforts que vous faites, que si vous aviez tout accompli;

et sachez que toute la Cour céleste se réjouit de vos progrès,

et en rend à Dieu des actions de louanges et de grâces pour l’amour de vous.”

 

CHAPITRE 9.

Qu’elle avait une vraie compassion de mère pour tout le monde.

Outre le zèle ardent pour la justice dont nous venons de parler,

sainte Gertrude avait encore des sentimens admirables de compassion.

Car lorsqu’elle savait que quelqu’un était accablé d’une juste affliction, elle s’efforçait de le consoler,

ou de vive voix s’il était présent, ou par ses lettres s’il était éloigné, sans se lasser jamais,

jusques à ce qu’elle eût appris qu’il eût reçu quelque soulagement dans sa douleur:

et de même qu’un pauvre malade travaillé des ardeurs de la fièvre,

ou abattu de la langueur de son mal, attend de jour en jour le recouvrement de sa santé;

ainsi notre Sainte demandait à chaque moment à Dieu de consoler ceux dont elle connaissait l’accablement.

 

CHAPITRE 10.
De la pureté admirable de sainte Gertrude.

Saint Bernhard, au lieu que nous avons rapporté, compare la chasteté à la Lune.

Cette vertu rut si éclatante dans Gertrude, qu’elle-même, et tous ceux qui la connaissaient,

avaient accoutumé de dire qu’elle n’avait jamais arrêté ses yeux assez long-temps sur le visage d’aucun homme,

pour en avoir remarqué les traits autant qu’il eût été nécessaire pour pouvoir le reconnaître ensuite.

Et lorsqu’elle avait à traiter avec un homme, en quelque réputation de sainteté qu’il pût être,

et quelque important qu’il fût de tenir secrète la chose qu’elle avait à lui communiquer,

elle s’y comportait avec tant de retenue, qu’elle ne levait pas même les yeux pour le voir.

Elle était encore si soigneuse de garder la pureté, non-seulement dans ses regards,

mais même dans ses paroles, et dans l’assujettissement de tous ses sens,

que celles de ses Sœurs qui vivaient avec elle avec plus de liberté, en étaient dans une continuelle admiration,

et avaient accoutume de dire, dans les entretiens de leurs récréations innocentes,

qu’on pourrait sans injustice la placer sur l’autel parmi les reliques des Saints.

 

Il est vrai que si nous faisons réflexion sur le plaisir incomparable qu’elle avait à converser avec Dieu,

et à lire l’Ecriture sainte, nous cesserons de nous étonner de sa grande pureté;

car qui est-ce qui ne sait que la méditation et la lecture sont les armes les plus assurées pour défendre la chasteté,

et le remède le plus souverain pour la conserver?

C’est ce que le grand saint Grégoire nous apprend, lorsqu’il dit,

“que les plaisirs de la chair deviennent fades à celui qui a goûté les plaisirs de l’esprit.”

Et saint Jérôme:

“Aimez la lecture de l’Ecriture sainte, et vous aurez de l’aversion pour les vices de la chair.”

Si bien que, quand nous n’aurions point d’autre témoignage de la pureté de Gertrude,

il suffirait de dire qu’elle avait l’esprit incessamment occupé à l’étude de l’Ecriture sainte.

 

Mais puisque nous sommes tombés sur le discours de sa lecture,

il est à propos de remarquer, que si en lisant l’Ecriture sainte elle rencontrait quelques endroits moins honnêtes,

comme il peut arriver quelquefois,

ou qui pussent faire naître dans son imagination ou tracer danssa mémoire quelques fantômes impurs,

elle passait cet endroit sans le lire quand elle était seule,

ou qu’étant en compagnie elle le pouvait faire sans qu’on s’en aperçût:

elle le lisait promptement comme une chose qu’elle faisait semblant de n’entendre pas;

quoique dans cette occasion elle ne pût empêcher

que la rougeur de son visage ne trahît la simplicité de sa pudeur.

Que si on la consultait par hasard sur ces sortes d’accidens qui arrivent innocemment contre la pureté,

elle répondait avec la plus grande modestie qu’il lui était possible,

couvrant d’une sage retenue tout ce qui ne pouvait s’expliquer avec assez d’honnêteté,

et elle éloignait si fort son esprit de ce que sa bouche était forcée de prononcer,

que l’on voyait bien que ces discours la frappaient plus rudement

que si elle eût effectivement reçu un coup de poignard.

Néanmoins lorsqu’il était absolument nécessaire de parler de ces choses pour le salut des âmes,

elle le faisait hardiment, dissimulant la peine qu’en recevait sa modestie.

 

Cette Sainte découvrant un jour ses plus secrètes pensées à un très-vertueux vieillard,

il reconnut en elle une pureté si parfaite,

qu’il fut obligé de dire qu’il n’avait jamais parlé à personne qui fût plus éloigné

que cette Vierge de toutes les affections et de tous les sentimens de la chair.

Je passe sous silence une infinité de choses qui marquent son incomparable chasteté;

et ceux qui feront une réflexion sérieuse sur ce don du Ciel, c’est-à-dire, sur cette pureté de cœur,

ne seront point surpris que Dieu lui ait découvert ses secrets;

car il dit lui-même dans l’Evangile:

Bienheureux sont ceux qui ont le cœur pur, parce qu’ils verront Dieu. (Matth. 5.8)

Et saint Augustin remarque, sur ces paroles,

“que c’est avec les yeux du cœur, et non pas avec les yeux du corps, qu’on voit Dieu;

et que tout de même que la lumière du Soleil ne peut être regardée commodément

que par des yeux sans tache,

ainsi Dieu ne peut être aperçu que par le cœur qui est pur et affranchi des ténèbres du péché,

et qui est le temple saint du Seigneur.” (1) (1) S. Aug. lib. 1. de serm. Domin. in monte, c. 3.

 

Je ne peux pas néanmoins me dispenser de rapporter encore ici un témoignage

que j’ai appris d’une personne de piété,

et qui ne peut être suspect, pour confirmer la pureté de sainte Gertrude.

Cette âme vertueuse,

offrant un jour ses prières à Dieu, afin qu’il daignât l’honorer de quelque chose pour dire à sa bien-aimée,

recherchant par ce moyen l’occasion de s’entretenir avec elle;

Dieu lui répondit: “Assurez la de ma part qu’elle est remplie de beauté et de charmes.”

Ce que cette sainte fille ne comprenant pas d’abord, elle réitéra sa prière,

et redemanda à Dieu ce qu’elle lui avait déjà demandé;

mais elle n’en reçut point d’autre réponse, ni la seconde, ni la troisième fois,

que celle qu’elle avait déjà reçue la première.

 

CHAPITRE 11.

Qu’elle avait une égale confiance en Dieu dans les prospérités, et dans les afflictions.

Après avoir traité aussi amplement que nous l’avons fait du zèle qu’elle avait pour la justice,

de sa compassion pour les misérables, et de sa vigilance sur sa chasteté,

je crois qu’il est à propos maintenant de parler de la sainte confiance qui affermissait le cœur de Gertrude en Dieu.

Il est aisé de montrer par un grand nombre de preuves, avec combien d’avantages elle a possédé ce don;

car c’est ainsi qu’il faut appeler la confiance qu’elle avait en Dieu, et non pas une vertu,

puisque durant tous les momens de sa vie elle a joui d’une si grande sécurité d’esprit,

que ni les afflictions, ni les pertes, ni aucune sorte de traverses, ni les défauts, ni les crimes même,

si elle était capable d’en commettre,

ne pouvaient pas obscurcir cette sérénité de son âme, ni empêcher qu’elle ne demeurât,

avec une confiance ferme et inébranlable, inséparablement attachée à la miséricorde de son Dieu.

 

L’éloignement sensible de la grâce, dont Dieu l’affligeait quelquefois,

ne la jetait point dans le découragement,

et elle en considérait la jouissance et la privation avec une égale tranquillité d’esprit,

sinon que son espérance se ranimait davantage dans ses afflictions,

ayant une connaissance assurée que la sagesse de la providence divine tirait le bien des prospérités et des infortunes qui lui arrivaient ou en elle-même ou hors d’elle.

Car comme on attend avec plus d’espérance et plus d’empressement le courrier

qui apporte ce que l’on a désiré long-temps,

de même cette Sainte espérait de trouver après ses souffrances une plus grande consolation dé la part de Dieu,

et elle ne doutait point du tout qu’il ne la lui préparât par les tribulations mêmes qu’il lui faisait souffrir.

Aussi ne la vit-on jamais si fort tombée dans l’abattement et dan s la langueur par le ressouvenir

et par la vue de ses défauts,

qu’elle ne se relevât au premier coup de la grâce, pour suivre avec ardeur ses impressions:

jusques-là que se voyant aussi noire que les charbons d’un feu qui est éteint,

elle se sentait reprendre courage,

et elle n’avait pas plus tôt fait ses efforts à la faveur de ce nouveau secours pour élever son esprit à Dieu,

qu’elle en était d’abord toute pénétrée;

et que la lumière céleste qui rejaillissait de la présence de son Epoux dans son cœur,

y faisait un changement aussi prompt et aussi agréable,

que celui que la lumière du Soleil fait à l’égard d’un homme qui sort de l’obscurité des tenèbres.

 

C’est encore cette ferme confiance, qui faisait qu’elle s’approchait de la sainte Communion,

sans s’en priver jamais par la crainte des dangers auxquels,

d’après ce qu’elle avait appris par sa lecture et par le rapport des autres,

s’engagent ceux qui communient indignement:

mais, au contraire, elle y courait avec une espérance vive, soutenue du zèle de l’amour de Dieu.

Elle y était excitée par un sentiment d’humilité qui lui représentait comme inutiles et presque de nulle considération,

toutes les bonnes œuvres qu’elle pouvait faire,

et toutes les autres pratiques dont les hommes se servent d’ordinaire pour s’y préparer.

C’est pourquoi elle n’a jamais laissé de communier comme le fait la plupart du monde pour n’avoir pas pratiqué ses exercices ordinaires,

dans l’opinion qu elle avait que tous les efforts de la dévotion humaine à l’égard de la grandeur du présent volontaire qui nous est fait dans l’Eucharistie,

sont moins qu’une seule goutte d’eau, en comparaison de la vaste étendue de la mer.

Et ainsi, bien qu’elle ne se fût attachée à aucune de ses préparations particulières,

s’appuyant sur la bonté infinie et immuable de Dieu,

elle ne songeait qu’à recevoir cet auguste Sacrement avec une grande pureté de cœur et une ardente charité.

 

Elle croyait être redevable à sa seule confiance de toutes les faveurs qu elle avait jamais reçues de Dieu,

et elle estimait d’autant plus les tenir de la pure libéralité de Celui qui est le dispensateur de toutes les grâces,

qu’elle était plus persuadée d’avoir reçu de lui ce précieux don de confiance sans l’avoir jamais mérité.

Souvent cette généreuse confiance élevait son courage jusques à lui faire désirer la mort,

sans néanmoins rompre les nœuds qui unissaient sa volonté à la volonté Divine,

à laquelle elle était si soumise, que la vie ou la mort lui étaient également indifférentes.

Car si elle espérait que la mort lui ouvrirait le chemin pour arriver à la jouissance de la béatitude éternelle,

elle se représentait la vie comme un moyen pour ajouter de nouvelles louanges à la gloire de son Dieu.

 

II lui arriva qu’un jour, en voyageant, comme elle fut montée sur le haut d’une éminence,

elle tomba le long du penchant, et roula jusques au bas;

ce qui ayant transporté son esprit de joie, elle s’adressa à Dieu en ces termes:

“Mon aimable Sauveur, que c’eût été un grand bonheur pour moi,

si cette chute m’eût servi pour me faire plus tôt arriver devant vous!”

Cette sorte de discours nous ayant causé de l’admiration,

nous lui demandâmes si elle n’appréhendait point de mourir sans être fortifiée du secours des Sacremens.

“Je souhaite du plus profond de mon cœur, nous répondit-elle,

d’être soutenue de l’appui salutaire des Sacremens avant que je meure:

mais je préfère hardiment à tous les Sacremens,

la providence et la volonté de mon Seigneur et de mon Dieu;

car je crois que c’est la préparation la plus digne pour se disposer à la mort.

Et il m’est tres-indifférent qu’elle soit ou lente ou subite,

pourvu qu’elle soit agréable aux yeux de celui devant lequel je désire qu’elle me conduise;

espérant que de quelque manière que je meure,

je ne serai point privée de la miséricorde de mon Dieu,

sans laquelle ma perte éternelle est inévitable,

soit que je meure d’une mort à laquelle je ne me serai point préparée,

soit que je meure d’une mort que j’aurai prévue long-temps auparavant.”

C’est ainsi que cette Sainte triomphait dans tous les événemens de sa vie,

et que la fermeté de sa confiance en Dieu excitait en son âme une joie continuelle,

et lui donnait une vigueur inépuisable.

 

Je suis encore forcé de rapporter ici pour une dernière preuve de sa confiance,

le témoignage de Dieu même qui ne peut jamais tromper;

et qui après avoir refusé long-temps à une personne vertueuse ce qu’elle lui demandait,

sans répondre même à sa prière, voyant cette âme dans un profond étonnement;

enfin il lui dit

“J’ai différé de vous répondre,

parce que vous n’avez point assez de confiance aux effets que ma miséricorde produit en vous.

Que ne faites-vous comme Gertrude, cette Vierge que j’ai choisie,

qui est si fermement appuyée et établie sur ma providence,

qu’il n’y a rien qu’elle n’espère de la plénitude de mes grâces,

aussi ne lui refuserai-je jamais rien de tout ce qu’elle me demandera.”

 

CHAPITRE 12.

De l’humilité de sainte Gertrude; et de quelques autres vertus qui ont éclaté éminemment en elle.

Entre toutes les autres vertus dont cette sainte fille a été magnifiquement parée,

comme d’autant d’étoiles brillantes que l’ont rendue digne d’être le temple de la Majesté de Dieu,

il n’y en a point qui ait plus éclaté en elle, que l’humilité qui est comme un vase précieux,

capable de contenir toutes les autres grâces, et de conserver toutes les autres vertus.

Car pour elle, elle s’estimait si fort indigne de tous les dons du Ciel,

qu’il était impossible de lui persuader qu’elle eût reçu pour elle-même et pour sa propre perfection la moindre de ses faveurs:

mais elle je considérait comme le simple canal par lequel la Providence Divine versait les eaux de la grâce sur la tête des prédestinés.

 

Ce qui la confirmait dans ces bas sentimens d’elle-même, c’est que‘,

comme elle s’estimait la plus abjecte et la plus ingrate de toutes les créatures,

elle croyait aussi recevoir tous les dons de Dieu inutilement et sans en faire aucun fruit,

sinon lorsqu’elle tâchait par ses écrits et par ses discours de les communiquer aux autres pour leur salut.

Et c’est ce qu’elle faisait avec une fidélité si inviolable à l’égard de Dieu,

avec un zèle si pur et si ardent pour sa gloire, et avec de si bas sentimens de mépris pour elle-même,

qu’elle avait accoutumé de dire:

“Quand je devrais après ma mort être tourmentée à jamais dans les enfers pour la punition de mes crimes,

j’aurai au moins cette consolation de voir mon Dieu glorifié dans les autres,

par le moyen de mes petits travaux.”

 

Elle croyait qu’il n’y avait personne, quelque misérable qu’il fût,

qui ne fît un meilleur usage qu’elle de la grâce de Dieu.

Ce sentiment néanmoins ne lui a jamais fait refuser les choses où il y allait de la gloire du Seigneur:

mais au contraire, elle était toujours prête à recevoir ses grâces pour les employer au salut de son prochain,

auquel elle estimait que ces dons du Ciel étaient bien plutôt accordés qu’à elle-même,

puisqu’ils les recevaient tout d’un coup à la première ouverture qu’elle leur faisait des choses qu’il lui avait communiquées;

et dans ses extraordinaires faveurs, elle ne reconnaissait rien qui pût lui appartenir,

que l’honneur qu’elle avait de les communiquer au dehors:

tant elle était éloignée de s’attribuer la moindre chose des riches présens qu’elle recevait de Dieu.

 

C’est dans ce sentiment d’elle-même, qu’étant un jour par les chemins,

elle dit à Dieu, tout abîmée dans la profondeur de son néant:

“Ah! Seigneur, entre tous les miracles que vous opérez, celui qui me semble le plus grand,

c’est de voir que la terre soutient une misérable pécheresse telle que je suis.”

Dieu qui se plaît à relever la gloire de ceux qui s’abaissent par l’humilité,

lui fit cette réponse pleine de douceur et d’amour:

“Il est bien juste que la terre vous supporte,

puisque les cieux mêmes avec toute leur majesté vous doivent recevoir.”

O conduite charmante de la bonté de Dieu,

qui fait monter la créature à un degré d’honneur d’autant plus sublime,

qu’elle s’est abaissée plus profondément par la connaissance d’elle-même!

 

Quoiqu’elle eut une forte aversion pour le démon de la vaine gloire,

il est pourtant vrai qu’elle le vainquit plutôt en le méprisant qu’en l’attaquant.

Car lorsqu’au milieu de l’oraison ou de quelque autre bonne œuvre,

il s’élevait en son cœur quelque mouvement de complaisance, elle ne lui résistait pas,

estimant que cette passion était comme un faible ennemi indigne de sa colère et de sa résistance.

Et comme elle faisait ce mépris avec autant de facilité que si elle y eût donné son consentement,

il lui fournissait un sujet d’humiliation et d’abaissement,

qui, la remplissant d’une consolation sainte, la faisait ainsi parler secrètement dans son cœur:

“Si quelqu’un, disait-elle, se sent porté par la vue de cette action à l’imiter,

au moins auras-tu cette satisfaction de faire naître à la gloire de Dieu des fruits de louange et de reconnaissance dans les autres,

puisque tu n’as pas la fécondité d’en produire en toi-même.”

Car dans ces sortes d’actions, elle s’estimait être dans l’Eglise,

ce qu’est dans la maison du Père de famille un fantôme,

qui étant attaché au bout d’une perche ou sur le haut d’un arbre au temps des fruits,

ne sert qu’à les conserver en faisant peur aux oiseaux qui viendraient pour les manger.

 

C’est ainsi qu’elle se consolait, pensant toujours que si elle était inutile pour elle-même,

elle avait été destinée pour l’utilité des autres;

car elle était extraordinairement jalouse de son humilité.

Et quoique la ferveur de sa dévotion et la douceur des consolations divines qu’elle recevait fussent tellement visibles,

qu’il lui était impossible de les cacher;

son humilité néanmoins nous a dérobé la connaissance de quantité de rares exemples,

et de témoignages illustres de sa sainteté qu’elle nous pouvait découvrir parmi tant d’autres choses qu’elle a écrites pour le salut du prochain.

Mais enfin, Dieu qui sonde les plus profonds abîmes des cœurs,

a lui-même rendu ce témoignage glorieux à l’avantage de Gertrude,

répondant à la prière d’un saint homme dans l’ardeur de son zèle et de son oraison:

“Sachez que je visite continuellement cette âme bienheureuse que j’ai choisie pour ma demeure,

avec autant de douceur et de charmes que vous en ressentez maintenant.”

 

Mais enfin, pour faire voir clairement l’excès de la joie,

et le comble des consolations qu’elle trouvait en Dieu seul,

il suffit de dire qu’elle avait des dégoûts incroyables pour tous les plaisirs périssables et passagers de ce monde,

et qu’elle n’y a jamais pu rencontrer aucune consolation.

Ce qui est, selon saint Bernard, (ce saint Père qui aimait Dieu si tendrement,)

le caractère de l’âme qui aime Dieu:

“Celui, dit-il, qui aime Dieu,

a du dégoût pour toutes les autres choses pendant qu’il est privé de ce cher et unique objet de son amour.”

 

Aussi cette Sainte s’étant lassée à considérer le néant et la folie des plaisirs du monde, dit à Dieu:

“Je ne saurais, Seigneur,

trouver aucune chose sur la terre qui me plaise, que vous seul, mon aimable Jésus.”

“Et moi, lui dit le Seigneur, comme par une espèce de reconnaissance,

je ne trouve rien ni dans le Ciel ni sur la terre qui me puisse plaire sans vous;

car c’est moi-même qui mets en vous tout ce qui fait l’objet de ma complaisance,

et de cette manière je me trouve toujours en vous avec toutes les choses qui me plaisent;

et d’au» tant plus ce plaisir m’est doux, d’autant plus il vous est profitable.”

C’est encore sur ce sujet que saint Bernard assure,

“que si l’honneur d’un Roi consiste à aimer la justice,

l’unique amour de l’Epoux consiste à rechercher un amour et une fidélité réciproque dans son Epouse.”

 

Au reste, pour faire connaître combien elle a été assidue et appliquée aux veilles et à l’oraison,

je crois que c’est assez de dire qu’elle ne s’est jamais absentée des prières de la Communauté aux heures ordinaires,

si elle n’était retenue au lit par la violence de quelque maladie,

ou si le soin du salut de son prochain ne l’employait ailleurs pour la gloire de Dieu;

qui versant dans son âme par sa présence continuelle l’onction de ses consolations intérieures,

la disposait beaucoup mieux aux exercices de l’esprit t que toutes les occupations extérieures n’eussent pu le faire.

Car elle observait avec une si parfaite satisfaction d’esprit les Statuts de l Ordre,

comme l’assiduité au Chœur, les jeûnes, les actions de Communauté, et semblables choses,

qu’elle n’y manquait jamais, si son corps ne se trouvait dans un accablement extrême.

Et c’est cela proprement dont saint Bernard nous découvre la raison dans ces paroles:

“O que si une âme était une fois enivrée des douceurs de la charité,

que toutes ses peines se tourneraient bientôt en plaisirs,

et que toutes ses douleurs se changeraient bientôt en des transports de joie!”

 

Elle aimait si tendrement la paix de la conscience, et elle jouissait d’un si parfait repos d’esprit,

que tout ce qui était capable de le troubler lui était insupportable.

Et c’est ce qui la rendait si agréable aux yeux de Dieu,

qu’un jour se voyant pressé par les prières d’un saint homme,

de lui dire ce qui lui plaisait le plus dans sa bien-aimée Gertrude, il lui répondit,

“que c’était la liberté de son cœur.“

De quoi ce saint personnage étant surpris, comme s’il eût moins estimé l’excellence de ce don qu’il ne le devait:

“Et moi, Seigneur, lui repartit-il, je croyais que ce qui vous agréait le plus en cette àme,

c’était la parfaite connaissance qu’elle a d’elle-même,

et le grand amour auquel elle est arrivée par votre grâce.”

“Il est vrai, dit le Sauveur, que ce sont-là deux grandes perfections:

mais cette liberté de cœur, qui tient de l’une et de l’autre, est un don précieux, et un bien si parfait,

qu’elle élève l’âme au comble de la perfection.

C’est elle qui dispose le cœur de Gertrude à recevoir

dans tous les momens de sa vie quelques nouvelles faveurs;

c’est elle enfin qui l’empêche d’attacher ce cœur à aucune chose qui me déplaise,

ou qui puisse m’en disputer la souveraineté.”

 

Un des effets encore de cette liberté, c’est que,

ne lui étant pas possible de posséder ou de retenir quelque chose qui ne lui fût pas absolument nécessaire,

elle demandait aussitôt la permission de le donner aux autres,

mais avec ce choix religieux, qu’elle préférait toujours ceux dont la nécessité était plus pressante,

sans faire aucun distinction en cela, entre ses amis les plus fidèles, et ses plus cruels ennemis.

 

Si elle se souvenait d’avoir quelque chose à faire ou à dire, elle la faisait ou la disait surle-champ,

de crainte d’être après détournée de l’Office divin, ou interrompue dans l’exercice de la contemplation:

ce que le Seigneur eut si agréable, qu’il le voulut faire connaître par cette révélation.

 

Sainte Mechthilde chantant au Chœur, aperçut Jésus Christ assis sur un trône élevé,

et Gertrude qui se promenait autour de lui,

sans détourner ses yeux de dessus la face de son Maître, de quelque côté qu’elle allât,

bien qu’en même temps elle eût un soin très-exact de toutes les choses extérieures,

c’est-à-dire, de tous les exercices de la vie active auxquels elle était obligée.

Mechthilde, dis-je, étonnée de ce qu’elle voyait, entendit ces paroles sortir de la bouche de Dieu même:

“c’est-là l’Image de la vie que mène ma chère Gertrude devant mes yeux:

elle marche toujours en ma présence; elle ne donne ni relâche à ses désirs,

ni trêve aux empressemens qu’elle a de reconnaître ce qui est le plus selon mon cœur;

et aussitôt qu’elle l’a pu connaître, elle l’exécute avec soin et avec fidélité, sans en demeurer là toutefois,

mais cherchant toujours à connaître quelque nouvelle chose dans ma volonté,

pour trouver par le redoublement de son zèle de nouvelles actions de vertu à pratiquer.

Et ainsi toute sa vie n’est qu’un enchaînement de louanges consacrées à mon honneur et à ma gloire.”

“Mais, Seigneur, répliqua Mechthilde, si la vie de Gertrude est si parfaite,

comment se peut-il faire qu’elle ne puisse supporter les défauts des autres,

et qu’ils lui paraissent si grands?”

“C’est, lui répondit Dieu avec une douceur admirable,

que comme elle ne peut pas souffrir que son cœur soit souillé de la moindre tache,

elle ne peut pas voir non plus sans émotion le cœur de son prochain sujet à quelque défaut.”

 

Elle ne cherchait dans ses habits ou dans ses autres meubles, ni la curiosité, ni la magnificence,

comme le fait la plupart du monde avec assez de danger;

mais la nécessité ou l’utilité seulement i et elle aimait d’autant plus chaque chose en particulier,

qu’elle lui servait davantage à honorer son Dieu.

C’est pourquoi elle avait plus d’attachement pour les tablettes sur lesquelles elle écrivait le plus souvent,

pour le livre dont la lecture lui était plus profitable, et pour ceux que ses Sœurs lisaient avec plus de soin,

et qu’elles assuraient servir davantage à leur édification;

parce qu’il lui semblait que ces choses rendaient un service particulier à Jésus-Christ,

et qu’elles étaient consacrées à sa gloire d’une plus noble façon.

Ainsi n’aimant rien que pour l’amour de lui,

c’était une suite nécessaire qu’elle aimât davantage ce qui lui procurait plus ‚honneur et d’amour.

Elle s’était si bien accoutumée à rapporter toutes choses à la louange et à la gloire de son Epoux qu’elle ne se servait pas même de ses dons divins pour son propre avantage;

mais seulement à l’honneur de Celui qui les lui donnait avec tant de libéralité.

C’est pourquoi, lorsque la nécessité la forçait de faire quelque dépense pour son usage particulier,

elle en faisait une offrande à Dieu, et la lui présentait comme un sacrifice.

Car, comme elle ne considérait en sa personne que la personne même de son Sauveur,

ce motif la portait à pourvoir à ses nécessités.

 

Tous les biens qu’elle possédait, lui étaient tellement communs avec Dieu,

qu’elle n’en voulait point avoir d’autres que ceux qu’il lui donnait lui-même.

Ainsi lorsqu’on lui présentait plusieurs choses afin qu’elle en choisît quelqu’une pour son usage,

comme des habits, ou quelque autre chose semblable, quoiqu’elle eût la liberté de prendre ce qui lui plairait,

elle ne choisissait néanmoins jamais:

mais elle fermait les yeux, et étendait la main pour prendre avec indifférence ce qui lui écherrait,

désirant tenir de l’ordre de la providence de Dieu même, ce qu’il lui avait déjà auparavant destiné.

Et alors elle acceptait de cette manière avec beaucoup de reconnaissance ce qui lui était échu,

comme si c’eût été un présent de la part de son Dieu,

soit que ce fût une chose de prix, soit qu’elle fût de peu de conséquence;

et elle l’aimait autant que si elle l’avait reçue immédiatement de sa main toute-puissante.

Elle agissait dans toutes ses actions avec cette même intention;

et sa plus grande consolation était de rapporter à la divine providence tout ce qui lui arrivait,

le recevant de sa seule libéralité, qu’elle adorait incessamment dans tous ces effets.

 

Elle avait une extrême compassion de l’état misérable des Juifs et des Infidèles,

et elle s’affligeait de les voir privés de la participation de toutes les grâces et de toutes les faveurs que Dieu lui communiquait si abondamment.

 

Elle avait encore un don de discrétion tout particulier, et on en a vu des marques en bien des rencontres;

car quoiqu’elle eût une sagesse très-profonde,

et qu’ayant plus que personne du monde l’esprit éclairé des lumières de l’Ecriture sainte,

et rempli de ses plus belles maximes,

elle satisfît très-prudemment en un même temps à plusieurs personnes sur des matières fort différentes,

et donnât de l’admiration à tous ceux qui l’entendaient;

néanmoins, en ce qui regardait sa propre conduite, c’est-à-dire, ce qu elle devait faire ou ne pas faire,

elle se soumettait avec une humilité profonde à la prudence et au jugement des autres;

et après s’être assurée de leurs sentimens, elle les suivait avec tant de douceur et de résignation,

qu’on n’a jamais remarqué qu’elle eût tant de complaisance pour son propre jugement,

qu’elle ne fût toujours ravie de l’abandonner pour suivre celui des autres.

 

Enfin, si je voulais parler de toutes ses autres vertus en particulier,

et faire l’éloge de chacune d’elles en détail, il faudrait écrire un volume d’une grosseur prodigieuse.

Je me contenterai donc de dire que l’obéissance, la tempérance, la pauvreté d’esprit, la sagesse,

la force, la constance, la gratitude, la joie du mépris de soi-même, l’aversion pour le monde,

et toutes les autres vertus semblables paraissaient en elle revêtues de toute leur beauté,

et de tout l’éclat qui les environne:

et quand elle n’aurait eu que celles que nous avons rapportées ci-dessus,

les ayant possédées en un point si éminent,

elles seraient toutes seules un témoignage suffisant pour faire connaître la grandeur de la sainteté de Gertrude.

La discrétion, qui est la mère des vertus, s’était rendue entièrement lai maîtresse de son esprit.

La confiance en Dieu, qui en est le fondement,

et qui voit toujours ses justes désirs accomplis, ne l’abandonna jamais, quelque peine qui pût lui arriver.

L’humilité, cette gardienne fidèle des autres vertus, avait poussé de si profondes racines dans son cœur,

qu’elle ne pouvait plus en être arrachée par le vent impétueux des tentations.

Enfin la Charité, qui est la reine des vertus, la possédait si entièrement,

qu’elle occupait en secret tout son cœur envers son Dieu, et tous ses soins extérieurs envers son prochain.

La brièveté que j’ai en vue, m’oblige donc de passer sous silence le reste de ses vertus,

quoiqu‘ assurément il y eût quantité de choses qui causeraient au Lecteur plus d’édification que de dégoût,

et qui ne méritent pas moins de louange et d’admiration que celles dont nous avons déjà parlé.

Et c’en est assez, comme je l’ai déjà dit, pour faire voir à tout le monde que cette âme choisie de Dieu était,

suivant l’expression de saint Bernard,

“un de ces cieux mystiques, dans lesquels Dieu fait sa demeure comme dans un trône semé d’étoiles.”

 

CHAPITRE 13.

De la force et de la vertu admirable des paroles et des prières de sainte Gertrude.

Puisque l’Eglise chante à la louange des Apôtres, qui sont des cieux spirituels:

Ce sont-là les deux dans lesquels‘, Seigneur, vous habitez;

c’est dans leurs paroles que vous lancez votre tonnerre;

c’est par leurs miracles que vous faites briller vos éclairs,

et c’est par eux que vous répandez sur les fidèles la rosée de votre grâce;

je tâcherai de faire voir comment ces trois avantages se sont heureusement rencontrés dans cette Sainte.

Et afin de commencer par la force de ses paroles;

on sait que les discours qui sortaient de sa bouche ne se perdaient point dans l’air comme un son inutile et sans fruit;

mais qu’ils étaient si pleins de force et de vigueur, qu’ils pénétraient jusqu’au fond des cœurs,

et qu’ils persuadaient tout ce qu’elle entreprenait de persuader.

C’est pourquoi on peut lui appliquer fort à propos ce passage de l Ecclésiaste. (chap. 12)

Les paroles du Sage sont comme des aiguillons,

et comme des clous profondément enfoncés.

 

Mais parce qu’il y a des esprits faibles qui ne sauraient entendre la vérité lorsqu’elle est annoncée avec une ferveur extraordinaire,

il arriva qu’une des amies de notre Sainte, qu’elle reprit un peu trop sévèrement,

en fut troublée jusques à se croire obligée par un sentiment de piété de demander à Dieu dans ses prières qu’il lui plût de modérer l’ardeur du zèle de Gertrude.

Voici l’instruction qu’elle reçut du Sauveur:

“Lorsque je vivais sur la terre, j’avais un amour très-ardent pour toutes les vertus,

et rien ne m’était plus opposé que l’injustice.

C’est en cela que Gertrude m’est en quelque façon semblable.”

“Ah! Seigneur, s’écria cette fille, c’était pour une raison bien différente,

que pendant votre vie temporelle vos paroles paraissaient trop sévères à quelques âmes réprouvées;

mais Gertrude attaque par la violence de ses discours jusques aux personnes qui passent aux yeux du monde pour vertueuses.”

A quoi le Seigneur repartit:

“Dans ce temps-là les Juifs passaient pour des Saints;

et cependant ne sont-ce pas eux qui ont pris de moi, plus que tous les autres, un sujet de scandale?”

 

Dieu envoya encore, par les discours de Gertrude, sa grâce comme une rosée à plusieurs de ses élus,

qui publiaient hautement qu’ils avaient été plus touchés de la moindre de ses paroles,

que de tous les plus longs discours des plus célèbres Prédicateurs;

et l’abondance des larmes que répandaient ceux qui l’entendaient parler, est une preuve certaine de cette vérité.

Car nous avons vu souvent se présenter devant elle des cœurs rebelles et endurcis,

qui n’avaient pu être encore domptés par personne, lesquels n’avaient pas plus tôt entendu sa parole,

que ressentant en eux un heureux changement,

ils promettaient au même moment de croire et de faire toutes les choses auxquelles ils étaient obligés.

Mais cette vertu n’était pas attachée seulement à ses paroles;

elle était encore beaucoup plus puissante dans ses prières.

Car plusieurs personnes étant tourmentées par de violentes tentations, et accablées encore d’autres ennuis,

en ont été si entièrement libres après s’être recommandées à ses prières,

qu’elles ont employé leurs meilleurs amis pour rendre grâces premièrement à Dieu,

et puis à Gertrude, de leur parfaite délivrance.

Il y en a eu même, (ce que je ne crois pas devoir passer sous silence,)

qui ont été avertis pendant leur sommeil de lui découvrir leurs misères;

ce qu’ils n’ont pas eu plutôt fait, qu’ils s’en sont trouvés affranchis.

Je ne m’arrêterai point ici à examiner le sentiment des autres;

mais pour moi je pense que cette grâce n’est pas moindre que celle des miracles,

puisque ce n’est pas une moindre faveur de guérir l’âme, que de rendre la santé au corps.

 

Au reste, afin de faire voir encore plus clairement qu’elle a été honorée de la grâce même des miracles,

et que le Dieu des vertus qui résidait en elle,

s’est servi de ses prodiges comme de témoignages infaillibles pour faire éclater la grandeur de cette Sainte;

j’ajouterai ici quelque chose à sa louange,

et à la gloire de Celui qui l’a comblée de tant de faveurs admirables.

 

CHAPITRE 14.
Quelques miracles de cette Sainte.

Il y eut une année dans laquelle l’air fut tellement corrompu, et le mois de Mars si fâcheux et si rude,

qu’il y avait danger de mortalité et pour les hommes et pour les animaux.

On n’entendait partout qu’une plainte universelle,

de voir que cette année aucun fruit ne pourrait venir à maturité,

et que la rigueur du temps empêcherait les blés de mûrir,

puisque même on prédisait de la conjonction de la Lune avec les autres Astres,

que le froid devait encore durer long-temps.

Que fera Gertrude au milieu de cette calamité publique?

Certes, ce qu’elle avait accoutumé de faire,

en rapportant à Dieu toutes les choses de cette nature, et en lui demandant,

lorsqu’elle était à la Messe sur le point de recevoir l’auguste Sacrement de l’Eucharistie,

qu’il daignât y apporter remède.

Car elle croyait être obligée de ressentir les afflictions de tous les autres,

de compatir à leurs misères, et de détourner par ses prières les malheurs dont ils étaient menacés.

La fin de son oraison fut suivie de cette réponse de la part de Dieu:

“Sachez, lui dit-il, que je vous ai accordé toutes vos demandes.”

“Mais, Seigneur, lui repartit-elle, quelle assurance puis-je avoir que vous m’avez exaucée,

et que je vous en dois rendre grâces comme d’une faveur reçue de votre libéralité?

Si c’est une chose indubitable, faites cesser présentement cette rude gelée,

pour m’affermir dans cette croyance par ce témoignage.”

Ensuite reprenant ses exercices accoutumés, elle fut communier, et la Messe étant dite,

ne pensant plus à ce qu’elle avait demandé à Dieu,

elle trouva le chemin tout humide, et que le dégel fondait la neige et la glace de toutes parts.

Ceux qui ne savaient rien de la prière de Gertrude, et qui n’en connaissaient point la vertu,

étaient étrangement surpris de voir arriver ce grand changement contre le cours ordinaire de la nature.

Ils crurent que c’était un commencement de beau temps qui ne pouvait avoir de durée,

puisqu’il était contraire à l’ordre établi dans le monde.

Mais néanmoins, afin que Dieu fît voir manifestement qu’il avait agréé la prière de sa Sainte,

il voulut que cette sérénité qui parut au même instant,

fût aussi agréable et aussi constante que celle qui se voit au milieu du printemps.

 

Une autre fois il y eut des pluies si longues et si fâcheuses au temps de la moisson,

que tout le monde étant dans l’appréhension

que l’on ne pût tirer les blés de la campagne pour les mettre dans les granges,

on faisait des prières continuelles pour ce sujet;

de sorte que Gertrude s’y rencontrant parmi les autres,

elle fut si importune et si opiniâtre dans son oraison, qu’elle ne voulût point cesser de prier,

qu’elle ne se fût aperçue qu’elle avait apaisé la colère de Dieu,

et qu’il ne lui eût promis de redonner le beau temps.

Cette promesse fut tout aussitôt suivie d’une sérénité universelle,

quoiqu‘ auparavant l’air fût tout rempli de nuages fort épais.

 

Un soir après le souper, la Communauté étant entrée dans la cour pour y achever quelque ouvrage,

le Soleil qui paraissait encore, fut couvert de nuées qui menaçaient de se résoudre en pluie.

Gertrude soupirait du plus profond de son cœur, et je l’entendais moi-même parler à Dieu en cette sorte:

“Seigneur mon Dieu, Créateur de l’Univers,

je ne prétends pas vous contraindre d’obéir à ma volonté malheureuse;

au contraire, si votre miséricorde infinie ne veut arrêter cette pluie contre les décrets de sa Justice,

que pour l’amour de moi, j’aime mieux que votre volonté que j’adore soit accomplie,

et qu’il pleuve, si vous en avez ainsi ordonné.”

Elle dit ces choses avec une parfaite résignation à la volonté de Dieu,

n’ayant alors l’esprit occupé que de la seule pensée de sa divine Providence,

dont elle désirait de voir les ordres exécutés.

Chose surprenante! elle n’avait pas encore achevé ces paroles,

qu’on entendit l’éclat du tonnerre, et qu’on vit tomber avec impétuosité de grosses gouttes de pluie.

Elle, tout épouvantée, et émue de compassion pour ses Sœurs, s’écria derechef:

“Ayez pitié de nous, ô Dieu de clémence, au moins pour un moment,

et jusques à ce que nous ayons achevé le travail qu’on nous a ordonné.”

Dieu pour montrer qu’il ne refusait rien à ses prières,

arrêta la pluie jusques à ce que tout fût entièrement fait.

Mais la Communauté s’en retournant, elle n’était encore‘ qu’à la porte,

qu’il revint un si furieux orage de pluie, d’éclairs, et de tonnerres,

que celles qui étaient restées dans la cour, ne purent se garantir d’être toutes trempées.

C’est ainsi que Dieu obéit aux prières de ses élus,

qui ont fait une entière abnégation de tous leurs désirs pour l’amour de lui.

 

Nous avons rapporté ce que Dieu a opéré par le moyen de Gertrude en faveur du prochain;

mais afin qu’on ne s’imagine pas qu’elle n’a reçu des grâces que pour les autres,

je veux faire voir comment elle en a reçu de très-particulières pour elle-même,

sans les avoir presque demandées à Dieu, qui se plaisait à la prévenir.

 

Etant un jour assise sur de la paille,

il lui tomba des mains une chose fort petite, comme un poinçon ou une aiguille;

il n’y eut personne qui daignât prendre la peine de la chercher parmi cette paille,

parce que l’on désespérait de la pouvoir retrouver;

mais Gertrude, implorant l’assistance de Dieu comme elle le faisait en toutes ses actions,

s’écria tout haut, en sorte que ceux qui étaient présens l’entendirent:

“J’aurai, Seigneur, beau chercher, ma peine sera inutile,

si vous ne me rendez vous-même ce que j’ai perdu:

faites-moi donc la grâce que je le recouvre;”

et en disant ces paroles, elle porta la main dans cette paille, ayant les yeux tournés d’un autre côté;

et Dieu, qui la conduisait, agréant la simplicité de cette sainte fille,

lui fit rencontrer aussi facilement ce qu’elle cherchait, que si elle l’eût ramassé à terre en le voyant.

C’est ainsi qu’elle avait accoutumé, dans tout ce qui lui arrivait ou pour elle ou pour les autres,

soit que ce fût une chose d’importance, soit qu’elle fût de peu de considération,

de recourir incessamment au Conseiller fidèle, et au Protecteur de son âme,

qui était le seul dans l’amour duquel elle avait trouvé une confiance inébranlable.

 

Il arriva ensuite que des vents impétueux et une sécheresse obstinée régnèrent si long-temps dans l’air,

qu’on eut lieu d appréhender pour les biens de la terre.

Gertrude demanda par ses prières, qu’il plût à Dieu de détourner ce malheur;

et il lui fit intérieurement cette réponse:

“La raison qui m’oblige d’exaucer quelquefois les prières de mes élus, n’a point lieu entre vous et moi,

dont les volontés sont si fortement unies par le nœud sacré de la grâce,

que vous ne sauriez rien vouloir que ce que je veux moi-même.

Mais parce que j’ai dessein de vaincre par l’horreur de cette tempête les cœurs de quelques rebelles à mes volontés,

et de les obliger au moins de me chercher par la prière,

puisqu’ils ne reviennent à moi que lorsqu’ils sont abandonnés de tout autre secours,

il est à propos maintenant que je ne vous accorde point ce que vous désirez.

Cependant, afin que vous connaissiez que vous n’avez pas pour cela prié inutilement,

je veux vous accorder en reconnaissance quelque autre faveur spirituelle.”

Ce que Dieu ayant fait connaître à l’âme de Gertrude,

elle s’y soumit avec une grande égalité d’esprit et sans peine,

se réjouissant de n’être point exaucée en de pareilles occasions‘,

pourvu que ce fût la volonté de Dieu de ne la pas exaucer.

 

Mais puisque, selon saint Grégoire,

la preuve véritable de la sainteté ne doit pas se tirer du don de faire des miracles,

mais bien plutôt de la charité pour le prochain, que chacun est obligé d’aimer comme soi-même;

et qu’il est vrai que sainte Gertrude a accompli ce précepte avec toute la fidélité possible,

comme nous l’avons fait voir auparavant:

je crois que le peu que nous avons ici rapporté de la grandeur des miracles dont Dieu l’a honorée,

suffira pour faire connaître qu’elle était une demeure sainte qu’il avait préparée pour y faire son séjour.

Et ce serait toujours assez,

quand ce que nous en avons dit ne servirait qu’à fermer la bouche à quelques libertins,

qui murmurent contre la Providence et contre la Justice divine,

et à faire éclater l’humble confiance de ceux qui tirent avantage de tout ce qui arrive,

particulièrement lorsqu’ils ont autant de joie des biens qu’ils remarquent dans le prochain,

que s’ils les possédaient eux-mêmes.

 

CHAPITRE 15.

Des grâces particulières que Dieu a faites à sainte Gertrude pour le salut du prochain.

Ce qui suit mérite bien de n’être pas ignoré,

quoiqu’il ne m’ait pas été moins difficile d’en découvrir les circonstances,

que si c’eût été un trésor caché sous une grande pierre.

J’y ajouterai quelques témoignages rendus à la gloire de cette Vierge,

que j ai appris par des personnes de piété et très-dignes de foi,

qui avaient accoutumé de recourir à elle comme à un oracle sacré,

pour lui demander conseil dans l’agitation de leurs doutes et dans le trouble de leurs scrupules;

mais principalement à l’approche redoutable du Sacrement de l’Eucharistie,

à quoi elles n’osaient se déterminer d’elles-mêmes.

Gertrude, qui était conduite par les lumières de la grâce,

connaissant ce qui était plus avantageux à chacune de ces âmes en particulier,

persuadait aux unes de communier en paix, et obligeait les autres de se confier en la miséricorde de Dieu,

en mangeant de ce pain des forts avec une révérence profonde et une inviolable fidélité.

 

Etant un jour dans l’appréhension ordinaire aux âmes pures,

d’être coupable devant Dieu de témérité et de présomption,

de ce qu’elle répondait avec trop de précipitation et trop d’autorité aux difficultés qui lui étaient proposées,

elle eut recours à Celui qui était son unique refuge,

et lui découvrant les peines d’esprit qu’elle souffrait, elle en reçut cette consolation intérieure:

“Allez, ma fille, ne craignez rien désormais, consolez-vous, prenez courage, et vivez en repos;

je suis le Seigneur votre Dieu;

c’est moi qui suis cet Amant céleste qui vous ai créée par un pur effet de mon amour;

c’est moi qui vous ai choisie pour être par une grâce toute particulière le lieu de ma demeure,

et l’objet de ma complaisance;

c’est pourquoi je réponds effectivement par votre bouche à ceux qui me cherchent en vous avec ferveur et avec humilité.”

 

Il arriva bientôt après, que reprenant une personne de quelque défaut,

elle se trouva dans une humble appréhension d’avoir été trop sévère et trop indiscrète;

et ayant recours à Dieu, elle le pria qu’il daignât l’éclairer de ses lumières divines,

afin qu’elle ne fit jamais de réponse à personne,

dans quelque occasion que ce pût être, qui ne fût selon son cœur.

“N ‚appréhendez rien, ma fille, lui dit le Sauveur, mais ayez plutôt une sainte confiance;

car je vous donnerai ce merveilleux avantage, que lorsque quelqu’un ira à vous avec foi et humilité,

pour vous consulter sur quelque affaire que ce puisse être,

le flambeau de ma vérité vous en découvrira les obscurités les plus cachées,

et vous en jugerez d’une manière exacte et solide,

suivant la nature des choses et la condition des personnes.

Vous reprendrez fortement de ma part celui dont je vous aurai fait connaître que la conduite est plus criminelle;

et au contraire vous serez plus douce et plus affable à celui qui aura commis des fautes plus légères.”

“Arrêtez, dit-elle, Roi du ciel et de la terre, arrêtez, je vous prie, le torrent de vos miséricordes,

parce qu’un peu de poussière et de cendre comme je suis, est indigne de recevoir de si grandes faveurs.”

“Ne vous étonnez point, ma fille, lui repartit le Seigneur,

si je fais juge des différens qui sont entre moi et les créatures,

celle à qui j’ai communiqué si souvent les secrets de mon amour.”

A quoi il ajouta encore ces paroles:

“Tous ceux, qui accablés de tristesse, et le cœur serré de quelque affliction,

iront avec une humilité profonde et une véritable sincérité prendre conseil de vous,

et vous demander de la consolation, ne seront point trompés dans l’accomplissement de leurs désirs:

car je suis le Dieu qui demeure en vous,

et qui désire de faire à plusieurs par votre ministère le bien

qui doit découler sur eux de l’abondance de ma charité;

et il est indubitable que toute la joie que votre cœur en ressent,

il la puise dans la source féconde du mien.”

 

Sainte Mechthilde, d’heureuse mémoire,

étant en prières pour Gertrude aperçut le cœur de cette Sainte disposé en forme d un Pont stable et assuré,

dont les deux côtés lui paraissaient bordés,

l’un de la divinité de Jésus-christ, et l’autre de son humanité sainte, comme de deux fortes murailles.

Après quoi elle entendit la voix du Seigneur, qui lui disait:

“Tous ceux qui s’efforcent de venir à moi par ce pont, ne doivent appréhender ni chute, ni égarement.

C’est-à-dire, que tous ceux qui recevront ses conseils, et qui les exécuteront fidèlement,

ne s’écarteront jamais du droit chemin qui conduit à la vie de l’éternité bienheureuse.”

 

CHAPITRE 16.

Pour quelle raison Dieu commanda de mettre ce Livre en lumière.

Cette Vierge sainte,

ayant connu que c’était la volonté de Dieu que ses Ecrits parussent aux yeux des hommes,

tout étonnée se demandait à elle-même quelle en pourrait être l’utilité,

parce qu’elle avait déjà pris une ferme résolution de ne point les publier pendant sa vie,

et qu’après sa mort on devait craindre que ceux qui liraient les choses extraordinaires qu’ils contiennent,

n’y rencontrassent plutôt le trouble et l’embarras, que la lumière et l’édification.

Comme elle faisait ces réflexions, Dieu répondit ainsi à ses pensées:

“A quoi sert-il qu’on ait laissé par écrit que j’ai visité sainte Catherine dans sa prison,

et que je l’ai encouragée par ces paroles:

Soyez ferme et Inébranlable, ma fille, parce que je suis avec vous?

A quoi sert-il qu’on sache que j’ai visité Jean mon favori, en lui disant;

Venez à moi, mon bien-aimé?

A quoi sert-il enfin que l’on connaisse toutes ces choses et bien d’autres encore, tant de ceux-ci,

que de mes autres Saints, sinon pour échauffer le zèle de ceux qui les lisent et qui les entendent,

et pour manifester aux hommes la grandeur de ma charité.

C’est de cette manière, ajouta le Sauveur,

que le désir d’obtenir les mêmes faveurs que celles qu’on verra que vous aurez obtenues de moi,

fera naître la dévotion dans le cœur de ceux qui, considérant l’effusion de ma grâce et l’excès de ma bonté, s’efforceront ensuite de changer leur vie présente en une vie plus parfaite.”

 

Une autre fois, étant surprise crue Dieu la pressât si fort intérieurement pour l’obliger de mettre au jour ses Ecrits,

lui qui sait bien que la plupart des hommes ont l’esprit si bas et si faible,

que bien loin d’en tirer quelque exemple pour leur édification,

ils en feraient le sujet de leur mépris et de leur raillerie, elle entendit le Seigneur qui lui disait;

“J’ai mis ma grâce d’une telle manière dans vous,

que je prétends qu’elle me rapporte un fruit considérable:

c’est pourquoi je voudrais bien que tous ceux qui sont comblés de semblables faveurs,

et qui les méprisent par leur négligence, apprissent de vous à quelle condition je leur ai fait ces dons,

afiu que ma grâce s’augmentât en eux à mesure que s’augmenterait leur reconnaissance.

Au reste s’il y avait quelques esprits assez malicieux pour noircir la sainteté de ces ouvrages,

la peine de leur péché retomberait sur eux, et vous n’en seriez point coupable.

Carie Prophète (Ezéchiel 3) dit de ma part, Je mettrai devant eux une pierre d’achoppement;

c’est-à-dire, je dispose, je permets,

et même je commande beaucoup de choses pour le salut de mes élus,

quoique ce soit un sujet de scandale pour les réprouvés.”

 

Ce fut aussi dans ce sens, que sainte Gertrude prit ces paroles,

connaissant que Dieu porté souvent ses élus à faire des choses qui scandalisent les autres,

quoiqu’ils ne le fassent pas à dessein de les scandaliser,

et que pour cela néanmoins ils ne doivent pas s’abstenir de la pratique des bonnes œuvres,

afin d’obtenir une fausse paix de ceux qui portent partout la confusion et le dérèglement;

parce que la véritable paix consiste à vaincre le mal par le bien;

c’est-à-dire, à ne pas manquer de faire les choses que nous savons être agréables aux yeux de Dieu,

nonobstant le murmure des libertins, et les obstacles qu’y forment les médians;

car il faut adoucir et surmonter ces sortes de personnes par des témoignages de service et d’affection,

et non par l’omission des ordres de la volonté divine.

C’est la façon la plus sainte de gagner à Dieu le prochain:

et quand même le succès n’en serait pas favorable,

à cause de l’endurcissement opiniâtre de ceux qui se plaisent à résister aux desseins des personnes vertueuses, elles ne laisseraient pas néanmoins de recevoir une grande récompense de leur humiliation.

Et à l’égard de ceux qui ne veulent pas croire aux œuvres de Dieu, voici ce qu’en dît Hugues de saint Victor;

Parce que les fidèles ont toujours quelque sujet de pouvoir douter,

et que les infidèles ont toujours des motifs de croire;

c’est pour cela que les premiers. seront justement récompensés de leur foi,

et que les autres seront justement punis de leur infidélité.

 

CHAPITRE 17.

Preuves convaincantes que Dieu exécutait sans peine tous les ordres

de sa volonté par le moyen de sainte Gertrude.

A mesure que l’humilité et les autres vertus croissaient dans cette bien-aimée du Seigneur,

la crainte chaste de Dieu, et la profonde connaissance de soi-même s’y augmentaient aussi,

en sorte qu’examinant tous les jours de plus en plus son abjection et son indignité,

elle se jugeait coupable d’ingratitude pour tant de précieuses faveurs qu’elle avait reçues de la main de Dieu.

C’est pourquoi étant allée trouver sainte Mechthilde, d’heureuse mémoire,

qui passait alors pour fort éclairée dans la connaissance des révélations,

elle la supplia humblement de consulter le Seigneur sur les dons dont nous venons de parler,

désirant être pleinement informée de la vérité touchant les grâces qu’elle avait reçues;

non pas qu’elle les révoquât en doute, mais afin d’être excitée à une plus grande reconnaissance,

et pour être fortifiée contre le découragement à venir,

s’il arrivait qu’elle fût capable de chanceler à la vue de l’excès de son indignité.

 

Sainte Mechthilde s’étant donc abandonnée à la prière,

comme elle en avait été suppliée pour découvrir quels sentimens Dieu avait pour Gertrude,

elle aperçut le Sauveur Jésus comme un Epoux jeune et paré, et plus beau que tant de millions d’Anges,

revêtu d’une robe de couleur verte à fond a or,

qui tenait embrassée tendrement de son bras droit celle pour qui elle priait,

en sorte que son côté gauche qui est le côté du cœur,

était comme attaché à l’ouverture de la plaie amoureuse du Sauveur.

Elle vit aussi Gertrude qui tenait pareillement Jésus embrassé de sa main gauche,

qu’elle passait par derrière lui, et cherchant avec étonnement le sens de cette vision extraordinaire:

“Sachez, lui dit le Seigneur,

que le vert et l’or de mes vêtemens représentaient l’opération de ma Divinité toujours nouvelle et toujours agissante par les influences de mon amour;”

et répétant ces mêmes termes:

“Oui, dit-il, mon opération est toujours nouvelle, et toujours agissante dans l’âme de Gertrude;

et l’union que vous voyez de son cœur avec mon côté,

marque qu’elle est attachée si inséparablement à moi,

qu’elle est en état de recevoir à chaque moment les épanchemens de ma Divinité.”

 

Sainte Mechthilde demanda encore à Dieu,

si Gertrude, qui lui était si chère, ne commettait jamais quelque faute;

et pourquoi elle avait tant d’empressement à toute heure de faire tout ce qui lui venait même par hasard dans l’esprit,

sa conscience demeurant toujours dans la même assiette, soit qu’elle fit oraison, qu’elle écrivît,

ou qu’elle lût, soit qu’elle instruisît le prochain, et qu’elle reprît quelqu’un de ses défauts,

ou qu’elle le consolât de ses peines.

“J’ai lié mon cœur si fortement avec son âme par les nœuds de ma miséricorde,

lui répondit le Sauveur, qu’elle est devenue un même esprit avec moi.

Et c’est pour cela qu’elle a une obéissance si prompte pour les ordres de ma volonté,

que l’harmonie et l’intelligence qui se rencontrent entre les membres du corps avec le cœur,

n’est pas plus grande que celle qui est entre l’âme de Gertrude et moi;

et comme un homme dans le secret de son cœur n’a pas plus tôt dit à ses mains,

Faites cela, que ses mains se remuent à l’instant même pour le faire,

parce qu’elles sont entièrement soumises aux ordres du cœur;

et lorsque quelqu’un dans son esprit commande à ses yeux de regarder un objet,

ses yeux s’ouvrent incontinent pour lui obéir:

ainsi Gertrude m’est toujours présente, et suit à toute heure les mouvemens de mon intention.”

 

Une autre sainte fille qui avait l’esprit fort éclairé dans la connaissance des choses spirituelles,

dans lesquelles elle avait été éprouvée, rendant grâces à Dieu de toutes les faveurs dont il avait honoré Gertrude,

eut une vision et une révélation tout ensemble des privilèges de cette Sainte,

et de l’union de son âme avec Dieu,

tout-à-fait semblable à celle que nous venons de rapporter de sainte Mechthilde:

d’où l’on peut aisément conclure que toutes les merveilles que nous avons publiées, viennent assurément de Dieu,

dont les Oracles sont très-fidèles et très-infaillibles, (Psalm 92)

et qu’il frappa en même temps les oreilles;

c’est-à-dire, l esprit île sainte Mechthilde et de cette autre fille d’un petit bruit,

comme d’une révélation, semblable au doux murmure du vent,

qui leur faisait connaître l’état auquel se trouvait Gertrude,

quoiqu’elles ne pussent pas plus connaître la révélation l’une de l’autre,

que ceux qui sont à Rome peuvent connaître ce qui se passe au même moment à Jérusalem.

Il est vrai que cette sainte fille ajouta, qu’elle avait connu, dans sa révélation,

que tous les dons que sainte Gertrude avait reçus de Dieu jusqu’alors,

étaient peu de chose en comparaison de ceux qu’elle devait encore recevoir de sa- libéralité,

disant qu’elle arriverait à une union si parfaite avec Dieu,

qu’elle ne verrait que ce que Dieu voudrait voir par ses yeux,

qu’elle ne dirait que ce que Dieu voudrait dire par sa bouche, et ainsi de tous ses autres sens.

Au reste, pour ce qui est du temps et de la manière dont elle a reçu ces faveurs,

je crois qu’il n’y a que le souverain Dispensateur de toutes les grâces,

et celle qui a eu le bonheur d’en expérimenter les douceurs, qui le connaissent,

quoique ceux qui ont recherché curieusement les grâces de cette Sainte en aient pu connaître quelque chose.

 

CHAPITRE 18.

Jusqu’à quel point sainte Gertrude a conservé la douceur, la patience, le repos d’esprit;

et joie avec laquelle elle recevait tout ce qui lui arrivait de la part de Dieu.

Un jour Gertrude supplia sainte Mechthilde de lui obtenir de Dieu par ses prières la douceur et la patience,

qui étaient les deux vertus dont elle croyait avoir le plus de besoin.

Mechthilde, pour la satisfaire, s’étant mise en oraison pour demander cette grâce au Seigneur,

il lui fit lui-même cette réponse:

“La douceur qui remplit Gertrude d une parfaite tranquillité, et qui me plaît infiniment,

vient de ce que je fais mon séjour dans la paix de son âme;

et parce que je demeure incessamment en elle, il faut aussi qu’elle demeure en moi, ou,

si elle est obligée d’en sortir quelquefois,

qu’elle fasse comme l’Epouse passionnée fait en présence de son Epoux;

car lorsqu’elle est forcée de sortir, elle le prend par la main, et le mène avec elle:

de même si elle juge qu’il soit nécessaire de sortir du doux repos de la contemplation

pour travailler au salut du prochain,

qu’elle imprime sur son cœur le signe salutaire de la croix,

qu’elle profère une fois mon nom avant que de parler,

et qu’ensuite elle dise tout ce que ma grâce lui inspirera.

Pareillement, la patience de cette Sainte, pour m’être agréable,

doit venir de la paix et de la science de son cœur;

c’est-à-dire, qu’elle doit être également tranquille et éclairée, et avoir, d’une part,

un tel soin de conserver la paix, que nulle adversité ne soit capable de la lui ravir; et d’autre part,

que le motif pour lequel elle souffre, doit toujours être présent à son esprit,

qu’elle ne trouve rien en elle que son seul amour qui la fasse souffrir,

ou qui la fasse se présenter pour souffrir, afin de me donner des marques de sa parfaite fidélité.”

 

Une autre à qui cette Vierge était entièrement inconnue,

si ce n’est qu’elle s’était simplement recommandée à ses prières il y avait déjà longtemps,

s’étant mise à prier pour Gertrude, reçut cette réponse de Dieu:

“J’ai choisi son âme comme un lieu de plaisance pour y habiter.

Tout ce qu’on aime en elle est l’ouvrage de mes mains, et quiconque l’aime, aime en elle mon ouvrage;

c’est pourquoi, que ceux qui ne pénètrent pas jusqu’aux dons intérieurs de son esprit,

aiment tout au moins en elle l’adresse, l’éloquence,

et toutes les autres qualités extérieures dont je l’ai pourvue.

Et je veux que l’on sache, que je ne l’ai éloignée de tous ses parens et de tous ses amis,

qu afin qu’il n’y eût personne qui l’aimât par les sentimens du sang et de la nature,

et que je fusse moi seul l unique cause de l’amour et de l’estime que tout le monde aurait pour elle.”

 

Une autre personne encore, priant pour cette Sainte qui lui avait été recommandée,

demanda au Seigneur pourquoi cette Vierge qui avait passé tant d’années dans la familiarité de la présence divine,

s’imaginait en elle-même vivre dans une si grande négligence,

quoique sa conscience ne lui reprochât jamais d’avoir commis de faute assez énorme pour soulever contre elle la colère de Dieu.

„Si je ne lui donne jamais de marques de ma colère, répondit le Seigneur,

c’est qu’elle juge véritablement que tout ce que je fais est très-juste et très-bon,

et qu’aucune de mes œuvres n’est capable de la jeter dans le trouble et dans la confusion;

et encore qu’il lui arrive quelquefois des accidens fâcheux,

la seule pensée qu’elle a qu’ils lui arrivent par l’ordre de ma providence,

adoucit ou bannit même entièrement tous les chagrins de son esprit:

et c’est là pourquoi je la traite toujours avec douceur.”

 

Gertrude ayant appris que Dieu par un excès de sa bonté avait fait ces réponses en sa faveur,

lui en rendit de très-humbles actions de grâces, comme elle y était obligée pour cette tendresse de Père,

disant entre autres choses:

“Mon aimable Sauveur,

comment est-il possible que votre miséricorde souffre avec tant de patience la multitude et la grandeur de mes crimes par cette seule considération que votre providence,

vos ordres, et toutes vos oeuvres infirment parfaites et infiniment louables ne me peuvent déplaire?

quoique toutefois ils ne me plaisent pas par un effet de ma vertu,

mais par les charmes de votre perfection et de votre bonheur adorable,

mon Dieu, qui ne faites rien d’injuste, et qui ne soit parfaitement bon, et parfaitement louable!”

Alors Dieu lui répondit par cette comparaison:

“Quand une personne voit une petite écriture qu’elle appréhende de ne pouvoir pas lire,

elle prend des lunettes pour faire paraître les caractères plus gros;

ce qui n’arrive pas par le changement de l’écriture, mais par la propriété des lunettes.

Ainsi, ma fille, si je trouve quelques imperfections et quelques défauts en vous,

je les efface et je les répare par l’abondante libéralité de ma miséricorde.”

 

CHAPITRE 19.

De la plus grande lumière que sainte Gertrude reçut de Dieu,

et de la plus étroite union que son âme ait eue avec lui,

Sainte Gertrude ayant été privée pendant quelque temps de l’honneur des visites de son Epoux,

sans tomber pour cela dans le découragement,

rencontra une occasion favorable pour en demander à Dieu le sujet.

“Quand on regarde quelqu’un de trop près, lui repartit le Seigneur,

la trop grande proximité empêche assez souvent qu’on ne le voie distinctement;

comme, par exemple, lorsqu’à la rencontre un ami embrasse son ami,

cette union étroite lui dérobe le plaisir de le voir.”

Gertrude comprit aussitôt par ces paroles,

que le mérite de l homme devient quelquefois beaucoup plus grand lorsqu’il est privé des douceurs de la grâce sensible,

pourvu néanmoins que pendant la suspension de cette faveur il ne devienne pas plus languissant dans la pratique des bonnes œuvres,

ni dans les exercices de la mortification,

quoiqu’à la vérité il agisse pour lors avec plus de peine, et qu’il ressente de bien plus grandes difficultés.

 

Ensuite, pensant une fois en elle-même d’où venait que Dieu la visitait pour lors d’une autre manière que les années précédentes, il lui dit:

“Dans les premières années je vous ai souvent fait diverses réponses à dessein de vous instruire,

et afin que vous pussiez aussi faire entendre aux autres les désirs de ma volonté;

mais maintenant je ne me fais sentir à vous qu’en esprit,

et je vous fais connaître par des lumières mon inspiration

qu’il serait difficile de vous expliquer par des paroles.”

 

Au reste, on sait par l’aveu que cette Sainte en a fait aux autres,

de quelle façon elle a ressenti en elle-même les lumières particulières dont nous avons dit ci-dessus qu’elle devait être éclairée;

car priant pour quelque chose, quoique ce fût avec une ferveur extrême,

si elle ne pouvait avoir aucune réponse de Dieu, selon sa coutume,

elle se trouvait néanmoins toute consolée de ce qu’elle se sentait échauffée de la grâce de prier pour quelqu’un,

sachant par son expérience et par l’inspiration divine;

que ce qu’elle demandait arriverait aussi certainement, que si Dieu l’en eût assurée par une réponse.

Enfin si quelqu’un allait lui demander conseil, ou chercher auprès d’elle de la consolation,

elle se trouvait à l’instant, et en présence même de cette personne,

l’esprit rempli de la résolution et du conseil qu’elle devait lui donner;

mais avec tant d’assurance et de certitude, qu’elle eût souffert, pour ainsi dire,

la mort pour la défense de la vérité qui lui avait été ainsi inspirée,

quoiqu’elle n’eut pu apprendre par aucun homme,

ni par la lecture, ni même par la moindre réflexion, comment il fallait répondre sur ce sujet.

Que si elle priait quelquefois pour des choses sur lesquelles Dieu ne lui donnait aucune révélation certaine,

elle se consolait avec une extrême joie de voir que la Sagesse divine,

qui est impénétrable et incompréhensible, lui était cachée également comme aux autres,

quoiqu’elle n’ignorât pas que cette Sagesse étant étroitement unie à la charité,

elle était départie à tout le monde sans acception de personne.

C’est pourquoi elle croyait et persuadait comme une maxime très-assurée,

d’abandonner toutes choses à la Providence divine;

et elle le faisait elle-même avec autant d’allégresse et d’aussi bon cœur,

que si elle eût sondé la profondeur de tous les secrets de Dieu.

 

FIN DU PREMIER LIVRE.

 

 

 

LIVRE SECOND,

 

Composé par elle-même.

 

CHAPITRE 1.

Action de grâce pleine de transport,

par laquelle sainte Gertrude remercie Dieu de la première faveur

qu’il lui a faite de détacher son âme des choses de la terre pour l’attirer à lui.

Que l’abîme de la Sagesse incréée invoque l’abîme de la Toute-puissance admirable,

pour publier les louanges et les grandeurs de cette charité si surprenante,

qui, par un excès de votre infinie miséricorde, ô très-doux Sauveur de ma vie, unique amour de mon âme,

vous a porté à descendre dans la bassesse de mes misères au travers des déserts arides et impénétrables,

c’est-à-dire, malgré les différens obstacles que j’ai formés à votre grâce.

 

J’étais sur la vingt-sixième année de mon âge, lorsque le lundi vingt-cinquième Janvier,

avant la fête de la Purification de votre très-chaste Mère,

dans cet heureux jour pour moi, à une heure assez favorable, après Compiles,

sur la fin du jour, Seigneur, vous qui êtes la vérité plus claire que toute sorte de lumière,

mais aussi plus cachée que tous les plus profonds secrets,

ayant résolu de dissiper l obscurité de mes ténèbres,

vous commençâtes ma conversion d’une manière douce et obligeante,

en apaisant le trouble que vous aviez excité dans mon cœur depuis plus d’un mois,

et dont vous vouliez vous servir, comme je le crois,

pour détruire le fort de la vaine gloire et de la curiosité que mon orgueil avait bâti au milieu de moi-même,

encore que je n’en eusse aucun sujet, et que je portasse en vain le nom et l’habit de Religieuse;

mais vous voulûtes vous servir de ce moyen, pour me faire connaître le salut que vous vouliez opérer en moi.

 

Etant donc au milieu de notre dortoir, à l’heure que je viens de le dire, et m’étant abaissée par respect,

pour saluer une ancienne Religieuse qui venait à moi, relevant la tête,

je vous, aperçus, mon très-aimable Rédempteur, surpassant en beauté les enfans des hommes,

et sous la forme d’un enfant de seize ans, rempli de modestie et de charmes,

et capable d’arrêter tout au moins les yeux de mon corps par la clarté infinie de votre gloire,

que vous aviez la bonté de proportionner à la faiblesse de ma nature;

et vous étant arrêté devant moi, vous me dîtes ces paroles pleines de douceur et de tendresse:

Votre salut viendra bientôt. Pourquoi vous laissez-vous sécher de tristesse?

Est-ce que vous n’êtes plus capable de conseil, de vous être ainsi laissée changer par la douleur? (Mich. 4)

Après que vous eûtes dit ces choses, quoique je susse que mon corps était présent au lieu où je l’ai dit,

il me sembla néanmoins que j’étais au Chœur dans l’endroit même où j’ai accoutumé de faire mes prières avec tant de tiédeur,

et que ce fut là que j’entendis ces paroles:

“Je vous sauverai, je vous délivrerai, n’ayez point de crainte.”

Et après les avoir entendues, je vis que vous mettiez votre main droite dans la mienne,

comme pour ratifier votre promesse.

Vous poursuivîtes encore en ces termes:

“Vous avez léché la terre avec mes ennemis, et vous avez sucé le miel parmi les épines;

enfin revenez à moi, je vous recevrai, et je vous enivrerai du torrent de mes délices célestes.”

A ces paroles je sentis en moi-même mon âme tout émue;

et m’efforçant de m’approcher de vous, ouvrant les yeux, je vis entre vous et moi,

(j’entends depuis votre main droite jusques à ma main gauche,)

une haie d’une si prodigieuse longueur, que je n’y voyais point de fin ni devant ni derrière moi;

et le haut m’en paraissait si fort hérissé d’épines, que je ne trouvais aucun passage pour retourner à vous,

ô unique consolation de mon âme.

Ensuite je m’arrêtai, pour gémir de mes défauts et de mes crimes,

qui étaient sans doute figurés par cette haie qui nous séparait l’un de l’autre.

Dans l’ardeur des désirs que j’avais pour vous, et comme dans ma défaillance,

ô Père charitable des pauvres, dont les miséricordes sont répandues sur tous vos ouvrages, (Psalm 144)

vous me prîtes par la main, et me plaçâtes auprès de vous à l’instant sans peine,

en sorte que jetant les yeux sur cette main précieuse que vous m’aviez donnée pour gage de vos promesses,

je reconnus, ô doux Jésus,

les traces glorieuses de ces plaies qui ont ruiné les prétentions de tous nos ennemis.

 

Ce fut par ces commencemens de votre vocation toute charitable,

qu’éclairant et confondant l’esprit de présomption qui était en moi, vous me détachâtes puissamment,

par une onction intérieure, de l’amour des lettres, et de toutes mes vanités;

de manière, ô Sauveur de mon âme,

que je n’avais que du mépris pour toutes les choses étrangères qui m’abusaient,

et dans lesquelles je cherchais auparavant une fausse satisfaction,

et généralement pour tout ce qui n’était point Dieu;

et, Seigneur, le palais malade de mon âme commençait à n’avoir du goût que pour vous seul.

 

C’est pour toutes ces choses que je vous loue, que je vous bénis, que je vous adore,

et que je rends grâce du plus profond de mon âme autant que je le puis, mais non pas autant que je le dois,

à votre sage miséricorde, et à votre miséricordieuse sagesse, de ce que, mon Créateur, et mon Rédempteur,

vous tâchiez d’une manière si amoureuse de soumettre à la douceur de votre joug mon opiniâtreté indomptable,

composant un breuvage propre pour mon tempérament, et tout-à-fait souverain contre ma langueur,

avec lequel vous avez tellement purifié mon âme par l’infusion d’une nouvelle lumière,

que je commençai dès ce moment-là à courir après l’odeur agréable de vos parfums,

et que votre joug, qui me semblait si rude, me sembla doux,

et que je trouvai léger un fardeau qui me semblait auparavant presque insupportable.

 

CHAPITRE 2.

De la lumière que Dieu, par sa grâce,

a répandue dans le cœur de sainte Gertrude pour lui faire connaître son intérieur.

Je vous salue, flambeau salutaire de mon âme.

Que tout ce qui est sous le ciel, sur la terre, et dans les abîmes des eaux,

vous remercie de la grâce extraordinaire par laquelle vous avez porté mon âme à connaître et à examiner ce qui se passe au fond de mon cœur,

dont je n’avais pas plus de soin auparavant que de ce qui se passe (si l’on peut parler de la sorte)

dans mes pieds et dans mes mains.

Mais après que vous avez versé sur moi votre divine lumière,

j’ai commencé à apercevoir plusieurs choses en mon âme, qui blessaient votre pureté infinie:

et même j’ai remarqué que tout ce qui est au-dedans de moi,

était si fort dans le désordre et dans la confusion, que vous n’y pouviez trouver la demeure que vous y cherchiez.

 

Cependant mon très-aimable Jésus, ni tous ces défauts, ni toute mon indignité,

ne vous ont point empêché de m’honorer visiblement de votre présence presque tous les jours que je prenais la nourriture vivifiante de votre Corps et de votre Sang;

encore que je ne vous visse pas plus distinctement qu’on a accoutumé de voir les objets sur le point du jour.

Vous tâchiez, par cette complaisance obligeante, d’attirer mon âme,

afin qu’elle fût plus entièrement unie à vous,

qu’elle vous vît plus clairement, et qu’elle vous possédât avec plus de liberté:

et comme je me disposais à travailler pour obtenir ces faveurs dans la fête de l’Annonciation de Marie,

qui est le jour que vous fîtes alliance avec notre nature humaine dans le sein de cette Vierge, Seigneur,

Qui dites, Me voilà, avant qu’on vous appelle; (Isaï. 56)

vous prévîntes ce jour, en versant par avance sur moi, toute misérable que je suis, la veille de cette fête,

la douceur de vos bénédictions, pendant que l’on tenait le Chapitre immédiatement après Matines,

à cause du Dimanche suivant.

 

Mais parce qu’il ne m’est pas possible de décrire de quelle façon vous vîntes,

ô Soleil levant, du haut du Ciel me visiter alors, en m’ouvrant les entrailles de votre infinie miséricorde;

permettez-moi, dispensateur des grâces,

de vous immoler une hostie d’allégresse et de reconnaissance sur l’autel de mon cœur,

afin d’obtenir, comme je le souhaite ardemment, pour moi, et pour tous vos élus,

l’avantage de ressentir souvent cette union douce, et cette douceur unissante,

qui m’avait été tout-à-fait inconnue avant ce temps-là.

Car quand je repasse en mon esprit l’état de la vie que j’avais menée auparavant et que j’ai encore menée depuis,

je proteste en vérité que c’est un pur effet de votre grâce

que vous avez mise en moi par une libéralité toute pure, sans que je l’aie méritée.

 

Vous me donnâtes dès lors une plus claire connaissance de vous-même,

qui était telle, que l’amour de vos charmes me portait bien plus à me corriger,

que la crainte des supplices dont votre juste colère me menaçait.

Mais il ne me souvient pas d’avoir jamais joui d’un si grand bonheur dans aucun autre temps,

que pendant ces jours que je viens de dire,

dans lesquels vous m’aviez invitée aux délices de votre Table royale:

et je ne sais pas assurément si c’est votre sage Providence qui m’en a privée depuis,

ou si c’est ma négligence affectée qui m’a attiré ce châtiment.

 

CHAPITRE 3.

Dieu a pris plaisir de faire son séjour dans l’âme de sainte Gertrude.

Pendant que vous me traitiez avec tant, de bonté,

et que vous ne cessiez d’attirer intérieurement mon âme à vous,

par le dégagement de toutes les choses vaines;

il arriva, Seigneur, un certain jour entre votre Résurrection et votre Ascension,

qu’étant entrée dans la cour avant Prime, et que m’étant assise auprès de la piscine,

je me mis à considérer la beauté de ce Heu qui me charmait,

à cause de la clarté de l’eau courante qui l’arrosait en passant,

de la verdure des arbres qui l’environnaient, de la liberté des oiseaux;

mais particulièrement des colombes qui voltigeaient à l’entour,

et surtout à cause de la tranquillité secrète qu’on y trouvait en s’y reposant à l’écart.

Et pensant en mon esprit à ce que je devais choisir parmi ces choses pour me rendre utile le plaisir de ce lieu,

il me vint dans la pensée qu’il me faudrait une personne savante et familière pour compagne,

afin d’adoucir l’ennui de ma solitude, ou de la rendre avantageuse aux autres, lorsque vous,

mon Seigneur et mon Dieu, qui êtes un torrent de plaisirs inestimables,

après m’avoir inspiré les premiers mouvemens de cette méditation,

vous en voulûtes aussi être la fin, en me faisant connaître,

que si par un continuel et juste sentiment de reconnaissance, je faisais remonter à vous,

comme le ruisseau à sa source, le cours de vos grâces;

si, croissant dans l’affection des vertus, je poussais à la façon des arbres les fleurs des bonnes œuvres;

si, de plus, méprisant les choses de la terre,

je m’élevais par un vol dégagé comme la colombe jusques dans le Ciel;

et qu’ainsi ayant les sens délivrés du trouble des choses extérieures,

mon âme était occupée tout entière à vous considérer,

mon cœur serait alors en état par sa beauté, de vous servir d’une demeure agréable.

 

Comme je fus occupée du souvenir de ces choses pendant ce jour-là,

m’étant le soir prosternée à genoux pour faire ma prière avant de m’aller coucher,

cet endroit de l’Evangile me vint subitement en mémoire:

Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera,

et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure. (Joan. 14)

A ces paroles, mon cœur qui n’est que boue,

s’aperçut, ô Dieu infiniment doux, unique objet de mon amour, que vous y étiez venu en personne.

Plût à Dieu, et plût à Dieu encore mille fois, que toute l’eau de la mer fût changée en sang,

et que je pusse le faire tout passer sur ma tête,

pour nettoyer au moins par ce moyen les souillures de ma profonde bassesse

que vous avez choisie pour demeure,

vous, Seigneur, pour qui tout ce qu’il y a de grand et d’inconcevable a été fait!

Ou bien je souhaiterais encore, qu’on m’arrachât, pour une heure seulement,

le cœur des entrailles, et qu’on me le donnât déchiré par morceaux, pour le mettre sur un brasier ardent,

afin de purifier tellement ce qu’il y a d’impur, que si je ne puis vous préparer un séjour digne de vous,

je vous en prépare un au moins qui n’en soit pas si fort indigne:

parce que, mon Dieu, depuis ce temps-là vous m’avez traitée quelquefois avec plus de douceur,

et quelquefois aussi avec plus de sévérité, suivant le soin, ou la négligence que j’aie eue de me corriger;

quoiqu’à dire la vérité, quand l’amendement le plus saint auquel je pourrais être arrivée pour un seul moment,

aurait duré tout le cours de ma vie,

il ne mériterait pas de m’obtenir la plus petite ni la moins obligeante des grâces que j’aie jamais reçues de vous,

après un grand nombre de crimes, et même après d’énormes péchés.

L’excès de votre douceur me commande e croire

que la vue de mes fautes excite plutôt en vous l’appréhension de me voir périr,

qu’elle n’allume votre colère pour me châtier, me faisant assez connaître, ce me semble,

que la patience avec laquelle vous avez supporté jusqu ici mes défauts avec tant de bonté,

est plus grande que celle avec laquelle vous supportâtes avec douceur le perfide Judas pendant votre vie mortelle.

 

Et quoique mon esprit prît plaisir à s’égarer dans la distraction des choses périssables;

néanmoins après quelques heures, hélas! même après quelques jours: mais, mon Dieu, je tremble de le dire;

après des semaines entières, revenant en mon cœur, je vous y ai toujours trouvé le même;

en sorte que je ne puis pas me plaindre

que vous vous soyez jamais retiré de moi pendant un clin d’œil depuis ce temps-là jusques à cette année,

qui est la neuvième depuis que j’ai reçu votre grâce;

hormis, Seigneur, une seule fois qu, je m’aperçus que vous vous en étiez éloigné pendant onze jours,

avant la fête de saint Jean-Baptiste;

et il me semble que cela m’arriva à cause d’un entretien profane

que j’avais eu avec des personnes du monde le Jeudi précédent;

et votre absence dura jusqu’au jour de la veille de Saint-Jean, où la Messe commence par ces paroles:

Ne timeas, Zacharia: Ne craignez point, Zacharie, etc.

Car ce fut alors que par un excès de votre charité infinie,

vous vîntes me rechercher, lorsque j’étais arrivée à un tel point de folie,

que je ne pensais plus à la grandeur du trésor que j’avais perdu,

et de la perte duquel il ne me souvient pas même d’avoir conçu aucune douleur pendant ce temps-là,

ni formé le moindre désir pour son recouvrement.

Je ne saurais assez m’étonner maintenant de la manie qui possédait mon âme, si ce n’est, peut-être,

que vous voulussiez me faire connaître par ma propre expérience ce que dit saint Bernard en s’adressant à vous:

“Vous courez après nous, lorsque nous vous fuyons;

quand nous vous tournons le dos, vous vous présentez devant nous;

vous vous abaissez jusques à nous adresser des prières, et nous les méprisons:

mais il n’y a ni affront ni mépris

qui vous empêche de travailler infatigablement pour nous élever à cet objet que l’œil n’a point vu,

que l’oreille n’a point ouï, et que l’esprit de l’homme ne saurait comprendre.”

 

Et comme vous m’aviez fait vos premières grâces, sans que je les eusse méritées;

ainsi à présent que la rechute, qui est pire que la chute, me rend plus qu’indigne de les recevoir,

vous avez daigné me rendre la joie de votre présence salutaire sans interruption jusqu’à cette heure.

Je vous en rends l’honneur et les actions de grâces qui doivent vous en être rendues,

comme à la source de tous les biens;

et afin qu’il vous plaise conserver en moi ce don précieux de votre présence,

je vous offre cette excellente prière, qui, dans l’appréhension de la mort,

vous fit verser une sueur de sang pour marque de votre recueillement,

à qui l’innocence de votre simplicité sainte donna de la ferveur et du zèle;

et que l’amour brûlant de votre Divinité rendit efficace:

vous priant instamment par la vertu de cette prière très-parfaite, de me perfectionner,

en m’unissant et en m’attirant tout entière à vous,

afin que j’y demeure inséparablement attachée sans aucun changement,

toutes les fois que je serai obligée de travailler aux choses extérieures pour le salut du prochain,

et ensuite que je retourne entièrement à vous en moi-même,

après les avoir achevées pour votre gloire de la façon la plus parfaite qu’il me sera possible;

de même que les eaux agitées par l’impétuosité des vents,

retournent à leur premier calme après que la tempête a cessé:

afin que vous me trouviez aussi zélée pour vous, que vous m’êtes secourable;

et que par ce moyen vous m’éleviez au plus haut point de perfection

que votre justice a jamais pu accorder à votre miséricorde qu’on élevât une créature entièrement rebelle,

et accablée sous le poids de la chair;

et afin que vous receviez mon âme entre vos mains au dernier soupir de ma vie,

et la conduisiez, après lui avoir donné votre paix sainte, au lieu où vous êtes sans occuper de lieu,

vous qui étant Dieu vivez et régnez inséparablement avec le Père et le Saint-Esprit dans l’éternité bienheureuse de tous les siècles. Ainsi soit-il.

 

CHAPITRE 4.

Des stigmates empreintes sur le cœur de sainte Gertrude,

et de son exercice sur les cinq plaies du Sauveur.

Au commencement que vous me faisiez ces faveurs,

(c’était, comme je le crois, pendant l’hiver de la première, ou de la seconde année,)

je rencontrai dans un certain livre une petite oraison, conçue en ces termes:

“Seigneur Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant, faites-moi la grâce d’aspirer après vous,

de toute l’étendue de mon cœur et de mes désirs, et avec une âme altérée de la soif de votre amour;

faites que je ne respire qu’après vos douceurs et vos charmes,

et que toutes les puissances de mon esprit,

et tout ce qui est au-dedans de moi-même ne soupire qu’après vous, qui êtes la véritable félicité.

Seigneur infiniment miséricordieux,

marquez avec votre sang la figure de vos plaies sacrées sur mon cœur,

afin que j’y lise et votre douleur et votre amour tout ensemble,

et que le souvenir de vos blessures y demeurant gravé éternellement,

réveille en moi la douleur de votre compassion, et y rallume le feu de votre amour.

Faites-moi aussi la grâce que j’aie de l’indifférence pour toutes les créatures,

et qu’il n’y ait que vous seul dans qui je trouve de la douceur.”

 

Ayant appris cette oraison avec beaucoup de joie, je tâchais de la réciter souvent,

et vous m’écoutiez afin de m’exaucer, vous qui ne méprisez point les prières des humbles;

car fort peu de temps ensuite, pendant le même hiver,

étant au réfectoire après Vêpres pour prendre la collation,

j’étais assise auprès d’une personne à qui j’avais en quelque sorte découvert mon secret sur cette matière:

(et je rapporte ces choses en passant, pour le salut de ceux qui liront ce que j’écris,

parce que je me suis souvent aperçue

que la ferveur de ma dévotion s’est augmentée par cette sorte de communication;)

mais je ne sais pas assurément si c’était votre esprit,

Seigneur mon Dieu, ou bien l’affection humaine, qui me faisait agir ainsi;

quoique j’aie ouï dire à une personne fort expérimentée sur ces sortes de choses,

que c’est toujours le mieux de révéler ces secrets, non pas indifféremment à toutes sortes de personnes,

mais principalement à celles qui, non-seulement sont nos amies à cause de leur fidélité,

mais encore qui nous dirigent et ont autorité sur nous à cause du rang éminent qu’elles occupent;

néanmoins comme cela m’est inconnu, ainsi que je viens de le dire, je m’en rapporte à votre Providence divine, dont l’esprit, qui est plus doux que le miel, imprime aux corps célestes toutes leurs qualités.

Que si cette ferveur naissait de quelque affection humaine,

je suis d’autant plus obligée d’en avoir une humble et profonde reconnaissance,

que vous avez daigné avec plus d’amour joindre l’or inestimable de votre charité,

à la boue et à la fange de mon néant,

afin qu’au moins par ce moyen les pierres précieuses de vos grâces fussent enchâssées dans mon cœur.

 

Etant, dis-je, en ce moment assise au Réfectoire, je pensais attentivement à ces choses,

lorsque je m’aperçus que les dons que j’avais long-temps demandés par la prière que je viens de rapporter,

furent versés comme d’en-haut sur moi, misérable créature que je suis.

Car je reconnus en esprit, que vous aviez empreint au fond de mon cœur les marques adorables de vos plaies sacrées de la façon qu’elles le sont sur votre Corps,

que vous aviez guéri mon âme en lui faisant ces blessures, et que vous lui aviez donné,

pour étancher sa soif, le breuvage précieux de votre amour.

 

Mais mon indignité ne trouva pas encore épuisé par-là l’abîme de votre miséricorde;

au contraire, je recevais de votre libéralité excessive cette faveur singulière,

que chaque fois le jour que je tâchais de m’appliquer en esprit aux vestiges de ces aimables plaies,

en disant cinq versets du Psaume:

Benedic, anima mea, Domino: (Psalm 102) Mon âme, bénissez le Seigneur;

je ne manquais jamais d’être comblée de quelque nouveau bienfait.

Car à ce premier verset, Mon âme, bénissez le Seigneur,

je faisais tomber par l’attouchement des plaies de vos pieds bienheureux toute la rouille de mes péchés,

et je renonçais à la bassesse des voluptés de la terre.

Au second verset, Benedic, et noli oblivisci: Bénissez-le, et prenez garde de l’oublier;

je lavais toutes les taches des plaisirs charnels et périssables,

dans cette source aimable de sang et d’eau que vous avez versés pour moi de votre sacré côté.

Au troisième verset, Qui propitiatur: Parce qu’il est secourable;

je me hâtais de m’aller reposer avec tranquillité d’esprit dans la plaie de votre main gauche,

comme la colombe se repose dans le creux de la pierre où elle fait son nid.

Au quatrième verset, Qui redimit de interitu: Parce qu’il nous retire de la mort;

m’approchant de votre main droite,

j’y prenais avec une pleine confiance dans vos trésors tout ce qui me manquait de la perfection des vertus,

et m’en étant magnifiquement parée, je passais au cinquième verset,

Qui replet in bonis: Parce qu’il nous comble de ses bienfaits, etc.

afin qu’étant purifiée de toutes les ordures du péché, et l’indigence de mes mérites réparée;

étant devenue, par le moyen de votre grâce, suffisamment digne de votre présence,

quoique j’en fusse très-indigne de moi-même,

je pusse mériter de posséder la joie de vos chastes embrassemens.

 

Outre ces faveurs, j’avoue que vous m’avez encore accordé les autres points de la prière, savoir,

que j’y pusse lire votre douleur et votre amour tout ensemble.

Mais hélas! cette faveur ne dura pas long-temps, quoique je ne vous accuse pas de me l’avoir retirée;

mais je me plains de l’avoir perdue moi-même par mon ingratitude, et par ma propre négligence;

ce que votre miséricorde infinie et votre bonté excessive dissimulant,

elle me conserve jusqu’à présent, sans que je l’aie aucunement mérité,

le premier et le plus grand de ces dons, qui est l empreinte de vos plaies.

De quoi honneur, empire, louange et actions de grâces vous soient rendues pendant l’éternité des siècles.

 

CHAPITRE 5.

Méditation de sainte Gertrude sur la plaie qu’elle reçut de l’amour divin au milieu de son cœur,

et sur la manière dont elle avait appris qu’il fallait la traiter.

La septième année après que ces choses me furent arrivées,

un peu avant l’Avent, j’engageai, par l’ordre de votre Providence, qui est la source de tout bien,

une certaine personne d’ajouter pour l’amour de moi ces paroles dans l’oraison qu’elle disoit tous les jours devant l’image du Crucifix:

“Très-aimable Seigneur, par le mérite de votre cœur percé,

percez celui de Gertrude des flèches de votre amour,

en sorte qu’il n’y puisse rien demeurer de terrestre,

mais qu’il soit tout rempli de la force de votre Divinité.”

Etant touché, comme je m’en assure, des prières de cette personne,

le Dimanche qu’on chante au commencement de la Messe,

Gaudete in Domino: Réjouissez-vous au Seigneur;

votre libéralité infinie m’ayant permis par un excès de votre miséricorde de m’approcher de la Communion de votre Corps et de votre Sang adorable,

vous fîtes naître en moi, au moment même que je m’en approchais,

un désir qui me força de m’écrier en ces termes:

„Seigneur, j’avoue que si l’on considère mes mérites,

je ne suis pas digne de recevoir la moindre petite partie de vos grâces;

mais je prie votre bonté, par le mérite et le zèle de tous ceux qui sont ici présens,

de percer mon cœur des traits de votre amour.“

Je m’aperçus bientôt que la force de ma parole s’était élevée jusqu’à vous,

tant par l’infusion de la grâce que vous versâtes en moi,

que par un prodige évident que vous me fîtes voir dans l’image de votre crucifiement.

 

Après avoir donc reçu le Sacrement de vie, et m’étant retirée dans un lieu pour prier,

il me semblait que je voyais sortir de la plaie du côté droit du Crucifix,

qui était peint en un lieu élevé, comme un rayon du soleil aussi perçant qu’une flèche,

qui ‚pendant cette apparition s’avançait et se retirait, et qui ayant continué ainsi pendant quelque temps,

attira agréablement mon affection.

 

Mais mon désir ne put pas être encore entièrement satisfait de ces choses, jusqu’au Mercredi suivant,

lorsqu‘ après la Messe les Fidèles renouvellent la mémoire de l’abaissement de votre Incarnation,

et de l’Annonciation de la Sainte Vierge, à quoi j’étais aussi occupée, quoique moins parfaitement;

et vous présentant soudain devant moi, vous fîtes une plaie à mon cœur, en parlant de la sorte:

“Que l’enflure de toutes vos affections se ramasse dans cet endroit, afin que tout votre plaisir,

votre espérance, votre joie, votre douleur, votre crainte,

et toutes vos autres passions soient appuyées sur mon amour.”

 

Et il me souvint incontinent de ce que j’avais ouï dire autrefois,

qu’il est besoin pour traiter une plaie, de l’étuver, de la couvrir d’onguent, et de l’envelopper de bandes.

Mais vous ne m’enseignâtes pas alors de quelle manière je pouvais pratiquer ces choses,

et vous différâtes à me le découvrir plus clairement dans la suite,

par le moyen d’une autre personne qui avait accoutumé les oreilles de son âme à discerner avec bien plus de certitude et de délicatesse que moi, le doux murmure de votre amour.

Elle me conseilla que retraçant avec un continuel transport le souvenir de l’amour de votre Cœur suspendu à la croix,

je puisasse dans la source de la charité que l’ardeur de cet amour ineffable a produite,

l’eau de la vraie piété pour laver toutes mes offenses,

et que je prisse dans l’onction de la miséricorde de l’huile de la reconnaissance,

que la douceur de cet amour inestimable y a versée, pour en faire un remède à toutes les adversités;

et que l’efficace de la charité, que la force de cet amour a consommée, serait comme le bandage de la justification,

qui lierait fortement à vous toutes mes pensées, toutes mes paroles, et toutes mes œuvres.

Seigneur, que toute la dépravation que ma malice et ma méchanceté ont causée dans ces choses,

soit réparée par la force de cet amour, dont la plénitude réside en Celui, qui étant assis à votre droite,

s’est fait l’os de mes os, et la chair de ma chair. (Gen. 2.23)

Comme c’est par lui avec l’opération du Saint-Esprit,

que vous avez mis en moi cette noble vertu de compassion, d’humilité, et de révérence, pour pouvoir vous parler:

c’est aussi par lui que je vous présente la plainte des misères que j’endure, qui sont en si grand nombre,

et qui m’ont fait offenser votre divine Bonté en tant de manières par mes pensées, mes paroles, et mes actions;

mais principalement par le mauvais usage que j’ai fait des grâces que je viens de dire,

par mon infidélité, par ma tiédeur, et par mon irrévérence.

Quand vous ne m’auriez donné qu’un brin de fil pour gage de votre souvenir,

j’aurais été obligée de lui porter plus de respect que je n’en ai eu pour toutes vos faveurs.

 

Vous savez, mon Dieu, vous qui percez l’obscurité de tous mes secrets,

que la cause qui m’oblige d’écrire ces choses si fort contre mon gré,

c’est que j’ai si peu profité de vos libérâtes,

qu’il m’est impossible de croire que vous ne les ayez départies que pour moi seule,

puisque votre Sagesse éternelle ne peut point être trompée.

Accordez donc, ô dispensateur des grâces, qui m’avez comblée libéralement de vos bienfaits,

sans que je les aie mérités, accordez à celui qui lira ce livre,

que son cœur soit touché de tendresse et de compassion pour vous,

et qu’apprenant que le zèle que vous avez pour le salut des âmes,

vous a fait laisser si long-temps une pierre si précieuse dans les ordures de mon cœur,

il loue et adore votre miséricorde, en disant de bouche et de cœur:

Que louange, honneur, bénédiction et gloire vous soit justement rendue, ô Dieu,

Père de qui toutes choses procèdent, afin de suppléer par-là en quelque façon à tous mes défauts.

(Sainte Gertrude cessa d’écrire jusques au mois d’octobre.)

 

CHAPITRE VI.

Jésus enfant s’unit intimement au cœur de sainte Gertrude.

O puissance infiniment élevée et admirable!

ô Sagesse infiniment profonde et inconnue! ô Charité infiniment étendue et désirable!

puisque les agréables torrens de votre très-douce Divinité se sont puissamment enflés,

pour se répandre sur moi avec tant d’abondance, quoique je ne sois qu’un petit ver de terre,

qui rampe sur la sécheresse de mes négligences et de mes défauts;

puisqu’il m’est même permis pendant l’exil de cette vie passagère,

de parler par avance, selon la faiblesse de ma raison,

de ces douceurs ravissantes et de ces délices inconcevables

par le moyen desquelles ceux qui s’attachent à Dieu deviennent un même esprit avec lui;

puisqu’il m’est donc permis de parler de cette béatitude céleste,

qui s’est épanchée sur ma tête avec tant de profusion, moi qui ne suis qu’un peu de poussière;

qu’après avoir bien voulu me faire goûter de ces liqueurs précieuses,

elle m’en laisse encore la mémoire et le souvenir:

je ferai tous mes efforts pour décrire les heureux momens que j’ai passés, et l’excès des faveurs que j’ai reçues.

 

Ce fut dans cette nuit sacrée en laquelle la rosée de la grâce tombant sur tout le monde,

les Cieux versèrent ce miel salutaire

que mon à me exposée comme une toison mystique dans l’aire du Monastère,

ayant reçu cette pluie céleste, s’offrit par la méditation,

et par d’autres exercices de culte et de respect,

à servir à ce divin accouchement, par lequel une Vierge enfanta un Fils,

qui est vraiment Homme et Dieu tout ensemble, avec autant de pureté qu’un astre produit‘ son rayon.

Dans cette nuit, dis-je, mon âme vit paraître à ses yeux comme un éclair,

un petit enfant délicat qui ne faisait que de naître à l’heure même:

mais dans lequel certes étaient cachés les dons de la plus grande perfection,

et le présent le plus considérable qui ait jamais été fait aux hommes.

Elle croyait recevoir ce précieux dépôt dans la plus tendre partie de son sein,

et comme elle le possédait en elle-même j il lui sembla tout d’un coup qu’elle était changée en la couleur de ce divin Enfant;

si toutefois il est permis d’appeler couleur ce qui ne peut être comparé à aucune espèce visible.

 

Cette vision admirable me fit comprendre le sens qu’enferment ces paroles pleines de douceur:

Dieu sera tout en toutes choses; (1. Cor. 15.28)

et mon âme, qui était enrichie de la jouissance de son Bien-aimé, ressentait bien,

par les transports de sa joie parfaite, qu’elle jouissait effectivement des caresses et de la présence de son Epoux.

Elle prenait avec une avidité insatiable ces paroles

que le Ciel présentait comme un breuvage délicieux à l’ardeur de sa soif:

“Comme je suis la figure de la substance de Dieu mon Père dans la Divinité;

de même vous serez la figure de ma substance dans l’humanité:

Et comme l’air reçoit la clarté des rayons du soleil,

de même vous recevrez dans votre âme déifiée les écoulemens de ma Divinité:

afin qu’étant pénétrée intimement des rayons de ma lumière,

vous soyez disposée à l’étroite familiarité dont je veux vous unir avec moi.”

O excellent baume de la Divinité, qui étendez de toutes parts les ruisseaux de votre amour,

qui poussez et qui fleurissez éternellement, et dont l’entière effusion se fera à la fin des temps!

O force invincible de la main du Très-haut, qui faites qu’un vase si fragile,

et qui ne devait servir qu à un usage profane et honteux, reçoive une si précieuse liqueur!

O témoignage vraiment illustre de la miséricorde infinie de Dieu,

de ne m’avoir pas abandonnée, moi qui m’égarais dans les chemins perdus des vices;

mais au contraire d’avoir imprimé dans mon cœur le caractère de son union bienheureuse,

autant que ma misère était capable de le recevoir!

 

CHAPITRE 7.

La Divinité est imprimée sur l’âme de sainte Gertrude comme un cachet sur de la cire.

Le jour de la très-sainte Purification, comme j’étais retenue au lit après une grande maladie que j’avais eue,

et qu’environ l’heure du lever de l’aurore je m’affligeais en moi-même de ce que sans doute l’infirmité démon corps priverait mon âme de la visite céleste,

dont j’avais très-souvent été honorée à pareil jour;

l’auguste Médiatrice, Mère du véritable Médiateur entre Dieu et les hommes, me consola par ces paroles:

“Comme vous né vous souvenez point d’avoir senti en votre corps de plus vives douleurs

que celles que vous a causées votre maladie;

aussi assurez-vous que vous n’avez jamais reçu de mon Fils un plus noble présent,

que celui que vous allez en recevoir,

maintenant que votre âme est dignement préparée à cette grâce par la force

que lui ont laissée vos infirmités passées.”

 

Je fut très-soulagée par ce discours,

et après avoir reçu immédiatement avant la procession la nourriture qui donne la vie,

j’étais en un état où je ne pensais qu’à l’élévation de mon Dieu, et qu’à ma bassesse;

je m’aperçus que mon âme tout amollie comme une cire qui vient de l’être à la chaleur du feu,

se présentait devant le Cœur de ce divin Epoux,

pour en recevoir ainsi que d’un cachet la marque et l’impression;

et il me sembla dès ce moment, qu’elle l’environnait, et qu’entrant en partie dans ce sacré trésor,

où la plénitude de la Divinité habite corporellement,

elle y recevait l’honorable empreinte de la Trinité, toujours éclatante, et toujours paisible.

O feu dévorant de l’amour de mon Dieu, qui renfermez, qui produisez,

et qui communiquez les vives ardeurs dont l’embrasement sans fin a consumé les eaux croupissantes qui infectaient mon âme,

en desséchant premièrement en elle le torrent des voluptés de la terre,

et amollissant ensuite l’attachement inflexible qu’elle avait pour son propre sens,

dans lequel le temps l’avait si fortement endurcie!

O feu exterminateur, qui exercez tellement la violence de vos flammes contre les crimes,

que vous servez tout ensemble à l’âme d’une onction rafraîchissante:

c’est par vous, et nullement par aucun autre,

que nous recevons la grâce qui nous réforme sur l’image et sur la ressemblance de notre Créateur.

O fournaise ardente, qui donnez la véritable paix au milieu de vos feux,

qui changez par votre activité la crasse et l’ordure du métal en or fin et épuré,

lorsqu‘ enfin l’âme étant lassée de se repaître d’illusions trompeuses,

se porte avec toute l’avidité de ses désirs à la recherche du souverain bien,

qui est en elle-même, et qui n’est autre que vous, Seigneur, dans votre vérité éternelle.

 

CHAPITRE 8.

De l’union étroite et tout-à-fait admirable de Pâme de sainte Gertrude avec Dieu.

Dimanche suivant, dans lequel la Messe commença par,

Esto mihi in Deum protecto‘ rem, etc. Mon Dieu, soyez mon protecteur, etc. (Psalm 70.3)

vous échauffâtes mon esprit,

et vous donnâtes de l’étendue à mes désirs pour recevoir encore des dons plus précieux que vous m’alliez faire:

vous commençâtes principalement par ces deux paroles,

dont je ressentis que l’effet toucha si puissamment mon âme.

La première est du verset du premier répons, Benerlicens benedicam tibi, etc.

Je vous comblerai de mes plus grandes bénédictions, etc.

Et l’autre est du verset du neuvième répons: Tibi enim et semini tuo dabo univcrsas regiones has.

Je vous donnerai toutes ces régions à vous et à votre postérité. (Gen. 26)

Car alors vous me montrâtes quelles étaient ces régions que promettait votre libéralité qui n’a point de bornes.

O région heureuse, et qui rend ses habitans heureux par l’abondance de toutes les félicités!

O champ de délices,

dont le plus petit grain est capable de rassasier la faim que tous les élus peuvent avoir des objets différens

où le cœur humain pourra concevoir quelque chose de désirable, d aimable, de doux, et d’agréable!

 

Cependant comme j’étais occupée à l’Office, sinon autant attentivement que je devais l’être,

du moins autant que je le pouvais, la douceur et la charité de mon Sauveur et de mon Dieu se fit voir à moi,

non pas par une action de sa justice, car j’étais très-éloignée de mériter de lui ces faveurs;

mais par un effet de sa miséricorde ineffable, en me fortifiant par une régénération adoptive,

et en rendant capable mon extrême bassesse, tout indigne, toute malheureuse, et toute détestable qu’elle est,

de recevoir en moi une union plus intime, plus spirituelle et plus inconcevable de cet adorable objet.

Mais, mon Dieu, en quoi ai-je mérité ce rare présent, et par quel sentiment avez-vous pu me l’accorder?

Certes cet amour qui ne sait point garder de rang, et qui est si fécond en bontés;

cet amour violent, dis-je, qui ne se conduit point par les règles ordinaires du jugement,

et qui n’est point renfermé dans les bornes de la raison,

vous ayant comme enivré, mon doux Sauveur, si j’ose parler de la sorte, a produit en vous un saint transport,

une sainte manie qui vous fait unir des choses si dissemblables;

ou, pour parler plus proprement,

la tendresse de votre bonté essentielle et naturelle étant émues intérieurement par la douceur de votre charité,

qui fait que non-seulement vous aimez, mais même que vous êtes tout amour,

et dont vous avez tourné la pente vers le salut du genre humain,

vous a persuadé de tirer du profond d’une extrême bassesse la dernière des créatures

qui était dans l’indigence de toute sorte de biens,

et méprisable à cause de sa vie et de ses mœurs, pour l’élever à la participation de votre royale,

ou plutôt de votre divine Majesté, afin d’affermir par là la confiance de tous ceux qui sont dans le sein de l’Eglise:

ce que le respect que je dois à mon Sauveur, me fait espérer de tous les Chrétiens;

et je souhaite qu’il n’y en ait pas un seul qui fasse si mauvais

usage des dons de Dieu que moi, et qui soit de si mauvais exemple à son prochain.

 

Mais parce qu’on peut en quelque façon connaître les ouvrages invisibles de Dieu,

par rapport aux ouvrages visibles, comme je l’ai remarqué auparavant;

je vis, (pour exprimer autant qu’on le peut une chose inexprimable,)

que la partie du Cœur bienheureux, où le Seigneur avait reçu mon âme le jour de la Purification,

en forme d’un morceau de cire amollie au feu, était comme dégouttante d’une sueur qui sortait avec violence;

tout de même que si la substance de la cire, qui m’avait auparavant apparu,

se fût ainsi fondue par l’excès de la chaleur qui était cachée au fond de ce Cœur.

Ce réservoir sacré attirait ces sortes de gouttes par une vertu si surprenante,

mais si fort au-dessus de l’expression, et même si inconcevable, qu’on voyait évidemment que l’amour,

qui ne saurait s’empêcher de se communiquer, avait un pouvoir bien absolu dans ce lieu,

où il découvrait le secret si grand, si caché, et si impénétrable.

 

O solstice éternel, séjour de paix, lieu qui renferme tout ce qu’il y a d’agréable;

Paradis de délices inaltérables, source rejaillissante de voluptés sans prix,

qui fait naître un printemps fleurissant de toutes sortes de plaisirs;

qui flatte par son doux murmure, ou plutôt par un concert tendre d’une musique tout intellectuelle;

qui réjouit par l’odeur de ses parfums vivifians;

qui enivre par la douceur assoupissante de ses liqueurs mystiques,

et qui nous transforme par des caresses secrètes et invisibles!

O trois et quatre fois heureux, et cent fois saint, si l’on peut parler de la sorte,

celui qui se laissant conduire à la grâce,

et qui ayant les mains nettes, le cœur pur, et les lèvres sans tache, mérite d’entrer dans ce lieu,

où il est uni intimement à son aimable Sauveur, et ne fait qu’un même corps avec lui!

Quels sont les transports de sa vue, de son ouïe, de son odorat, de son goût, et de son sentiment?

Mais c’est en vain que ma langue liée et impuissante [s’efforce d’en bégayer quelque chose.

Car quoique la miséricorde divine m y ait fait entrer par une faveur particulière;

néanmoins la dureté de mes crimes, et comme le cuir épais de ma négligence dont j’étais environnée,

m’empêchaient de connaître rien de semblable;

puisque quand toute la science de l’homme et de l Ange serait ramassée ensemble,

elle ne serait pas capable de former une seule parole qui pût nous faire entendre le moins du monde par son expression la Majesté sublime d’un objet si relevé.

 

CHAPITRE 9.

D’une autre manière admirable dont sainte Gertrude fut unie étroitement à Dieu.

Fort peu après, pendant un temps de jeûne que j’étais au lit malade pour une seconde fois ‚une violente maladie;

et les autres Religieuses étant toutes occupées ailleurs, comme je me trouvai seule un matin,

le Seigneur qui ne saurait abandonner ceux qui se trouvent dépourvus de consolation humaine,

se présenta à moi pour justifier cet endroit du Prophète,

Je serai avec lui, lorsqu’il sera dans l’affliction; (Psalm 90)

il me tendait son côté gauche,

duquel sortait comme du fond de son cœur bienheureux une certaine source aussi pure et aussi solide tout ensemble qu’un fleuve de cristal,

et jaillissant de son sein adorable, elle le couvrait comme d’un précieux ornement,

qui paraissait aussi éclatant que la couleur de l’or et des roses diversement assorties.

Sur quoi le Seigneur me dit ces paroles:

“La maladie dont vous êtes affligée, sert à sanctifier votre âme,

en sorte que toutes les fois que pour l’amour de moi,

par une condescendance pour le prochain, de pensée,

de parole, ou d’action, vous vous éloignerez de moi,

comme le fleuve que je viens de vous montrer;

alors tout de même que la pureté du cristal rend cette couleur d’or et de rose plus brillante,

ainsi la coopération de ma Divinité semblable à un or précieux,

et la parfaite patience de mon Humanité, vive comme une rose nouvelle,

me rendront toutes vos oeuvres agréables par la pureté de votre intention.”

 

O grandeur de ce peu de poussière,

que cette pierre précieuse de l Amant céleste a tirée de la mue des rues pour s’y enchâsser!

O beauté de cette petite fleur que le rayon du soleil a lui-même arrachée des lieux marécageux pour la rendre brillante comme lui!

O bonheur de cette âme bienheureuse et bénie, dont le Dieu de majesté et de gloire fait tant d’estime,

qu’encore qu’il ait la toute-puissance de créer tout ce qu’il lui plaît,

néanmoins il l’attire avec tant de douceur, et la rend heureuse en l’unissant à lui!

cette âme, dis-je, qui pour porter ses traits et sa ressemblance,

ne laisse pas pourtant d’être autant éloignée de lui, que la créature est éloignée de son Créateur.

C’est pourquoi heureuse mille fois celle qui a reçu la grâce de persévérer dans cet état, dans lequel, hélas! j’appréhende de n’être jamais arrivée pour un seul moment.

Mais je prie la miséricorde divine de m’accorder quelque grâce que ce puisse être par le mérite de ceux qu’elle a conservés aussi long-temps que je l’espère dans un état si relevé.

 

O don qui surpasse toutes sortes de dons, de se voir si abondamment rassasié des parfums de la Divinité,

dans le lieu même où ils sont conservés;

et d’être si fort enivré, ou plutôt de regorger tellement du vin de la charité divine,

au milieu des caves délicieuses qui le contiennent,

que les pieds n’ont plus de mouvement pour marcher dans les endroits où l’odeur de ces parfums pourrait perdre sa force;

ou bien si la charité commande d’avancer, on porte avec soi les vapeurs de cette réplétion sainte,

pour communiquer aux autres les richesses de la fécondité divine, et la douceur qui exhale de ses odeurs!

 

J’espère, mon Dieu, et même je ne doute point que vous ne vouliez, par un effet de votre amour,

m’accorder cette grâce, que vous pouvez départir à tous vos élus par la grandeur de votre toute-puissance.

Il est vrai que de savoir le secret, comment vous pourrez me la faire nonobstant mon indignité,

c’est un point de votre sagesse que je ne saurais jamais sonder.

Mais j’honore et je glorifie votre sage et miséricordieuse toute-puissance,

je loue, et j’adore votre sagesse toute-puissante et miséricordieuse,

je comble d’actions de grâces et de bénédictions votre sage et toute-puissante miséricorde;

parce que tout ce qu’il a plu à votre libéralité de m’accorder, a toujours été infiniment au-dessus de mes mérites.

 

CHAPITRE 10.

Les lumières que Dieu donna à sainte Gertrude en l’obligeant à composer ce livre.

Je jugeais qu’il était si fort hors de propos de mettre au jour ces écrits,

que je ne pouvais du tout acquiescer en cela aux mouvemens de ma conscience.

C’est pourquoi ayant différé ce travail jusqu’à la fête de l’Exaltation de la sainte Croix,

et ayant ce jour-là pendant la Messe formé le dessein de m’appliquer à d’autres exercices,

le Seigneur vainquit la répugnance de ma raison par ces paroles:

“Assurez-vous de ne sortir jamais de la captivité de la chair,

jusques à ce que vous vous soyez acquittée entièrement de cette dette que vous retenez encore.”

Et pensant en moi-même que j’avais employé pour l’avancement du prochain,

sinon par écrit, au moins de vive voix tous les dons de Dieu, dont j’ai déjà parlé;

le Seigneur m’objecta cette parole que j’avais entendu lire à Matines dans cette même nuit:

“Si le Sauveur eût voulu enseigner sa doctrine seulement à ceux qui étaient présens,

il se fût contenté de la leur faire connaître par ses paroles, sans la faire mettre en écrit;

mais parce qu’elle est écrite, elle sert encore à présent pour le salut de plusieurs: “à quoi il ajouta encore;”

Je veux donner dans vos écrits un témoignage assuré

et incontestable de ma divine bonté dans ces derniers temps,

où je me prépare de combler de mes grâces un grand nombre de personnes.”

 

Ces paroles m’ayant jetée dans l’abattement,

je commençai à considérer en moi-même combien il me serait difficile,

et même impossible de retrouver des pensées et des paroles capables d’exprimer à l’esprit humain,

sans lui être un sujet de scandale, toutes les rares faveurs dont j’ai souvent parlé ci-dessus.

Mais le Seigneur, relevant puissamment cette bassesse de courage,

semblait verser sur mon âme une pluie abondante dont la chute impétueuse ne fit que me renverser par terre,

pauvre créature que je suis, comme une jeune plante nouvellement plantée,

au lieu de m’arroser doucement pour me faire croître;

et je ne tirai aucun profit que de quelques paroles de très-grand poids,

dont mon esprit néanmoins ne pouvait pas pénétrer parfaitement le sens:

c’est pourquoi me trouvant encore plus abattue, je cherchais quel pourrait être le succès de ces écrits,

et votre bonté, mon Dieu, soulageant ma peine avec sa douceur ordinaire, réjouit mon âme par ce paroles:

“Puisque le déluge de ces flots vous paraît inutile, je vous approche maintenant de mon cœur divin,

afin de vous inspirer successivement avec tendresse jusqu’aux paroles mêmes,

suivant l’étendue de votre esprit.”

J’avoue, mon Seigneur et mon Dieu, que vous vous êtes fidèlement acquitté de votre promesse,

m’ayant pendant quatre jours tous les matins à une heure très-commode,

suggéré avec tant d’abondance et de douceur ce que j’ai composé,

que je l’eusse pu écrire sans peine et sans réflexion,

de même que si c’eût été une chose que j’eusse apprise par cœur long-temps auparavant.

Vous avez néanmoins usé de cette modération,

qu’après m’en avoir laissé écrire une quantité suffisante chaque jour,

il ne m’a pas été possible, quoique je tinsse tous mes sens dans l’application,

de trouver une seule parole pour exprimer les choses qui se présentaient le jour suivant à mon esprit en foule,

et sans aucune difficulté, me donnant des instructions,

et mettant un frein à ma rapidité, selon cette ancienne maxime,

“que personne ne doit s’attacher si fortement à î’action,

qu’il ne tâche de donner quelque temps à la contemplation.”

Ainsi étant partout passionné pour mon salut,

pendant que vous me donnez le loisir de jouir du plaisir d’embrasser Rachel,

vous ne permettez pas que je sois privée de la fécondité glorieuse de Lia.

Que votre amour plein de sagesse, mon Dieu, daigne achever en moi ces deux choses.

 

CHAPITRE 11.

Sainte Gertrude reçoit le don des larmes,

et se garantit de quelques embûches que le démon lui avait préparées.

Puisque, Seigneur, vous m’avez tant de fois diversifié le goût salutaire de votre présence,

et que vous avez prévenu avec tant d’assiduité ma bassesse, par la douceur de vos bénédictions;

particulièrement durant les trois premières années de votre grâce;

mais encore plus particulièrement quand j’étais admise à la Communion de votre Corps et de votre Sang adorable:

Puis, dis-je, que j’ai reçu tant de biens, de vous,

qu’il ne m’est pas possible de mettre de proportion entre leur nombre, et ma reconnaissance,

quand vous vous contenteriez d’une seule action de grâce pour mille faveurs,

j’en remets le remercîment que je vous dois à cette gratitude immuable, éternelle, et infinie, par laquelle,

ô Trinité toujours éclatante, et toujours paisible,

vous satisfaites pleinement de vous-même, par vous-même, et en vous-même, à toutes nos dettes.

 

C’est à cette divine gratitude, ô Dieu éternel, que je m’unis, moi qui ne suis qu’un peu de poussière,

par celui qui est auprès de vous revêtu de ma substance et de ma nature,

et que je vous offre les actions de grâces dont vous m’avez rendue capable en lui par l’opération de l’Esprit-Saint,

pour tous les bienfaits que j’ai reçus de vous;

mais principalement de ce que vous avez instruit mon ignorance par un signe si évident,

que vous m’avez fait voir clairement de quelle manière je corrompais la pureté de vos dons.

 

Une fois donc que j’assistais à une Messe où je devais communier,

je m’aperçus que vous étiez présent par un abaissement admirable,

et que vous vous serviez de cette parabole pour mon instruction:

vous paraissiez comme une personée altérée, qui me demandait de quoi étancher sa soif.

Et étant dans l’affliction de ce que je n’avais rien pour vous donner,

et voyant enfin que je ne pouvais pas même faire sortir la moindre larme de mes yeux,

il me sembla que vous me présentiez une coupe d’or de votre propre main,

et je ne l’eus pas plus tôt prise, que mon cœur à l’instant se fondant d’une façon toute surnaturelle,

il en sortit comme un torrent impétueux de larmes brûlantes.

Je voyais cependant à mon côté gauche une certaine créature méprisable,

qui mettait en cachette quelque chose d’amer et d’envenimé dans ma main,

et qui m’incitait secrètement à le mettre dans cette coupe pour en empoisonner la liqueur;

ce qui étant suivi d’un mouvement violent de vaine gloire,

il me fut aisé de comprendre que c’était une ruse de ce vieil ennemi qui tourne contre nous la rage qu’il a de voir que vous nous enrichissez de vos dons.

 

Mais j’en remercie votre fidélité, mon Dieu, j’en rends grâces à votre protection,

Divinité subsistante dans la vérité et dans la Trinité!

vérité adorable dans la Trinité et dans l’unité!

Déité incompréhensible dans l’unité et dans la Trinité!

qui ne permettez pas que nous soyons tentés au-dessus de nos forces,

quoique vous souffriez quelquefois que nous soyons tentés pour nous faire avancer dans la vertu.

Et lorsque vous voyez que toute notre espérance n’est appuyée que sur votre secours,

vous vous chargez de nos propres querelles, en sorte que par une générosité sans égale,

vous réservant la peine du combat, vous nous donnez le prix de la victoire;

pourvu néanmoins que nous ne perdions jamais la volonté de bien faire.

Et votre grâce nous conserve cet avantage au milieu de vos faveurs, pour faire croître notre mérite,

que comme elle ne permet pas que notre ennemi se rende maître de notre liberté,

elle ne veut pas non plus nous la ravir elle-même en aucune manière que ce puisse être.

 

Vous m’apprîtes encore une autre fois par expérience,

que plus une personne cède aisément quelque chose à son ennemi,

c’est le moyen de lui donner l’insolence de l’attaquer une autre fois en cette même chose;

c’est pourquoi la beauté de votre justice demande que vous cachiez parfois en quelque façon la grandeur de votre miséricorde dans les défauts ou nous tombons le plus souvent par notre propre négligence,

parce que nous résistons au mal plus utilement, plus heureusement,

et avec plus de fruit, lorsque c’est de bonne heure que nous lui résistons.

 

CHAPITRE 12.

Avec combien de bonté Dieu supporte nos défauts.

Je vous rends grâces semblablement pour une autre apparition

qui ne m’a pas été moins avantageuse ni moins agréable que celle que je viens de rapporter.

Elle me servit pour m’apprendre avec quel excès de patience vous supportez nos défauts,

afin que nous corrigeant au moins par ce moyen, vous puissiez nous rendre bienheureux.

Car m’étant un soir laissée emporter à la colère,

et le lendemain avant le point du jour m’étant trouvée dans la disposition de prier,

vous vous présentâtes à moi sous une forme si étrange, qu il me semblait, à vous voir,

que non-seulement vous étiez dépourvu de toutes sortes de biens, mais encore que vous aviez perdu les forces.

Alors par un remords de conscience de ma faute passée,

je commençai à repasser dans mon esprit avec cris et gémissemens,

combien c’était une chose indécente en soi, de troubler par le mouvement d’une passion mal réglée,

l’auteur de la paix et de la pureté suprême.

Je pensai qu’il était plus à propos, et je conclus même qu’il valait mieux que vous fussiez absent de moi,

que d’y être présent pendant le temps

seulement que je négligeais de résister à votre ennemi,

lorsqu’il me sollicite de faire des choses qui sont si fort contre vous.

 

Voici la réponse que vous me fîtes là-dessus.

“Tout de même qu’un pauvre malade qui ne peut marcher, après avoir obtenu,

avec bien de la peine, de se faire porter au soleil pour se récréer un peu,

s’il vient à s’élever subitement un orage,

n’a point d’autre consolation que dans l’espérance de voir bientôt revenir le beau temps;

ainsi étant vaincu par l’amour que je vous porte,

j’ai fait choix de demeurer avec vous au milieu des violentes tempêtes des vices,

dans l’espérance du calme de votre amendement,

et dans l’attente de voir bientôt le port de votre humilité.”

 

Puisque ma langue est trop faible pour expliquer l’abondance des grâces que vous me fîtes pendant trois jours entiers que dura cette apparition;

permettez, mon Dieu, aux sentimens de mon cœur de suppléer à sa faiblesse,

et de m’enseigner à rendre un témoignage de reconnaissance,

du plus profond de l’humilité où votre amour m’abaissa alors,

à cette charité si tendre et si surprenante que vous avez pour nous.

 

CHAPITRE 13.

De la vigilance exacte sur les sens et sur les affections.

Je confesse pareillement devant votre bonté, Dieu de miséricorde,

que vous vous servîtes encore d’un autre moyen pour animer ma langueur;

et quoique d’abord vous eussiez commencé votre œuvre par l’entremise d’une troisième personne;

vous voulûtes néanmoins la conduire vous-même à sa perfection, avec autant de charité que de miséricorde.

Cette personne me proposant, suivant la doctrine de l’Evangile,

qu‘ après avoir pris naissance sur la terre, vous aviez été trouvé par des pasteurs:

elle ajouta que vous lui aviez fait entendre, que si je voulais véritablement vous trouver,

il fallait veiller à la garde de mes sens, comme les pasteurs veillent à la garde de leurs troupeaux.

J’eus peine à recevoir ce discours, et il me sembla fort peu raisonnable,

sachant que vous aviez donné d’autres qualités à mon âme,

que celles de vous servir de même qu’un pasteur mercenaire sert son maître;

et roulant ces pensées dans mon esprit, depuis le matin jusqu’au soir, avec découragement,

je me retirai après Compiles dans un lieu de prière, où m’étant recueillie,

vous soulageâtes ma tristesse par cette comparaison que je me proposais à moi-même:

Que si l’épouse prépare quelquefois à manger aux oiseaux de chasse de son époux,

elle n’est pas privée pour cela de ses caresses;

ainsi, si je m’occupe pour l’amour de vous à veiller sur mes affections et sur mes sens,

je ne serai pas frustrée pour cela de la douceur de vos grâces.

 

Vous me donnâtes pour cet effet l’esprit de crainte,

sous la figure d’une baguette verte, afin que demeurant toujours avec vous,

sans sortir un seul moment d’entre vos bras,

je pusse étendre sans danger mes soins sur tous les détours et tous les labyrinthes où les affections humaines ont accoutumé de se perdre.

 

Vous ajoutâtes, que lorsqu’il se présenterait quelque chose à mon esprit,

qui tâcherait de faire tourner mes pensées, soit à droite, comme la joie et l’espérance, soit à gauche,

comme l’appréhension, la douleur et la colère, je le menaçasse aussitôt avec la verge de la crainte;

et qu’ensuite, dans la retenue de tous mes sens, je vous immolasse cette affection au feu de mon amour,

comme on immole un petit agneau nouvellement-né, et vous la servisse ainsi à manger sur votre table.

 

Mais hélas! combien de fois, lorsque l’occasion s’en est présentée,

me suis-je imaginée vous arracher comme d’entre les dents,

par une légèreté malicieuse, ou par un emportement de paroles ou ‚d’actions,

ce que je vous avais présenté, pour le donner à. votre ennemi;

et cependant vous me regardiez d’un œiî aussi plein de tendresse et de douceur,

que si ne vous apercevant pas de mon infidélité, vous l’eussiez prise pour des caresses.

C’est par là que vous avez souvent excité des transports et des tressaillemens dans mon âme,

qui m’ont beaucoup plus servi à me corriger et à me faire prendre garde à moi,

que n’aurait pu faire la crainte et les menaces de votre sévérité.

 

CHAPITRE 14.
Divers exercices par lesquels l’âme est purifiée.

Le Dimanche avant le Carême, pendant qu’on chantait,

Esto mihi in Deum protectorem; Mon Dieu, soyez mon protecteur;

vous me fîtes connaître par les paroles de cet Introït, ô unique objet de mon âme,

qu’étant las des persécutions et des outrages que diverses personnes vous font souffrir,

vous me demandiez mon cœur pour venir vous y reposer.

Et en effet, toutes les fois que je rentrai en moi-même pendant ces trois jours,

vous me parûtes couché sur mon sein comme une personne abattue de langueur,

et je ne trouvai point durant ce temps-là de plus grand soulagement à vos maux,

que de m’appliquer pour l’amour de vous à l’oraison, au silence, et aux autres exercices de mortification,

pour la conversion des personnes qui vivent dans les désordres du siècle.

 

Votre grâce me fit encore connaître, par des révélations fréquentes,

que l’âme habitant dans le corps de la fragilité humaine,

est obscurcie de la même façon que le serait une personne,

qui étant renfermée dans un lieu étroit serait environnée de tous côtés d’un nuage épais qui sortirait de ce lieu,

comme la vapeur s’exhale d’un vase plein d’une liqueur bouillante.

Et lorsque le corps vient à être affligé de quelques maux,

la partie qui souffre est à l’âme comme un rayon de la lumière du soleil

qui illumine l’air et dont elle reçoit de merveilleuses clartés:

en sorte que plus les souffrances sont grandes et universelles,

plus les lumières qu’elles communiquent à l’âme sont pures et brillantes.

Mais principalement l’affliction et les épreuves du cœur dans l’humilité,

dans la patience, et dans les autres vertus semblables,

impriment d’autant plus de lustre sur la blancheur de l’âme, qu’elles la touchent de plus près et plus fortement;

et surtout les œuvres de la charité lui donnent une sérénité et un éclat admirable.

 

Grâces vous soient rendues, amateur des hommes,

de ce que vous m’avez quelquefois portée par ce moyen à la patience.

Mais hélas! et encore mille fois hélas! que j’ai rarement écouté vos conseils!

ou plutôt je n’ai du tout rien fait de ce que j’étais obligée de faire!

Seigneur, vous connaissez là-dessus la douleur, la honte et l’abattement de mon esprit,

vous voyez le désir que j’ai de réparer tous ces défauts.

Une autre fois que j’étais près de communier,

m’étant remplie de votre esprit au commencement de la Messe avec encore plus d’abondance,

et cherchant en moi-même ce que je pourrais faire en reconnaissance d’une si grande faveur,

vous me proposâtes, comme un maître plein de sagesse, ces paroles de l’Apôtre:

Je désirais d’être anathème pour mes frères. (Rom. 9)

Et quoique vous m’eussiez déjà appris que l’âme fait sa demeure dans le cœur,

vous me fîtes encore connaître qu’elle réside dans le cerveau,

et cette vérité que j’avais ignorée jusqu’alors, me fut confirmée ensuite par un témoignage de l’Ecriture.

Vous m’enseignâtes aussi,

que la grande perfection d’une âme consiste à quitter le plaisir qu’elle prend dans la jouissance du cœur,

afin de s’occuper, pour l’amour de vous, à la conduite des sens extérieurs,

et de travailler aux œuvres de charité pour le salut du prochain.

 

CHAPITRE 15.

Combien les œuvres de charité sont agréables à Dieu,

aussi bien que la méditation sur les choses saintes.

Le jour de votre Nativité adorable,

je vous pris dans la crèche emmailloté de langes comme un petit enfant qui ne fait que de naître,

et vous plaçai dans mon cœur,

afin de cueillir comme un bouquet de myrrhe de toutes les amertumes

et de toutes les incommodités de votre enfance, pour le porter dans mon sein,

et afin que mon âme pût goûter la douce liqueur de cette grâce mystique;

mais comme je croyais que c’était là la plus grande faveur que je pouvais recevoir de votre libéralité,

vous, Seigneur, qui souvent, sans que nous y pensions,

accompagnez vos premières grâces par d’autres encore plus précieuses,

vous voulûtes me diversifier l’abondance de vos dons en cette sorte.

 

Car l’année suivante à pareil jour, comme on disait la Messe qui commence par Dixit Dominus;

Le Seigneur a dit; je vous reçus sortant du sein virginal de votre mère comme un enfant faible et délicat,

et vous portai pendant quelque temps entre mes bras.

Il me semblait que la compassion

que j’avais témoignée avant la fête par quelques prières particulières pour une personne affligée,

me servit pour obtenir cette faveur: mais hélas!

après l’avoir obtenue je ne l’ai pas conservée avec tout le respect et toute la précaution que je devais.

Je ne sais si c’a été par une action de votre équité, on par un châtiment de ma négligence;

j’espère néanmoins que votre justice par l’entremise de votre miséricorde en a ainsi disposé,

afin de me faire connaître plus, clairement la grandeur de mon indignité,

et de me donner sujet de craindre que cela ne me soit arrivé par la paresse que j’ai eue à rejeter trop lâchement de moi les pensées inutiles.

Mais c’est à vous, Seigneur mon Dieu, à me dire à laquelle de ces deux causes je dois rapporter cet effet.

 

Cependant comme je ramassai toutes mes forces,

afin dé faire un dernier effort pour vous gagner par mes caresses amoureuses,

je m’aperçus que tout cela ne servait presque de rien;

jusqu’à ce que m’étant mise en prière pour les pécheurs, pour les âmes du Purgatoire,

ou pour ceux qui sont tourmentés de quelque autre affliction,

je reconnus que j’étais exaucée: mais encore plus particulièrement,

lorsqu’un soir je formai la résolution de commencer les prières que je faisais en mémoire des âmes des défunts,

pour vos particuliers amis, avec la collecte, Omnipotens sempiterne Deus, cui nunquam sine spe;

O Dieu éternel et tout-puissant, qui ne laissez jamais sans espérance, etc.

au lieu que j’avais accoutumé de commencer par mes proches, avec la collecte,

Deus qui nospatrem et matrem;

O Dieu qui nous avez commandé de porter respect à nos père et mère;

et il me sembla que ce changement vous fut très-agréable.

 

Je crus aussi que vous preniez un plaisir singulier, lorsqu‘ élevant ma voix de toutes mes forces en chantant,

je tenais à chaque note les yeux de mon cœur attachés sur vous,

comme celui qui chante une chose qu’il ne sait pas encore par la pratique,

tient les yeux du corps fixement attachés sur le livre.

Mais néanmoins, Seigneur, comme je me reconnais encore très-coupable pour toute la négligence et la tiédeur que j’ai eue dans les choses ou il y allait de votre intérêt et de votre gloire;

je m’en confesse à vous, Père de miséricorde;

je vous en demande pardon par les souffrances de la Passion de Jésus Christ,

votre Fils innocent, l’unique objet de votre complaisance, ainsi que vous l’avez témoigné lorsque vous avez dit:

C’est là mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis toute mon affection; (Matth. 17.5)

c’est par lui que je vous demande la grâce de me corriger, et de réparer tontes mes fautes.

 

CHAPITRE 16.

De la tendresse inconcevable que la glorieuse Vierge a pour nous.

Quelque temps après, savoir, le jour de la tres-sainte Purification, lorsqu’on faisait cette procession solennelle,

dans laquelle vous voulûtes être porté parmi les hosties,

vous qui êtes le prix de notre salut et de notre rédemption;

pendant qu’on chantait l’antienne, Cum inducerent, etc.

la Vierge votre mère me dit de lui rendre son Enfant, le fruit bien-aimé de ses entrailles;

et elle me le redemanda avec un visage plein de sévérité,

comme si je ne vous avais pas élevé suivant son désir,

vous qui faites tout le sujet de sa joie et la gloire de sa virginité sans tache;

mais moi, pensant que par le mérite de la grâce qu’elle a trouvée devant vous,

elle a été établie pour réconcilier les pécheurs avec Dieu,

et pour être l’espérance de ceux qui sont dans le désespoir, je m’écriai de cette sorte:

“O Mère de miséricorde, n’avez-vous pas conçu ce Fils, qui est la source du pardon,

afin d’obtenir grâce à ceux qui en ont besoin,

et afin de couvrir par votre abondante charité la multitude de nos crimes et de nos défauts?”

Sur quoi ayant repris les traits de sa douceur et de sa tendresse ordinaire,

elle me fit connaître qu’encore que mes fautes l’obligeassent de me paraître sévère,

elle avait néanmoins les entrailles toutes remplies de compassion,

et qu’elle était pénétrée jusqu’au plus profond du cœur de l’onction d’une charité toute divine.

Et certes on en vit bientôt des marques,

puisqu’à la faveur d’un peu de paroles toute cette rigueur prétendue se dissipa,

et cette douceur qui lui est naturelle, et qu’elle possède par inclination, reprit sa place.

Que cette tendresse passionnée de votre Mère,

prie et intercède puissamment auprès de vous, afin d’obtenir l’amendement de toutes mes fautes.

 

Enfin je connus par un témoignage plus clair que la lumière même,

qu’il n’y avait point de digue qui pût arrêter le torrent de votre grâce,

lorsque l’année suivante, le même jour de votre Nativité sainte,

vous me comblâtes d’une faveur encore plus grande, quoique d’une façon toute semblable,

comme si je l avais méritée par la ferveur du zèle que j’avais eu l’année précédente,

lequel, bien loin de mériter une nouvelle grâce,

était digne d’un juste châtiment pour avoir laissé perdre la première.

 

Car lorsqu’on lut ces paroles de l’Evangile: Peperit Filium suum primogenitum;

Elle a enfanté son Fils aîné; votre Mère exempte de tache vous présenta à moi avec ses mains pures.

Aimable enfant, Fils d’une Vierge, vous faisiez tous vos efforts pour m’embrasser;

et moi, quoique infiniment indigne, je vous reçus, et vous jetâtes vos petits bras autour de mon cou,

en exhalant sur moi de votre bouche un souffle si plein de douceur, que j’en fus toute nourrie et rassasiée.

C’est pour cela, Seigneur mon Dieu, que mon âme et tout ce qui est en moi vous adore, et bénit votre saint Nom.

 

CHAPITRE 17.

De quels vêtement nous devons revêtir Jésus et sa Mère.

Je vous rends grâces, Créateur du firmament, artisan divin de ces célestes lumières,

peintre adorable de toutes les fleurs différentes que le printemps produit,

parce qu’encore que vous n’eussiez aucunement besoin de mes biens, vous ne laissâtes pas néanmoins,

pour m’instruire, de m’ordonner de vous revêtir, le saint jour de la Purification,

d’une robe de petit enfant, avant qu’on vous portât dans le Temple.

Et voici la conduite tirée du trésor caché de votre Sagesse, que vous me commandâtes de suivre:

Ce fut d’élever de toute l’étendue de mon affection l’innocence toute pure de votre Humanité sainte;

mais avec une fidélité si parfaite et un zèle si plein de ferveur,

que si je pouvais recevoir en ma propre personne tout l’honneur et le respect qui est dû à votre Sainteté adorable,

j’y renoncerais de grand cœur, afin de rehausser par-là les louanges de votre innocence.

Il me semblait que cette pureté d’intention, ô Seigneur,

dont la toute-puissance se fait entendre à ce qui est encore dans le néant,

comme aux choses qui sont dans l’être de la nature, (Rom. 4)

vous revêtait d’une robe blanche, semblable à celle qu’on met aux petits enfans.

 

De même, lorsque par une semblable dévotion je pensais à la grandeur de votre humilité,

il me semblait vous voir revêtu d’une robe de couleur verte,

pour marque que votre grâce fleurissante est toujours dans son printemps,

et ne se dessèche jamais dans la vallée de l’humilité.

Ensuite appliquant mon esprit à considérer l’embrasement de votre charité

qui vous a fait produire tout ce que vous avez produit,

vous paraissiez revêtu d une robe de pourpre,

pour nous apprendre que la charité est vraiment un manteau royal,

sans lequel personne ne peut entrer dans le Royaume des cieux.

 

Admirant aussi, suivant ma faiblesse, dans votre glorieuse Mère les mêmes vertus que je viens de dire,

elle me paraissait revêtue de la même façon;

et puisque cette rose sans épines, ce lis blanc sans tache,

cette Vierge sainte est parée des fleurs de toutes les vertus,

je prie cette Mère de miséricorde d’intercéder sans cesse auprès de vous,

afin que notre indigence soit enrichie par son moyen.

 

CHAPITRE 18.

De quelle façon Dieu supporte nos défauts. – Instruction touchant l’humilité

Un jour après avoir lavé les mains, étant debout autour de la table avec la Communauté,

et considérant la clarté du soleil qui était dans sa force,

je me mis à entretenir mes pensées, et je dis en moi-même:

“Si le Seigneur qui a créé ce soleil,

et dont on dit que la beauté est l’objet de l’admiration de ce même soleil aussi bien que de la lune;

si lui qui est un feu consumant, était aussi véritablement en moi qu’il se montre souvent devant moi,

comment serait-il possible (pie mon cœur demeurât encore de glace,

et que je menasse une vie si sauvage et même si criminelle parmi les hommes?”

 

Là-dessus, vous, dont le discours toujours accompagné de douceur me paraissait alors d’autant plus agréable,

qu’il était plus nécessaire pour calmer l’agitation de mon cœur, me répondîtes subitement en ces termes:

„En quoi ferais-je éclater ma toute-puissance,

si elle n’avait pas le pouvoir de me renfermer moi-même en moi-même dans quelque endroit que je sois,

en sorte que je ne sois connu ni aperçu, qu’autant qu’il est à propos selon la circonstance des lieux,

des temps, et des personnes?

Car depuis le commencement de la création du ciel et de la terre,

je me suis bien plus servi dans tout l’ouvrage de la Rédemption,

de l’adresse de mon amour, que de la force de ma puissance;

et c’est encore la conduite de ce même amour,

qui éclate particulièrement dans la patience que j’ai à souffrir les imparfaits,

jusques à ce que je les conduise, en ménageant leur libre arbitre, dans le chemin de la perfection.“

 

Voyant encore, un certain jour de fête, que plusieurs qui s’étaient recommandés à mes prières,

allaient communier, et que moi j’en étais privée par une maladie, ou que plutôt, ce qu’à Dieu ne plaise,

j’en étais miraculeusement empêchée à cause de mon indignité,

repassant en ma mémoire le nombre des bienfaits que j’avais reçus de Dieu,

je commençai d’appréhender le vent de la vaine gloire, qui pouvait tarir les eaux de la Grâce divine,

et je souhaitais que vous missiez en moi un esprit de force pour m’en défendre à l’avenir.

 

C’est de là que votre bonté paternelle prit occasion de m’instruire en cette sorte.

Vous voulûtes que je considérasse votre amour comme celui o un père de famille,

qui étant ravi de se voir un grand nombre de beaux enfans, chéris par ses voisins,

et servis avec applaudissement par une grande troupe de domestiques,

en aurait entre autres un petit qui ne serait pas encore arrivé à la beauté de ses frères,

qu’il prendrait néanmoins souvent entre ses bras par une tendresse de père,

et auquel il ferait des caresses, et donnerait de petits présens plus qu’aux autres.

Et vous ajoutâtes, que si j’avais cette humble estime de moi-même, de me croire la plus imparfaite de toutes,

le torrent de vos douceurs célestes ne cesserait jamais de couler dans mon âme.

 

Je vous loue, et je vous rends grâces, mou Dieu, amateur des hommes,

par le mérite de la reconnaissance réciproque qui est entre les personnes adorables de la Trinité,

de cette instruction salutaire et de plusieurs autres, dont vous avez, comme le meilleur de tous les maîtres, redressé tant de fois mes égaremens.

Je vous adresse mes soupirs dans l’amertume de Jésus-Christ votre Fils.

Je vous offre ses larmes et ses douleurs,

pour expiation de toutes les négligences par lesquelles j’ai si souvent étouffé l’esprit de Dieu dans mon cœur.

Je vous demande, en vue de l’oraison efficace de ce Fils bien-aimé, et par la force de l’Esprit-saint,

l’amendement de tous mes crimes, et la correction de tous mes défauts.

C’est là ce que je vous conjure de m’accorder,

par ce violent amour qui arrêtait votre colère, lorsque votre Fils unique, l’objet de vos délices,

passait parmi les hommes au nombre des criminels, et était traité de même.

 

CHAPITRE 19.

Combien Dieu se plaît à s’abaisser vers les créatures,

et avec combien de ferveur les Saints te glorifient dans cet abaissement.

Je rends grâces à votre amoureuse miséricorde, et à votre amour miséricordieux, mon aimable Sauveur,

de ce que vous avez daigné, par un témoignage de votre charité,

affermir mon âme douteuse et chancelante, lorsque, suivant ma coutume,

je vous demandais par l’importunité de mes désirs d’être délivrée de la prison malheureuse de la chair;

non pas afin que je n’en ressentisse plus les incommodités,

mais afin que votre volonté demeurât quitte de la dette volontaire de la grâce

que vous vous êtes obligé de payer pour le salut de mon âme, par l’excès de l’amour de votre propre Divinité;

non que votre toute-puissance divine et votre sagesse éternelle fussent forcées par quelque nécessité et malgré elles de m’accorder cette faveur;

mais d’autant que par une libéralité et une miséricorde sans bornes,

elle me l’accordaient sans avoir égard à mon ingratitude et à mon indignité.

 

Lors donc que je désirais ainsi d’être affranchie de la captivité du corps, vous me paraissiez, mon Dieu,

vous qui êtes l’honneur et la gloire du Ciel, descendre du trône royal de votre majesté,

et vous approcher des pécheurs par un abaissement obligeant et favorable,

pendant lequel il se répandait dans le vague des airs comme de certains ruisseaux d’une liqueur très-précieuse,

devant laquelle tous les Saints s’étant prosternés en action de grâces,

et s’étant désaltérés avec joie dans le torrent de ces voluptés,

ils entonnèrent un doux cantique à la louange de Dieu en reconnaissance des miséricordes qu’il exerce sur les pécheurs.

Pendant que toutes ces choses se passaient, j’entendis au même temps ces paroles:

“Considérez combien ce concert de louange est agréable non-seulement à mes oreilles,

mais touche même jusqu’au fond de mon cœur qui est tout embrasé d’amour;

et prenez bien garde de ne plus désirer dorénavant avec tant d’empressement d’être séparée du corps,

à dessein seulement de n’être plus dans cet état corruptible de la chair,

dans lequel je vous comble gratuitement des dons de ma grâce;

car plus ceux auxquels je me communique, en sont indignes,

plus toutes les créatures ont sujet de me glorifier avec d’autant plus de respect.”

 

Et comme vous m’exiles remplie de cette consolation,

au moment même que je m’approchais de votre Sacrement qui donne la vie,

aussitôt que j’eus recueilli mon esprit pour penser à ce mystère redoutable comme j’y étais obligée,

vous me fîtes encore connaître de quelle manière,

et avec quelle intention chacun doit entrer dans l’union sacrée de votre Corps et de votre Sang,

qui est que, quand ce Sacrement devrait servir de condamnation, si cela était possible,

il faudrait que l’amour qu’on doit avoir pour votre gloire et pour l’amour que vous nous y faites paraître,

fit estimer cela peu de chose, pourvu qu’on fit par-là éclater davantage votre miséricorde,

qui ne refuse point de se communiquer à ceux qui en sont si indignes.

Sur quoi voulant vous apporter pour cause,

que ceux qui par un sentiment de leur indignité se privent de la Communion,

ne le font qu’afin de ne pas profaner par une irrévérence présomptueuse la sainteté de ce Sacrement,

vous répliquâtes en ces termes:

“Celui qui communie avec l’intention que je viens de dire,

savoir par un pur désir de ma gloire, ne peut jamais communier avec irrévérence.”

Pour laquelle réponse, que louange et gloire vous soient rendues dans toute l’éternité des siècles.

 

CHAPITRE 20.

De quelques privilèges considérables que Dieu a accordés à sainte Gertrude,

et de la grâce qu’il a promise à ceux qui se souviendraient d’elle.

Que mon cœur, mon âme, avec toute la substance de ma chair, tous mes sens,

et toutes les forces de mon corps et de mon esprit,

et généralement toutes les créatures ensemble publient vos louanges,

et vous rendent leurs actions de grâces, ô Dieu infiniment doux,

et infiniment fidèle dans l’amour que vous avez pour le salut des hommes,

de ce que votre bonté ne s’est pas contentée de tolérer les préparations indécentes avec lesquelles j’ose m’approcher si souvent du banquet précieux de votre Corps et de votre Sang adorable;

mais que vos libéralités sans bornes ont encore ajouté ce dernier trait à vos faveurs dans la plus vile et la plus inutile de vos créatures:

 

Premièrement, de ce qu’ayant été assurée par un effet de votre grâce,

que tous ceux qui désirent de s’approcher de cet auguste Sacrement,

et qui sont retenus par le trouble respectueux d’une conscience craintive,

viennent à moi qui suis la moindre de vos servantes,

dans un sentiment d’humilité pour y chercher de l’assurance et de la force;

votre miséricorde excessive les juge dignes, pour récompense de cette humilité,

de participer à ces mystères saints, et d’en recevoir effectivement le fruit salutaire pour l’éternité:

vous avez encore ajouté,

que vous ne permettriez jamais que ceux que votre justice ne trouverait pas bon que j’en jugeasse dignes,

s’abaissassent à me demander conseil.

O dominateur suprême,

qui du haut du ciel ou vous faites votre demeure, jetez les yeux sur notre bassesse! (Psalm 112)

quels étaient les sentimens de votre compassion,

lorsque vous me voyiez approcher si souvent et si indignement de ce Sacrement redoutable,

et mériter de votre juste rigueur un châtiment sévère?

Vous vouliez sans doute disposer les autres à l’humilité, qui est la préparation nécessaire pour aller à vous,

quoique vous l’eussiez pu faire bien mieux sans moi;

et votre bonté ordinaire ayant égard à mon indigence, avait résolu d’accomplir son œuvre par mon ministère,

afin que j’eusse ainsi quelque part aux mérites de ceux qui devaient faire leur salut en profitant de mes avis.

 

Secondement, mon Dieu, votre miséricorde ne s’est pas contentée de m’appliquer ce seul remède,

parce qu’elle voyait bien qu’il ne suffisait pas tout seul à l’excès de mes misères;

c’est pourquoi vous m’avez encore assurée que tous ceux qui ayant le cœur percé de douleur et l’esprit anéanti par l’humilité,

me découvriraient quelque défaut avec, cris et gémissemens, vous les jugeriez,

ô Dieu de miséricorde, ou coupables, ou innocens, selon que je leur aurais fait connaître, par mes paroles,

que leur faute est grande ou légère,

et qu’ensuite ils devaient trouver un tel secours et un tel appui dans votre grâce,

qu’il ne seraient plus en danger d’être opprimé du poids de leurs iniquités, comme ils l’avaient été auparavant.

Vous avez aussi parce moyen soulagé mon indigence malheureuse:

de manière qu’encore que j’ai été si négligente pendant tous les momens de ma vie,

que je ne me suis jamais corrigée, comme je l’aurais dû, de la moindre de mes fautes,

vous n’avez pas laissé de me donner part au prix de la victoire des autres, en vous servant de moi, Sauveur,

qui ne suis qu’un organe très-faible, pour communiquer par ma bouche à ceux qui sont vos plus chers amis,

votre grâce victorieuse.

 

Troisièmement, l’abondante libéralité de votre grâce a enrichi la pauvreté de toute sorte de mérites où j’étais,

en me donnant cette assurance, que lorsque je promettrais quelque faveur à quelqu’un,

ou le pardon de quelque faute sur la confiance que j’ai en votre miséricorde,

votre divin amour avait promis de ratifier ma promesse,

et de l’exécuter aussi fidèlement que si c’eût été un serment sorti de la bouche même de la Vérité.

Vous ajoutâtes encore, que si quelqu’un trouvait que l’effet salutaire de mes promesses ne s’accomplissait pas aussitôt qu’il l’avait espéré,

il devait vous faire ressouvenir, sans se lasser, que je lui avais donné de votre part l’assurance de son salut;

et c’est ainsi, Seigneur, que prenant soin du mien, selon cette maxime de l’Evangile:

Vous serez mesuré de la même mesure que vous aurez mesuré les autres; (Matth. 7)

vous avez voulu au moins avoir cette occasion de juger favorablement les crimes d’une personne qui est si malheureuse que d’en commettre toujours de plus grands.

 

Quatrièmement, pour soulager mes misères,

vous m’avez assurée entre autres choses,

que quiconque se recommanderait à mes prières avec ferveur et humilité,

obtiendrait certainement tout le fruit qu’il croyait pouvoir s’obtenir par l’intercession d’un autre.

En quoi vous avez pourvu à ma négligence, qui m’empêchait de satisfaire,

tant aux prières qui sont d’obligation, qu’à celles qui se font gratuitement pour l’Eglise,

et vous avez trouvé moyen de m’en appliquer le fruit,

suivant ces paroles de David: Votre, prière retournera dans votre sein, (Psalm 34)

en me faisant participer au mérite de vos élus, qui vous demandent ces grâces par mon entremise,

quoique j’en sois si fort indigne, et en m’en accordant une partie pour suppléer à mon indignité.

 

Cinquièmement, vous n’avez cessé de travailler à l avancement de mon salut, en m’accordant,

comme par une faveur particulière, que quiconque, par un bon désir, une intention sainte,

et une humble confiance, me parlerait du progrès de l’âme dans les vertus,

ne sortirait jamais d’avec moi sans en être édifié, et sans que j’en reçusse intérieurement de la consolation:

en quoi vous avez appliqué un remède convenable à mes misères,

parce que moi qui en me laissant aller si souvent à des discours inutiles, répandais par terre,

pour ainsi dire, le talent d’éloquence que votre miséricorde m’avait confié,

je tirerai au moins quelque sorte de gain et d’avantage spirituel des bons sentimens que je laisse en depôt dans le cœur des autres.

 

Sixièmement, vous m’aviez accordé, Seigneur,

par votre libéralité cette faveur plus nécessaire que toutes les autres, que quiconque étant en grâce,

prierait avec une foi vive pour moi, qui suis la moindre de vos créatures,

ou bien ferait oraison, et pratiquerait quelques bonnes œuvres,

dans l’intention que je me corrigeasse des fautes et de l’ignorance affectée de ma jeunesse,

et même de ma corruption et de ma malice, vous lui accorderiez cette récompense par votre miséricorde,

qu’il ne sortirait point de cette vie avant que vous lui eussiez donné une grâce qui le rendît digne de votre entretien,

et qui vous fît prendre plaisir à lui donner des marques particulières de votre familiarité.

Et vous avez accordé toutes ces choses par un effet de votre tendresse paternelle pour secourir mon besoin extrême,

voyant qu’il était nécessaire d’employer plusieurs remèdes pour corriger la multiplicité de mes défauts et de mes négligences.

Ainsi votre amoureuse miséricorde ne voulant point me laisser périr,

et d’ailleurs l’ordre de votre justice ne pouvant permettre que je fusse sauvée avec toutes mes imperfections,

votre Providence a trouvé moyen de m’assister,

en me faisant profiter en mon particulier du mérite de plusieurs autres.

 

Vous avez ajouté, mon Dieu, à toutes ces faveurs, par un surcroît de libéralité, que si quelqu’un après ma mort,

considérant avec combien de familiarité vous vous êtes communiqué à moi dans mon extrême bassesse durant cette vie,

se recommandait humblement à mes prières quoique très-inefficaces,

vous l’exauceriez aussi volontiers qu’aucun de ceux qui réclameraient votre secours par l’intercession d’un autre,

pourvu que dans le dessein de réparer ses fautes et ses négligences,

il vous rendît d’humbles actions de grâces pour cinq bienfaits particuliers dont vous m’avez comblée.

 

Premièrement, pour l’amour par lequel vous m’avez choisie gratuitement de toute éternité,

ce que j’avoue être véritablement la plus grande de toutes les libéralités que vous m’avez faites;

car prévoyant et ne pouvant ignorer la suite de ma vie corrompue, l’excès de mon ingratitude,

et comme je devais malicieusement abuser de tous vos dons jusqu’au point que j’eusse mérité justement d’être privée de la raison humaine,

quand même j’aurais pris naissance parmi des païens, votre miséricorde, qui surpasse infiniment nos crimes,

n’a pas laissé de me choisir préférablement au reste des Chrétiens pour imprimer en moi le caractère de la sainte Religion.

 

Secondement, parce que vous m’avez attirée heureusement à vous;

et je reconnais que c’est un effet de la clémence et de la charité qui vous est naturelle,

qui a gagné par les attraits de ses caresses ce cœur rebelle et indompté,

qui méritait d’être chargé de fers et de chaînes.

Et il semblait que vous eussiez trouvé en moi la compagne fidèle de votre douceur,

et que le plus grand de tous vos plaisirs fût celui que vous trouviez à être uni à moi.

 

Troisièmement, de ce que vous m’avez attachée étroitement à vous;

et je déclare, comme j’y suis obligée, que c’est encore à votre libéralité insigne que j’en suis redevable,

et que c’est elle qui m’a choisie, quoique je fusse la plus dépourvue de toute sorte de mérites,

comme si le nombre des justes n’eût pas été assez grand pour recevoir l’abondance excessive de vos miséricordes;

non pas qu’il y eût en moi plus de disposition que dans les autres pour être justifiée;

mais qu’au contraire y en ayant moins, le miracle de votre charité en devait éclater davantage.

 

Quatrièmement, de ce que vous avez pris plaisir et avez fait comme vos délices de demeurer dans mon âme;

ce que j’attribue à l’ardeur de votre amour extatique, s’il est permis de parler ainsi,

qui vous a forcé de témoigner de parole que le sujet de votre joie était que votre sagesse toute-puissante pût s’unir par un secret admirable de sa charité,

avec une personne entièrement ingrate, et qui vous est tout-à-fait dissemblable.

 

Cinquièmement, de ce qu’il vous plaît d’accomplir votre œuvre heureusement en moi.

Et c’est une faveur que j’espère avec une humble confiance de la tendresse de votre charité,

et que j’adore avec reconnaissance, protestant, ô souverain, unique, véritable et éternel bien de mon âme,

que je n’y ai aucunement contribué par mes mérites, mais que c’est un pur don de votre libéralité.

 

Tous ces bienfaits venant de votre chanté prodigieuse, et étant si fort au-dessus de mon néant,

que je suis incapable de vous en rendre des actions de grâces proportionnées;

vous avez encore en ce point secouru mes misères,

en excitant les autres par des promesses obligeantes à vous rendre des actions de grâces,

dont le mérite pût suppléer à mes défauts.

Que tout ce qu’il y a de créatures dans le ciel, sur la terre, et dans les enfers, vous glorifient, mon Dieu,

et vous remercient de l’excès de votre amour.

 

CHAPITRE 21.

Ses actions de grâces envers Dieu,

en reconnaissance des privilèges singuliers qui sont rapportés ci-dessus.

Outre toutes ces choses, mon Dieu,

il vous a plu encore, par l’effusion de votre charité qu on ne peut assez estimer,

de ratifier et de sceller de cette manière les premières faveurs dont vous m’aviez honorée.

Car un jour, comme je les repassais en mon esprit, et que je comparais votre miséricorde avec ma malice,

bien que je fusse remplie d’une extrême joie de voir que vos grâces surpassaient infiniment mes crimes,

je me laissai aller jusqu’à ce point de présomption,

que de me plaindre de ce que vous ne m’aviez pas assurée de vos bienfaits en me touchant dans la main,

comme font ceux qui contractent ensemble:

et aussitôt votre douceur affable et accommodante s’engagea de satisfaire avec bonté à mes reproches,

en me disant:

“Ne vous plaignez pas de cela, ma fille, approchez, et recevez l’assurance de mes promesses.”

A l’heure même je vis du fond de ma bassesse, que vous m’ouvriez à deux mains l’arche de la nouvelle alliance;

c’est-à-dire, votre Cœur déifié, qui renferme les trésors de votre vérité immuable,

et que vous me commandiez, malgré mon incrédulité, d’y porter la main,

moi qui cherchais des miracles et des prodiges à la façon des Juifs;

et l’enfermant dans ce Cœur adorable que vous aviez ouvert pour moi:

“Voilà, me dites-vous, que je vous promets de conserver inviolablement les dons que je vous ai faits;

de manière néanmoins que si quelquefois j’en suspends les effets pour un temps,

je m’oblige de la part de la toute-puissance, de la bonté, et de la sagesse de la Trinité sainte,

au milieu de laquelle je vis et je règne comme Dieu dans tous les siècles des siècles,

de vous en récompenser ensuite au triple, et avec usure.”

 

Après que vous eûtes prononcé ces paroles par un effet de votre bonté infinie,

comme je retirai ma main de votre Cœur, j’y aperçus sept cercles d’or en forme de bagues;

il y en avait un à chaque doigt, et trois à celui où se met l’anneau nuptial;

ce qui était un témoignage assuré que vous aviez confirmé selon mon désir les sept privilèges que vous m’aviez accordés,

ainsi que je l’ai rapporté au Chapitre précédent.

Vous n’en demeurâtes pas encore là, Seigneur,

et par une profusion toute nouvelle vous ajoutâtes ces promesses à celles que vous m’aviez déjà faites:

“Toutes les fois, me dites-vous, que pensant à votre indignité,

vous reconnaissez que vous n’avez point mérité les dons que je vous fais,

et que vous avez une grande confiance en ma miséricorde,

autant de fois vous acquittez-vous envers moi du tribut et de la redevance

que vous me devez de vos biens.”

 

O que votre bonté paternelle est ingénieuse à pourvoir aux besoins de ses enfans,

quoiqu’ils aient dégénéré de la noblesse de leur origine!

puisque, après que j’ai dissipé tous vos biens, après que je suis déchue de l innocence,

et que par une suite nécessaire je vous ai privé du culte et des devoirs qui vous étaient agréables,

vous daignez encore accepter comme une offrande la réflexion que je ferai sur ma misère,

et la vue que je jetterai sur mes défauts, quoique le nombre en soit si grand, qu‘ ils ne puissent être cachés.

Donnez-moi la grâce, dispensateur des dons, source de tout bien,

vous, Seigneur, sans qui il n’y a rien de bon ni de saint,

de reconnaître mon indignité pour votre gloire et pour le salut de mon âme,

dans tous vos bienfaits, soit grands, soit petits, soit intérieurs, soit extérieurs, et sur toutes choses,

d’avoir une confiance parfaite en vos miséricordes.

 

CHAPITRE 22.

De quelle façon sainte Gertrude fut admise à la vision de Dieu, et transfigurée en lui. –

Le baiser de paix, les caresses, et les autres faveurs qu’elle reçut pour lors de son Époux.

Je crois qu’il y aurait une extrême injustice,

si, me ressouvenant des dons gratuits que j’ai reçus de votre clémence charitable,

nonobstant mon indignité, je passais sous silence, comme par une espèce d’ingratitude,

les œuvres de miséricorde que votre bonté singulière exerça sur moi dans un certain Carême.

Car le second Dimanche, comme on chantait à la Messe avant la procession le Répons qui commence;

Vidi Dominum facie adfiaient, etc. J’ai vu le Seigneur face à face, etc.

mon âme se trouvant tout d’un coup environnée d’un éclat prodigieux de lumière,

qui n’était autre que celle de votre révélation, il me sembla voir comme une face collée sur la mienne,

qui, selon l’expression de saint Bernard, n’était renfermée sous aucune forme,

mais donnait la forme à tout être; qui ne surprenait pas les yeux du corps, mais qui charmait les yeux de l’âme;

et qui était aimable, non par l’éclat de son teint, mais par les dons de son amour.

Il n’y a que vous qui sachiez combien non-seulement mon âme,

mais encore toutes les puissances de mon cœur ont trouvé de plaisir dans cette vision heureuse,

où vos yeux brillant comme deux soleils regardaient directement les miens;

c’est pourquoi, faites-moi la grâce que je vous en témoigne ma reconnaissance par mon zèle et par mon service durant toute ma vie.

 

Mais quoique la rose soit beaucoup plus belle, et répande une odeur bien plus douce au printemps,

lorsqu’elle est dans sa fraîcheur et sa nouveauté, que sur l’arrière-saison,

où l’on dit qu’elle refleurit d’une façon agréable après avoir été sèche pendant un long temps,

le souvenir de la joie passée ne laisse pas pourtant de réveiller en nous quelque sorte de plaisir;

c’est pourquoi j’ai envie de représenter par quelque comparaison quels ont été les sentimens de mon âme dans cette vision glorieuse,

où je vous ai contemplé de l’état de ma bassesse dans la grandeur de votre majesté,

afin de faire éclater par là l’excès de votre amour, et que si quelqu’un de ceux qui liront ce que j’écris,

a reçu de vous de semblables ou même de plus grandes faveurs,

il soit excité par le souvenir que j’en réveillerai en lui, à vous en rendre grâces.

Et moi-même en les repassant souvent par mon esprit,

je dissiperai en quelque façon les ténèbres de ma négligence,

en exposant mon cœur aux rayons de ce Soleil de justice.

 

Lors donc que vous approchâtes, comme je viens de le dire, votre face adorable,

sur laquelle se trouve la source abondante de toute félicité,

de la mienne qui était si fort indigne de la toucher, j’aperçus une douce lumière, qui sortant de vos yeux divins,

et passant par les miens, se répandait dans toutes les plus secrètes parties de moi-même,

et me sembla remplir tous mes membres d’une vertu et d’une force admirable.

Je me trouvai d’abord disposée comme si elle eût desséché la moelle de mes os,

et puis détruisant ensuite et la chair et les os même,

en sorte que toute ma substance ne me paraissait plus être rien autre chose que cette splendeur divine,

qui brillant en elle-même avec plus d’attraits et de beauté qu’il n’est possible de le dire,

remplit mon âme d’une joie et d’une sérénité incroyable.

 

Mais que puis-je ajouter de plus touchant cette vision sublime, si on peut l’appeler ainsi?

Car, pour dire franchement ma pensée,

toute l’éloquence du monde n’eût jamais pu me persuader durant toute ma vie,

qu’on eût dû vous voir d’une façon si noble, même dans la gloire céleste;

si votre amour, mon Dieu, l’unique salut de mon âme, ne me l’avait fait connaître par cette heureuse expérience.

Je me contenterai de dire, que s’il en est de même des choses divines comme des choses humaines;

et que le baiser de votre bouche sacrée soit autant au-dessus de cette vision que je le pense:

j’assure en vérité que si Dieu ne conservait l’homme dans l’état présent,

l’âme à laquelle il permet de goûter ces douceurs un seul moment,

ne s’empêcherait jamais de se séparer de son corps,

quoique je n’ignore pas que votre toute-puissance impénétrable a accoutumé,

par un effet de sa charité, de proportionner sagement sa vision, ses caresses, ses baisers,

et les autres marques de son amour, aux circonstances des lieux, des temps, et des personnes.

 

Je vous rends grâces dans l’union de l’amour mutuel qui règne dans la Trinité toujours adorable,

de ce que j’ai souvent éprouvé, que vous avez daigné me favoriser de vos caresses,

en sorte qu’étant tantôt assise et occupée à penser profondément à vous,

et tantôt récitant les Heures, ou disant l’Office des morts,

vous avez souvent pendant un seul Psaume donné plus de dix fois le doux baiser de paix à mon âme;

mais un baiser qui surpasse de beaucoup la douceur du miel et l’excellence des parfums;

et j’ai souvent remarqué que vous me regardiez d’un œil favorable dans les caresses obligeantes

que vous faisiez à mon âme.

Mais quoique toutes ces choses fussent remplies d’une extrême douceur,

j’avoue néanmoins que rien ne m’a touchée davantage, comme ce regard majestueux dont je viens de parler;

en reconnaissance duquel, et de toutes les autres choses dont vous seul connaissez le mérite,

que vous jouissiez sans cesse de cette douceur ineffable, qui est au-dessus des sens,

et que les personnes divines se communiquent mutuellement dans le sein de la Divinité.

 

Qu’une semblable action de grâces, ou une plus grande encore s’il est possible,

vous soit rendue pour une faveur extraordinaire que vous m’avez accordée,

dont vous seul avez la connaissance, et qui est si grande,

que je ne puis point l’exprimer par la faiblesse de mes paroles,

ni aussi la passer entièrement sous silence, de peur que si j’en perdais le souvenir par fragilité,

et contre toute sorte de devoir, ce que je vous prie de ne pas permettre,

ces écrits servent pour m’en renouveler la mémoire, et pour m’en donner de la reconnaissance.

Mais, mon Dieu, ne souffrez pas que la plus basse de vos servantes tombe dans cet excès de folie,

que de manquer volontairement pendant un seul clin d’œil à la gratitude qu’elle est obligée d’avoir pour les visites dont vous l’avez honorée gratuitement,

et par votre pure libéralité, et qu’elle a entretenues durant tant d’années sans l’avoir mérité.

Car quoique je sois la plus indigne de toutes les créatures,

j’avoue néanmoins que ces sortes de visites dont vous m’avez favorisée,

ont surpassé tout ce qu’une personne aurait jamais pu mériter dans cette vie.

Je conjure donc votre miséricorde de conserver ce don en moi, pour sa gloire,

avec la même bonté qu’elle me l’a fait libéralement, et sans que je l’aie mérité;

et agissez tellement par lui sur ma faiblesse, que toutes les créatures vous en glorifient éternellement;

car la gloire de votre excessive miséricorde éclate d’autant plus, que mon indignité est plus connue.

 

CHAPITRE 23.

Récapitulation des plus insignes faveurs que Dieu a faites à sainte Gertrude,

et qu’on a déjà rapportées ci-dessus. –

Les plaintes continuelles qu’elle a formées contre son infirmité; et son ingratitude envers tous ces dons.

Que mon âme vous bénisse, Seigneur mon Dieu et mon Créateur;

mais qu’elle vous bénisse du plus profond de mon cœur,

et qu’elle publie les miséricordes dont votre charité surabondante m’environne sans y être aucunement obligée,

ô Dieu plein d’amour.

Je rends grâces, autant qu’il est en mon pouvoir, à votre clémence infinie:

je loue et glorifie votre patience infatigable qui vous a fait me tolérer,

lorsque je passais tout le temps de mon enfance et de ma jeunesse presque jusqu’à

la fin de ma vingt-cinquième année dans un tel aveuglement et une telle folie,

que si vous ne m’eussiez préservée,

soit par l horreur naturelle que vous m’aviez donnée poulie mal,

et l’inclination pour le bien, soit par la répréhension de mes proches, et par tant d’autres secours,

et que vous ne m’eussiez sauvée par votre pure miséricorde,

il me semble que je fusse tombée par mes pensées,

par mes paroles et par mes actions dans tous les désordres

qui se fussent présentés dans toutes sortes d’occasions,

ni plus ni moins que si j’eusse été une infidèle au milieu des infidèles, et que je n’eusse point connu,

mon Dieu, que vous êtes le rémunérateur du bien, et le vengeur du mal que nous faisons,

quoique vous m’eussiez choisie dès mon enfance, c’est-à-dire, dès l’âge de cinq ans,

pour vivre dans le sein de la Religion sainte parmi vos plus fidèles amis.

 

Quoique votre félicité, Seigneur, ne reçoive ni accroissement ni diminution,

et que vous n’ayez point besoin du bien que nous faisons,

néanmoins la tiédeur de ma vie misérable a servi à ternir vos louanges,

si l’on peut parler de la sorte, et à les diminuer, moi qui étais justement obligée de vous glorifier sans cesse,

et à chaque moment, de toutes les puissances de mon âme, avec tout le reste des créatures.

Vous seul connaissez les sentimens de mon cœur là-dessus,

et combien il pouvait être profondément touché de la condescendance que vous daigniez avoir pour lui.

 

C’est pourquoi, ô Père charitable, dans ce même sentiment,

je vous offre pour la rémission de tous mes péchés toutes les souffrances que votre Fils bien-aimé endura,

lorsqu’il criait couché sur du foin dans une étable, et toutes, celles qu’il a encore supportées depuis,

jusqu’à ce qu’ayant baissé sa tête, lorsqu’il était sur la croix, il rendit l’esprit avec un grand cri;

et je vous les offre toutes par le mérite des besoins de son enfance, des privations de son bas âge,

des afflictions de son adolescence, et des passions de sa jeunesse.

De plus, pour satisfaction de toutes mes négligences, je vous présente,

Père éternel, toute la conduite de votre Fils, qui a été très-parfait dans ses pensées, dans ses paroles,

et dans ses œuvres, depuis le temps qu’étant descendu de votre trône céleste,

il a passé par le sein d’une Vierge pour entrer dans ce monde,

jusqu’à ce qu’il ait présenté devant votre face paternelle sa chair victorieuse et tout éclatante de gloire.

 

Et parce qu’il est juste que le cœur de celui qui vous aime, compatisse à toutes vos afflictions;

je vous prie, pour l’amour de votre Fils, par la vertu du Saint-Esprit, que quiconque à ma recommandation,

ou par quelque autre motif, formera un désir de suppléer à mes défauts pour votre gloire,

quand ce ne serait que par un seul gémissement, ou par quelque petite action que ce puisse être,

soit durant ma vie, soit après ma mort, vous receviez aussi pour lui,

et pour la rémission de ses péchés et de ses négligences,

l’offre que je vous fais des souffrances et des entretiens de votre Fils bien-aimé;

et afin que j’obtienne l’effet de ma demande,

je vous conjure de faire persévérer mon désir sans interruption jusqu’à la fin des siècles,

et même encore lorsque j’aurai le bonheur de régner par la grâce avec vous dans les cieux.

 

J’adore et bénis encore en action de grâces, avec toute l’humilité où il plaît à votre miséricorde de me plonger,

votre tendresse charitable par laquelle, nonobstant le désordre de ma vie,

vous avez comme un Père miséricordieux conçu pour moi des pensées,

non de sévérité, mais d’union et de paix, en me comblant de la multitude et de la grandeur de vos bienfaits,

comme si j’eusse mené parmi les hommes la vie d’un Ange sur la terre.

Vous commençâtes votre œuvre en moi durant l’Avent,

avant que j’eusse atteint la vingt-cinquième année de mon âge,

qui ne devait s’accomplir que le jour des Rois suivant;

et ce fut par une certaine crainte, dont je me trouvai tellement agitée,

que je commençai à sentir du dégoût pour tous les plaisirs de la jeunesse,

et qu’ainsi mon cœur devint en quelque sorte préparé pour vous recevoir.

 

Etant entrée ensuite dans ma vingt-sixième année, la seconde férie avant la fête de la Purification,

sur le couchant de ce même jour, Seigneur, qui êtes la lumière véritable qui luit au milieu des ténèbres,

vous fîtes finir avec l’obscurité du trouble et de la confusion dont je viens de parler, le jour de la crainte,

qui est attaché aux personnes de mon âge, et couvert des nuages de l’ignorance des choses spirituelles.

Car dans ce même moment vous me donnâtes des marques évidentes de votre charité surprenante et de votre aimable présence, et vous m’apprîtes,

par une réconciliation amoureuse, à vous connaître et à vous aimer:

et m’ayant fait rentrer en moi-même, qui ne m’étais point connue jusqu’alors,

vous avez agi avec moi par des voies secrètes et admirables;

en sorte que vous trouviez le même plaisir à vous entretenir sans cesse dans mon cœur avec mon âme,

qu’un ami trouve à vivre dans sa maison avec son ami, ou même un époux avec son épouse.

 

Me visitant donc par diverses fois et de plusieurs manières différentes pour entretenir ce commerce de charité,

vous vous communiquâtes à moi d’une façon particulière

et extraordinairement obligeante la veille de l’Annonciation;

et enfin recommençant avec plus de ferveur un certain matin avant l’Ascension,

vous achevâtes mon bonheur sur le soir après Complies, en m’accordant cette rare faveur qui doit,

donner de l’admiration et du respect à toutes les créatures,

qui est que depuis ce temps-là jusqu’à présent je ne me suis jamais aperçue

que vous vous soyez éloigné de mon cœur pendant un seul clin d’œil;

au contraire je vous ai toujours trouvé présent toutes les fois que je suis rentrée en moi-même,

excepté une seule fois que vous en avez été absent pendant onze jours seulement.

 

Comme je ne puis expliquer par mes paroles ni le prix ni le nombre des richesses

que vous m’avez pour lors départies,

afin de me rendre votre présence salutaire plus agréable:

permettez-moi, ô Distributeur de toute grâce,

de vous offrir en reconnaissance un sacrifice de joie dans un esprit d’humilité;

mais particulièrement de ce que vous vous êtes préparé dans mon cœur une demeure si belle,

et si fort selon votre désir et le mien,

que je n’ai rien lu ni entendu dire du Temple de Salomon, ni du Palais du roi Assuérus,

qui me semblât préférable aux charmes intérieurs que votre grâce avait mis en moi,

et que vous m’avez permis de partager avec vous, quoique j’en fusse entièrement indigne,

comme un Roi partage ce qu’il a de plus précieux avec la Reine son épouse.

 

Or, entre toutes les faveurs que vous m’avez faites,

il y en a deux que j’estime particulièrement au-dessus de toutes les autres.

La première, c’est que vous avez imprimé sur mon cœur les caractères glorieux de vos plaies salutaires.

Et la seconde,

que vous avez si véritablement et si profondément percé ce même cœur des traits de votre amour,

que quand vous ne m’auriez jamais donné de plus grande consolation ni au-dedans ni au-dehors de moi,

vous m’avez rendue si heureuse par ces deux-là seulement, que quand j’aurais encore mille ans à vivre,

j’y trouverais à chaque moment plus de joie, d’instruction et de reconnaissance,

qu’il ne m’en faudrait pendant un si long temps.

 

Outre toutes ces choses, vous m’avez encore fait entrer dans votre secrète amitié,

en m’ouvrant de différentes manières cette arche sacrée de la Divinité, c’est-à-dire,

votre Cœur déifié, pour être la source féconde de tous mes plaisirs;

et tantôt me le présentant gratuitement, tantôt, par une plus grande marque de notre familiarité réciproque,

me le donnant en échange pour le mien,

vous m’avez révélé des mystères si cachés touchant vos jugemens et votre félicité,

et vous avez si souvent attendri mon âme par des caresses si amoureuses,

que si je ne connaissais point l’effusion surabondante de vos miséricordes,

je serais surprise d’apprendre même que vous eussiez choisi entre toutes les créatures,

votre sainte et bienheureuse Mère, qui règne avec vous dans le Ciel,

pour lui donner des marques si extraordinaires de tendresse et d’affection.

 

Parmi toutes ces marques de votre bienveillance,

m’ayant quelquefois conduite avec toute la douceur possible à la connaissance salutaire de mes défauts,

vous m’avez en même temps épargné la honte et la confusion avec autant de charité,

que si (pardonnez-moi de le dire) il se fût agi de la perte de la moitié de votre Royaume,

que de faire rougir le moins du monde une fille de ses imperfections.

 

Ainsi, pour me les faire connaître, vous vous êtes servi d’un sage expédient,

en me découvrant les défauts qui vous déplaisaient en quelques personnes,

et dont je me trouvais plus coupable qu’aucun autre, lorsque je venais à faire réflexion sur moi-même,

quoique vous ne m’ayez jamais donné la moindre marque que vous les aperceviez en moi.

 

De plus, vous avez attiré mon âme par les promesses fidèles des biens

que vous désiriez lui faire durant et après la mort;

et quand je ne tiendrais que cette seule faveur de vous,

elle suffirait pour remplir mon cœur d’une espérance vive, et le faire soupirer après vous.

 

Mais l’océan de votre miséricorde infinie ne s’est pas épuisé en me faisant ces grâces:

vous m’en avez fait d’incomparablement plus grandes en exauçant les prières fréquentes

que je vous adressais soit pour les pécheurs,

soit pour les âmes, soit pour quelques autres considérations,

et je n’ai point trouvé d’ami assez fidèle à qui j’osasse en découvrir la grandeur et l’excellence autant

que je la connaissais moi-même,

à cause de la tiédeur du cœur humain, qui est tardif et languissant à croire ces merveilles.

 

Enfui pour comble de vos bienfaits vous m’avez donné pour avocate la bienheureuse Marie votre Mère,

et Vierge tout ensemble, et vous m’avez recommandée à elle amoureusement plusieurs fois,

avec les mêmes empressemens qu’un époux fidèle aurait pu recommander son épouse bien-aimée à sa propre mère.

 

Vous m’avez aussi souvent envoyé pour mon service les plus grands de votre cour,

non-seulement du chœur des Anges et des Archanges,

mais encore des ordres plus relevés, selon que votre sagesse le jugeait plus à propos pour moi,

afin de me faire avancer dans les exercices spirituels suivant les fonctions qui leur sont propres.

Mais lorsque vous me priviez quelquefois de la jouissance de vos délices, afin de mieux ménager mon salut,

j’oubliais aussitôt par une lâche et honteuse ingratitude tous vos dons, comme s’ils ne m’eussent servi de rien;

et s’il arrivait quelque temps après que je me reconnusse par le moyen de votre grâce,

et que je vous redemandasse ce que j’avais perdu, ou bien même quelque autre chose,

soudain vous me le rendiez tout entier,

de même que si c’eût été un dépôt que j’eusse eu soin de vous donner en garde.

 

Outre toutes ces faveurs, vous m’en avez encore fait d’autres qui sont plus estimables;

car plusieurs fois, mais principalement le jour de votre sacrée Nativité,

le Dimanche où la Messe se commence par ces paroles:

Esto mihi, etc. Prenez-moi, mon Dieu, en votre protection, etc.

et encore un autre Dimanche après la Pentecôte, vous m’avez élevée,

ou plutôt vous m’avez ravie à une si étroite union avec vous, que je suis plus surprise que d’un miracle,

comment depuis ce temps-là j’ai encore pu vivre comme une créature parmi les créatures,

et ce qui est le plus étonnant, et même épouvantable,

comment j’ai été si misérable que de ne pas me corriger de mes défauts, comme j’y étais obligée.

Cependant la source de votre miséricorde ne s’est point tarie pour moi, ô Jésus,

le plus charitable de tous ceux qui ont de l’amour,

ou plutôt le seul qui aime véritablement et sans intérêt ceux même qui en sont indignes.

Car dans la suite du temps, m’étant oubliée de ma bassesse,

et étant venue à un tel excès d’indignité et d’ingratitude,

que d’avoir du dégoût pour des choses

qui méritaient d’être le sujet de la joie continuelle et des louanges du ciel et de la terre,

quand ce n’eût été que parce qu’un Dieu infini s abaissait sans réserve vers un vermisseau si vil et si abject;

vous, Seigneur, dont le propre est de donner, de renouveler et de conserver tout bien,

vous avez réveillé mon assoupissement, pour m’exciter à la reconnaissance,

en révélant à des personnes qui vous sont chères, et qui sont dévouées singulièrement à votre service,

quelques particularités des dons que vous m’avez faits,

et dont elles ne pouvaient avoir connaissance d’ailleurs, étant assurée de n’en avoir fait part à personne;

et cependant j’ai appris de leur bouche des choses que je croyais n’être point sorties du secret de mon cœur.

 

En voici quelques-unes qui se présentent à ma mémoire, que je vous rends, puisqu’elles vous appartiennent,

et que je chante à votre | honneur, comme un cantique sur un instrument harmonieux,

qui n’est autre que votre Cœur divin, par la vertu de l’Esprit consolateur:

“Père éternel, Dieu adorable, que tout ce qui est au ciel, sur la terre, et dans les enfers,

que toutes les choses qui sont, qui ont été, et qui seront à l’avenir,

vous rendent des actions de louange et de grâce.”

 

Tout de même donc que l’or est ce qui brille le plus parmi la diversité des autres couleurs,

et que le noir paraît plus enfoncé, à cause qu’il a moins de ressemblance avec ce métal;

il en est ainsi de l’obscurité et des ténèbres de mou ingratitude et de ma mauvaise conduite,

à l’égard de la splendeur des bienfaits que Dieu m’accorde en si grand nombre.

Car ne pouvant point me faire des faveurs qui ne soient conformes à sa libéralité royale et toute divine,

je ne les ai point aussi reçues autrement que dans cet esprit de rusticité qui m’est naturel,

el comme une corruptrice malheureuse de ses faveurs.

Ce que pourtant vous dissimuliez par un effet de votre clémence naturelle,

en sorte que vous ne paraissiez jamais moins me faire du bien,

qu’au moment même que vous m’en faisiez le plus.

Lors donc que vous voulûtes chercher un lieu pour faire votre demeure au milieu de mon indigence,

vous qui reposez heureusement dans le sein amoureux e votre Père céleste,

j’ai été si négligente et si peu soigneuse de vous rendre ces devoirs d’hospitalité en m’efforçant de vous complaire,

que j’aurais été obligée de traiter avec plus de soin et d’humanité un lépreux,

qui, après m’avoir chargée d’injures et d’outrages, aurait été contraint par nécessité de loger dans ma maison.

 

Bien plus, Seigneur, qui parez les astres de tant de beauté,

au lieu de reconnaître toutes les grâces que vous me faisiez,

soit en remplissant mon intérieur de consolation,

soit en imprimant sur moi les caractères de vos plaies sacrées,

soit en me faisant part de vos secrets, et de ceux même de vos amis,

soit enfin en me donnant des témoignages de votre amitié et de votre tendresse,

qui ont plus fait ressentir de joie à mon esprit,

que je n’en eusse pu trouver dans les choses de la terre depuis l’orient jusqu’à l’occident;

j’ai été si ingrate, que de vous outrager par le mépris que j ai fait de toutes ces choses;

et cherchant un plaisir étranger,

je n’ai point eu de honte de préférer l’amertume des choses du monde à la douceur de votre manne céleste.

J’ai étouffé en moi les fruits de l’espérance, en me défiant de la sûreté de vos promesses,

ô Dieu de vérité, comme si vous eussiez été un homme menteur, qui ne tient jamais ce qu’il promet.

 

J’ai aussi offensé la bonté avec laquelle vous avez écouté si favorablement mes prières quoique indignes,

en endurcissant souvent mon cœur contre votre volonté;

et ce que je ne devrais dire que les larmes aux yeux,

c’est que j’ai fait quelquefois semblant de ne pas la connaître,

de peur que les reproches de ma conscience ne m’obligeassent de l’accomplir.

 

J’ai pareillement méprisé le secours de votre glorieuse Mère,

et celui de vos Esprits bienheureux que vous m’avez présenté;

et j’ai été si misérable, que de servir d’obstacle à mes amis d’ici-bas,

dont je cherchais l’appui, au lieu que je ne devais me fonder que sur vous seul.

Et bien loin d’augmenter ma gratitude et ma vigilance sur mes défauts,

voyant que votre charité me continuait vos faveurs et me les conservait tout entières au milieu de toutes mes négligences,

qu’au contraire, vous rendant le mal pour le bien, à la façon des tyrans,

ou même des démons, je prends la hardiesse de vivre avec moins de précaution.

 

Après tout, le plus grand de mes crimes,

c’est qu’après l’union incroyable que j’ai eue avec vous, et qui n’est connue qu’à vous seul,

je n’ai point appréhendé de souiller de nouveau mon âme des mêmes défauts auxquels vous aviez permis qu’elle fût attachée,

afin qu’en les combattant j en demeurasse victorieuse parle secours de votre grâce,

et qu’ainsi j’en reçusse éternellement une plus grande gloire avec vous dans les cieux.

J’ai encore péché en ce que, lorsque vous découvriez à mes amis les dons secrets que vous me faisiez,

afin de m’exciter parce moyen à la reconnaissance, m’écartant de votre intention,

j’entrais dans des sentimens d’une joie humaine,

sans me soucier de correspondre à vos desseins par des devoirs de gratitude.

 

Et maintenant, ô Créateur adorable de mon âme,

souffrez que les gémissemens de mon cœur s’élèvent jusqu au Ciel pour l’expiation de toutes ces fautes,

et des autres encore dont celles-ci pourraient me faire ressouvenir.

Recevez la plainte du grand nombre d’offenses que j’ai commises contre votre bonté divine;

je vous l’offre avec toute la reconnaissance et tout le respect que vous nous avez donné pouvoir de vous offrir,

parle mérite de votre Fils bien-aimé, dans la vertu du Saint-Esprit,

tout ce qui est au ciel, sur la terre, et dans les enfers.

 

Puisque je suis donc tout-à-fait incapable de produire des fruits dignes de pénitence;

je conjure votre miséricorde, mon aimable Sauveur,

d’inspirer aux cœurs qui ont assez de fidélité et de zèle pour vous apaiser par un sacrifice de propitiation,

de réparer par leurs gémissemens, par leurs prières,

et par quelques autres bonnes œuvres qu ils consacreront à votre unique louange,

mes défauts, qui sont si grands et si opposés aux dons que vous me faites;

parce que, comme vous voyez le fond de mon cœur,

vous connaissez clairement que ce n’a été que par un pur amour de votre gloire que j’ai écrit ces choses,

afin que plusieurs les lisant après ma mort,

soient touchés de votre douceur et de votre clémence, considérant la grandeur de votre amour,

qui vous a fait abaisser pour le salut des hommes jusqu’à un tel point,

que de permettre que vos dons qui sont si précieux, et en si grand nombre, fussent si fort exposés au mépris,

que je les aie moi-même corrompus.

 

Mais je rends grâces de toute l’étendue de mon pouvoir à votre miséricorde infinie,

Seigneur qui m’avez créée et m’avez donné une nouvelle vie au baptême,

de ce que, par un excès de bonté, vous m avez fait connaître véritablement que quiconque,

fût-ce même un pécheur, porterait sa volonté avec l’intention que je viens de dire,

à se souvenir de moi pour vous honorer, soit en priant pour les pécheurs, soit en rendant grâces pour les élus,

soit en pratiquant quelque autre bonne œuvre avec le plus de ferveur qu’il pourra,

ne sortira pas de cette vie, que vous ne lui accordiez la grâce de vous plaire,

et de mettre son cœur en état que vous y puissiez trouver de la joie et du plaisir;

en reconnaissance de quoi vous soit rendue cette louange éternelle,

qui retourne sans cesse vers l’amour incréé qui est son principe.

 

CHAPITRE 24.
Conclusion de ce Livre.

Viola, Seigneur, que je vous représente le talent de votre fervente charité,

que vous m’avez confié, quoique je sois la dernière et la plus indigne des créatures.

Je l’ai ménagé pour votre louange par l’amour que je vous porte,

tant en ce que j’ai écrit auparavant, qu’en ce que j’écrirai dans la suite.

Et je puis assurer hardiment, comme je crois aussi que cela est avec votre grâce,

qu’aucun motif ne m’a jamais portée à dire et à écrire ces choses,

que le seul consentement de votre volonté, le désir de votre gloire, et le zèle pour le salut des âmes.

Je désire donc qu’on vous loue, et qu’on vous rende grâces sur votre propre témoignage,

de ce que mon indignité ne vous a point fait retirer de moi votre excessive miséricorde.

Je désire encore qu’on vous loue de ce que quelques-uns lisant ces écrits sont charmés de la douceur de votre charité, et en ressentent leurs entrailles tout émues:

et de même que ceux qui étudient, commençant par la première instruction de l’alphabet,

arrivent jusqu’à la connaissance de la Philosophie;

ainsi ils sont conduits par le récit de ces choses, comme par des peintures et par des images,

à la recherche de cette manne cachée qu’on ne trouve point dans le mélange des choses corporelles,

mais dont on a encore faim après l’avoir mangée.

C’est aussi afin que vous qui êtes le dispensateur tout-puissant de tous les biens,

daigniez nous nourrir pendant tout le chemin de cet exil,

jusqu’à ce que n’ayant point de voile qui nous couvre le visage,

et contemplant comme en un miroir la gloire du Seigneur,

nous soyons transformés en son image, passant d’une moindre gloire à une plus grande,

comme étant illuminés par votre esprit amoureux. (2. Cor. 3)

Mais cependant accordez, suivant vos fidèles promesses et l’humble désir de mon cœur,

à ceux qui liront ces écrits par humilité, la paix de votre amour, la compassion de mes miseres,

et une componction utile pour leur propre avancement,

afin qu’il s’élève vers vous, de leurs cœurs embrasés d’amour, comme d’autant d’encensoirs d’or,

une douce odeur qui supplée à tous les défauts de mon ingratitude et de ma négligence. Ainsi soit-il.

FIN DU SECOND LIVRE.

 

 

LIVRE TROISIÈME.

 

CHAPITRE 1.

Dieu donne sa sainte Mère à Gertrude pour lui tenir lieu de mère à elle-même,

afin que dans ses afflictions et dans ses peines elle pût recourir à cette divine Mère.

Sainte Gertrude ayant appris par une révélation divine,

que, pour rehausser son mérite, elle était sur le point de souffrir quelque disgrâce,

et se sentant pour cela saisie de crainte par une faiblesse humaine, le Seigneur eut pitié de son abattement,

et par une condescendance charitable il lui donna pour mère, et pour lui servir d’une gouvernante fidèle,

l’auguste Reine des cieux, la Mère féconde des miséricordes,

afin que quand le poids de la douleur serait au-dessus de ses forces,

elle trouvât toujours un refuge assuré auprès de cette Mère de consolation,

dans le sein de laquelle elle saurait devoir rencontrer du soulagement.

 

Quelque temps après,

étant dans un extrême déplaisir de ce qu’une personne dévote voulait l’obliger de révéler les faveurs singulières dont Dieu l’avait honorée la fête précédente,

tant à cause qu’elle avait d’une part des raisons qui lui rendaient pour lors cette chose difficile,

que parce qu’elle appréhendait de l’autre de résister à la volonté divine,

en s’opposant à ce qu’on lui demandait;

elle eut recours à la Mère des affligés, afin d’apprendre d’elle ce qu’elle devait faire dans cette conjoncture.

“Répandez, lui dit-elle, tout ce que vous possédez,

parce que mon Fils est assez riche pour vous rendre ce que vous aurez employé pour sa gloire.”

Mais ayant trouvé tant de précautions et d’adresses, pour pallier et couvrir ces dons secrets et cachés,

qu’ils ne pouvaient plus aucunement servir pour l édification des autres,

elle se prosterna aussi aux pieds du Seigneur,

le suppliant de lui faire connaître ce qui était le plus selon son cœur,

et de lui donner aussi la volonté de l’accomplir.

Sa confiance mérita de recevoir cette réponse de la miséricorde divine;

Donnez mon argent à la banque, afin que quand je viendrai, je le retire avec les intérêts. (Luc. 19)

Et ainsi elle apprit que des raisons qu’elle croyait très-justes, et lui être inspirées par l’esprit de Dieu,

ne prenaient effectivement leur naissance que d’un sentiment propre et humain:

c’est pourquoi elle commença à se relâcher dès lors de la sévérité de son dessein,

et ce ne fut pas sans sujet, puisque, selon le témoignage de Salomon,

la gloire de Dieu est de tenir caché ce qu’il fait,

et celle des Rois au contraire consiste à publier sa parole et ses merveilles. (Prov. 25.2)

 

CHAPITRE 2.

Que l’adversité est comme l’anneau spirituel et le gage

que Dieu donne aux âmes qu’il prend pour ses épouses.

Gertrude offrant à Dieu dans sa prière toutes les peines qu’elle souffrait dans le corps et dans l’esprit,

et tous les plaisirs dont elle était privée, tant dans l’âme que dans la chair,

le Seigneur lui apparut, et lui fit voir ce plaisir et cette peine dont elle lui avait fait une offrande,

sous la forme de deux bagues enrichies de pierreries qu’il portait à ses deux mains comme pour s’en parer.

De quoi cette Sainte s’étant aperçue, réitéra souvent la même prière qu’elle avait déjà faite,

et la recommençant encore quelque temps après,

elle vit que Jésus son Seigneur lui toucha l’œil gauche de l’anneau qu’il portait à sa main gauche,

et qui représentait la souffrance des afflictions corporelles;

et elle ressentit dès l’heure même de la douleur dans cet œil,

auquel il lui avait semblé en esprit que son Epoux avait touché:

en sorte qu’elle endura toujours des maux dans cette partie de son corps,

qui ne fut jamais ensuite parfaitement guérie.

 

Elle connut par là, que comme l’anneau est le gage de la foi que l’époux donne à son épouse,

de même les afflictions tant du corps que de l’esprit,

sont les témoignages du mariage spirituel de l’âme avec Dieu:

de manière que quiconque souffre, peut dire en vérité et hardiment:

Jésus Christ mon Seigneur m’a donné son anneau pour gage de son amour.

Et si parmi ses afflictions il reconnaît par des actions de louange et de grâces les dons que Dieu lui fait,

il aura la joie de pouvoir ajouter ce qui suit:

Et il m’a orné d’une couronne comme son épouse;

parce que la reconnaissance dans la tribulation est une couronne de gloire plus éclatante que l’or,

et incomparablement plus précieuse que la topaze.

 

CHAPITRE 3.

La consolation humaine affaiblit la consolation divine.

Gertrude reçut encore un témoignage très-évident, quoiqu’elle ne le comprît pas bien pour lors,

que les traverses ou la privation du plaisir dans les amertumes,

servent à rehausser la gloire de ceux qui souffrent.

Car un certain jour, vers la fête de la Pentecôte,

étant tourmentée d’une douleur de côté si aiguë et si insupportable,

que si ceux qui se trouvèrent présens n’eussent su qu’elle revenait ordinairement de ce mal auquel elle était sujette,

ils eussent eu plus de raison d’appréhender sa mort, que d’espérer sa guérison;

ce jour, dis-je, son Epoux bien-aimé, le véritable consolateur de son âme, tint cette différente conduite à son égard,

que lorsqu’elle se trouvait abandonnée par la négligence de ceux qui avaient soin de la servir,

il demeurait lui-même auprès d’elle pour soulager la rigueur de son mal par la douceur de sa présence;

au lieu que lorsque la diligence et les soins de ceux qui étaient autour d’elle redoublaient,

sa douleur s’irritait et s’augmentait, parce que le Seigneur se retirait de sa compagnie,

afin de faire connaître clairement, que moins une personne reçoit de consolations humaines,

plus la miséricorde divine la console par ses regards favorables.

 

Sur le déclin du jour, cette Sainte se sentant pressée par l’excès de ses maux,

tâchait d’obtenir de Dieu quelque adoucissement à sa douleur;

mais le Seigneur étendant ses bras, lui fit connaître qu’il portait sur son sein en forme d’ornement,

les peines qu’elle avait endurées pendant tout le jour:

ce qui la remplit toute de joie dans l’espérance qu’elle eut de voir bientôt finir ses tourmens,

parce que cet ornement de son Epoux lui paraissait accompli,

et n’avait point de défaut en aucune de ses parties;

mais le Seigneur ajouta à ce qu’il lui avait déjà dit:

“Ce que vous souffrirez désormais, servira à donner de l’éclat à cet ornement.”

Et certes quoiqu’il fût paré de pierreries,

elles ne paraissaient pas plus éclatantes que si c’eût été un or brun et obscur.

La peste fut la maladie qui lui arriva dans la suite,

et qui lui fut moins sensible par la rigueur du mal qu’elle lui fit souffrir dans le corps,

que par l’absence des plaisirs célestes dont elle priva son esprit.

 

CHAPITRE 4.

Combien tous les plaisirs passagers sont vils et honteux.

Vers la fête de saint Barthélemy, Gertrude se trouva accablée d’un excès d’impatience et de tristesse,

qui la jetèrent dans de si épaisses ténèbres,

qu’il lui sembla être devenue insensible à tous les plaisirs que Dieu cause par sa présence;

et la clarté ne lui fut rendue que le Samedi suivant par l’intercession de la Vierge Mère de Dieu,

lorsqu’on chanta en son honneur cette antienne qui commence: Marie étoile de la mer.

Le lendemain se réjouissant en elle-même de ce que Dieu la traitait avec plus de tendresse et d’amour,

et repassant en son esprit l’impatience qu’elle avait eue auparavant,

aussi bien que tout le reste de ses défauts;

elle commença à se déplaire infiniment à elle-même, et elle demanda à Dieu l’amendement de ses fautes,

avec un tel découragement d’esprit,

qu’envisageant l’énormité et le grand nombre des désordres qu’elle découvrait en son âme,

elle s’écria comme par une espèce de désespoir:

“Dieu de miséricorde, mettez des bornes à ma malice, puisque je n’y apporte ni fin, ni mesure;

Délivrez-moi et me placez auprès de vous, et je ne craindrai point ceux qui m’attaqueront. (Job. 17)”

 

Le Seigneur compatissant à son extrême affliction,

lui avait fait voir un jardin fort étroit et de très-peu d’étendue, rempli de plusieurs sortes de belles fleurs,

mais environné d’épines, dans lequel il coulait un petit ruisseau de miel.

“Voudriez-vous, lui dit-il,

préférer à moi le plaisir que vous pourriez goûter dans la jouissance de ces fleurs?”

“Nullement, mon Seigneur et mon Dieu, lui répondit-elle.”

Il lui montra ensuite un autre petit jardin rempli de fange et de boue,

mais qui ne laissait pas d’être couvert de je ne sais quelle verdure,

et parsemé çà et là de certaines fleurs de nulle considération, et presque sans couleur;

et lui ayant pareillement demandé si elle voudrait lui préférer ces choses,

elle lui répondit en détournant ses yeux de cet objet, comme par un témoignage de l’aversion qu’elle en avait:

“A Dieu ne plaise que ce sentiment entre jamais dans mon âme,

que je préfère à celui qui est le bien souverain, unique, vrai, immuable, et éternel,

l’illusion honteuse d’un bien apparent qui est un mal effectif.”

 

A quoi lui repartit le Seigneur:

“Pourquoi tombez-vous donc en défiance comme une personne dépourvue de charité,

puisque les faveurs dont je vous comble sont des preuves que vous la possédez?

Pourquoi parlez-vous de vos péchés, comme s’ils vous jetaient dans le désespoir?

puisque l’Ecriture nous rend un témoignage fidèle que la charité couvre la multitude des péchés,

que d’ailleurs vous préférez ma volonté à la vôtre,

quoique vous pussiez en la suivant vivre sans incommodité et avec honneur,

possédant l’estime des hommes, et ayant la réputation de sainteté:

car c’est cette propre volonté que j’ai voulu vous marquer sous la figure du jardin rempli de fleurs,

de même que j’ai eu dessein de vous représenter les plaisirs de la vie sensuelle,

sous la verdure de ce lieu rempli de fange et de boue.”

“Plût à Dieu, mais plût à Dieu mille fois, reprit Gertrude,

que par le mépris que j’ai fait de ce jardin fleurissant que vous m’avez fait voir,

j’eusse entièrement renoncé à ma propre volonté;

mais que sais-je si ce n’est point peut-être la petitesse du lieu qui me l’a fait mépriser avec tant de facilité?“

„C’est ainsi, reprit le Seigneur, qu’en réglant la conscience de mes élus,

je ne leur fais voir qu’en abrégé les commodités temporelles,

afin de ne pas exposer leur faiblesse à une trop grande tentation,

et de leur faire naître plus aisément le mépris de ces faux biens.“

Alors Gertrude renonçant pleinement à tous les plaisirs du ciel et de la terre,

s’attacha avec tant de constance et de fermeté au sein de son bien-aimé,

qu’elle crut que toutes les forces de la nature ne seraient pas capables de l’arracher pour un seul moment d’entre ses bras,

où elle goûtait avec joie cette liqueur vivifiante qui sortait du côté percé de son Sauveur,

et dont la douceur surpassait infiniment celle du baume le plus précieux.

 

CHAPITRE 5.

De la parfaite résignation de sainte Gertrude entre les mains de Dieu,

pour souffrir toutes sortes d’adversités; et combien elle s’est acquis par là de mérite.

Le jour de saint Matthieu, Apôtre,

le Seigneur ayant prévenu Gertrude par la douceur de ses fréquentes bénédictions,

elle lui offrit en action de grâces le calice qu’on éleva au sacrifice de la Messe;

et ayant fait réflexion dans son cœur que son offrande lui servirait de peu de chose,

si elle ne s’exposait volontiers elle-même à endurer toute sorte d’adversités pour l’amour de Jésus-Christ,

elle se leva dans la ferveur de son zèle du sein de son Epoux,

dans lequel il lui semblait qu’elle prenait ses délices, et comme si c’eût été quelque cadavre infecté,

elle se jeta elle-même contre terre, en proférant ces paroles:

“Je m’offre, Seigneur, pour souffrir et pour endurer toutes les choses qui peuvent servir à vous glorifier.”

Mais le Sauveur accourant promptement, fut s’asseoir à terre auprès d’elle, comme pour la relever, en disant:

“Ceci m’appartient.”

Ce qui l’ayant animée d’une nouvelle force:

“Oui, dit-elle se tournant vers Dieu, je suis à vous, je suis l’ouvrage de vos mains.”

“Il est vrai, repartit le Seigneur; mais vous avez encore cela de particulier,

que je vous suis si étroitement uni par les nœuds de mon amour,

que je ne veux pas même sans vous jouir de ma félicite.”

 

Gertrude étant surprise de la condescendance excessive de son Dieu:

“Pourquoi, lui dit-elle, Seigneur, me parlez-vous de la sorte,

puisqu’il est vrai que depuis que vous avez daigné faire vos délices de vos créatures,

vous avez un nombre infini d’amis dans le ciel et sur la terre,

avec qui vous eussiez pu partager votre félicité quand je ne serais jamais sortie du néant?

Celui, repartit le Seigneur, ‚qui est privé dès sa naissance de quelque partie de son corps,

n’en ressent point de douleur comme celui à qui on la coupe étant dans un âge avancé;

de même je ne pourrais jamais souffrir qu’on nous séparât l’un d’avec l’autre,

depuis que j’ai mis en vous mon affection.”

 

CHAPITRE 6.

De la coopération de l’âme fidèle au sacrifice de la Messe.

Mais le jour de saint Maurice,

comme on fut à l’endroit de la Messe où l’on prononce les paroles secrètes de la consécration, elle dit à Dieu:

“Seigneur, le mystère que vous opérez maintenant est si grand et si redoutable,

que dans ce degré de bassesse où je suis, je n’oserais y porter seulement les yeux;

c’est assez pour moi de m’abaisser et de me reposer dans la plus profonde vallée d’humilité

que je pourrai rencontrer,

en attendant que vous me donniez ma part du sacrifice qui donne la vie à tous les élus.”

Le Sauveur lui repartit:

“Lorsqu’une mère veut faire quelque précieux ouvrage de soie ou de pierreries,

elle met quelquefois son enfant dans un lieu élevé pour lui faire tenir son fil ou ses perles,

ou pour en tirer quelque semblable service;

de même je vous ai placée dans un lieu éminent pour assis ter à cette Messe;

et si vous étendez votre volonté jusqu’à désirer de souffrir de bon cœur toute sorte

de travaux et de peines,

afin que ce sacrifice qui est salutaire à tous les Chrétiens,

aux vivans, et aux morts, s’accomplisse pleinement et dans toute son excellence,

pour lors vous aurez contribué suivant l’étendue de votre pouvoir à l’achèvement de mon ouvrage.”

 

CHAPITRE 7.

Avec quelle confiance il faut avoir recours à Dieu dans, la tentation et dans tous nos besoins.

Comme Gertrude se préparait à la communion le jour des Saints Innocens,

elle se trouva distraite par une foule de pensées importunes,

et ayant imploré en cet embarras le secours divin,

le Seigneur, par un excès de sa miséricorde, lui fit cette réponse:

“Si quelqu’un étant environné de quelque tentation humaine,

se jette sous ma protection avec une forte espérance, il est du nombre de ceux dont je puis dire:

// est mon unique colombe, qui a été comme choisie entre mille,

et qui a percé mon cœur divin avec les traits d’un de ses yeux; (Cant. 4.5.6)

en sorte que si je croyais ne le pouvoir pas secourir, mon cœur en serait si sensiblement affligé,

qu’il serait incapable de trouver aucun adoucissement dans toutes les délices célestes,

parce que tous les élus ont en mon corps, qui est uni à la Divinité,

un intercesseur continuel qui m’oblige de compatir à tous, leurs différens besoins.”

 

“Seigneur, reprit Gertrude, comment est-ce que votre Corps sans tache,

dans lequel vous n’avez jamais éprouvé aucune contradiction,

pourra exciter en vous de la compassion pour tant de faiblesses auxquelles nous sommes sujets?”

“On peut se laisser aisément persuader de cette vérité, lui dit le Seigneur,

si l’on considère que c’est de moi que l’Apôtre a dit:

Il a fallu qu’il fût semblable en toutes choses à ses frères,

afin qu’il devînt compatissant et porté à secourir les affligés.”

A quoi il ajouta:

“Cet œil de ma bien-aimée qui perce mon cœur, n’est autre qu’une ferme confiance qu’elle doit avoir,

que je puis, que je sais, et que je veux l’assister fidèlement dans toutes ses misères;

et cette confiance a tant de force sur ma bonté, qu’il ne m’est pas possible de l’abandonner.”

“Mais, Seigneur, reprit Gertrude, puisque la confiance est un si grand bien,

qu’on ne peut l’obtenir que par un don de votre grâce, que mérite celui qui en est privé?”

“Chacun peut au moins, ajouta le Sauveur,

vaincre en quelque façon son peu de courage par le témoignage des Ecritures;

et dire, sinon avec une parfaite effusion de cœur, du moins de bouche, ces paroles de Job:

Quand je serais précipité dans le fond des enfers, Seigneur, vous m’en délivreriez.

Et encore: Quand même vous me tueriez, j’aurai espérance en vous; et autres semblables.”

 

CHAPITRE 8.

De cinq faveurs que sainte Gertrude avait reçues de Jésus-christ,

sur lesquelles faisant réflexion comme sur autant de parties de la Messe,

elle avait appris à assister en esprit à ce saint Sacrifice.

Un jour étant retenue au lit par une maladie, et ne pouvant entendre la Messe, quoiqu’elle dût communier,

elle dit à Dieu avec un esprit inquiet et troublé:

“A qui puis-je attribuer, aimable Sauveur, si ce n’est à votre Providence divine,

l’impuissance où je suis d’assister aujourd’hui aux saints Mystères?

et de quelle manière me pourrai-je préparer à la Communion de votre Corps et de votre Sang adorable,

ma plus grande préparation étant toujours, à ce qu’il me semble, le désir d’entendre la Messe? “

“Puisque vous m’en attribuez la cause, lui dit le Seigneur, je veux, pour vous consoler,

vous faire entendre les chants d’allégresse dont le Ciel retentit lorsque je prends

une âme pour mon épouse bien-aimée.

Ecoutez donc, et sachez que vous êtes rachetée de mon Sang;

considérez que ce long espace de trente-trois années,

pendant lequel j’ai travaillé pour vous dans cet exil, n’a été employé qu’à la recherche de votre alliance,

et ce sera là le sujet de votre méditation pour la première partie de la Messe.

 

“Apprenez aussi, que je vous ai donné en dot les richesses de mon esprit,

et que comme j’ai souffert de grands travaux dans le corps durant la recherche de trente-trois ans

que j’ai faite de vous;

de même mon âme a ressenti une joie ineffable de l’union et du mariage spirituel

que nous avons contracté ensemble:

cela vous servira d’exercice pour la seconde partie de la Messe.

 

“Reconnaissez encore que vous êtes remplie de ma Divinité,

et qu’elle a la force de vous faire goûter au dedans les douceurs et les délices les plus pures,

pendant que vous êtes affligée au dehors des peines les plus sensibles.

Voilà pour la troisième partie de la Messe. »

 

« Faites de plus cette réflexion, que vous êtes sanctifiée par mon amour,

que vous ne possédez rien du tout de vous-même,

et que tout ce qui vous rend agréable vient de moi.

Occupez-vous de ces pensées pour la quatrième partie de la Messe.

 

Enfin considérez que vous avez été élevée par l’union qui vous attache et qui vous colle,

pour ainsi dire, à moi, et que toute puissance ni ayant été donnée dans le ciel et sur la terre, (Matth. 28)

on ne peut pas m’empêcher de vous faire part de ma gloire selon mes désirs,

non plus qu’on ne peut pas refuser la qualité de Reine à celle

qui est unie au Roi par les nœuds sacrés du mariage,

ni par une suite nécessaire lui dénier les respects qui sont dus à la majesté de sa personne.

Prenez donc plaisir à vous entretenir de ces choses,

et ne vous plaignez plus maintenant d’avoir perdu la Messe.”

CHAPITRE 9.

De l’efficacité des prières que sainte Gertrude offrait à Dieu pour les autres.

Dieu ayant fait connaître à une certaine personne,

qu’il voulait délivrer un grand nombre d’âmes des peines du Purgatoire par le mérite des prières de la Communauté,

on ordonna pour cet effet une prière générale à toutes les Religieuses.

Celle qui fait le sujet de ce livre, faisant un Dimanche, selon ce qui lui avait été enjoint,

son oraison comme les autres, afin de retirer ces âmes des tourmens qu’elles enduraient,

elle offrait pour elles ses vœux à Dieu avec le plus de ferveur qu’il lui était possible,

et s’étant élevée plus près du Seigneur en esprit, et le voyant comme un Roi au milieu de sa gloire,

occupé à distribuer des récompenses et des dons,

ne pouvant discerner clairement ce qui lui causait une si grande occupation, elle lui dit:

“Mon adorable Sauveur, puisque, nonobstant mon indignité, vous me fîtes connaître l’année passée,

le jour de sainte Marie Magdelène,

que votre propre bonté vous avait obligé d’attacher au sacré baiser de vos pieds toute votre miséricorde,

parce qu’il y avait tant de personnes qui allaient s’y prosterner ce jour-là,

à l’exemple de cette bienheureuse pécheresse, qui est devenue votre véritable amante:

faites-moi la grâce aussi maintenant de découvrir aux yeux de mon âme votre action présente

qui m’est inconnue.”

Je travaille, lui répondit, le Seigneur, à distribuer des présens.”

Elle connut par ces paroles que Dieu appliquait les prières de sa Communauté au soulagement des âmes,

qu’il ne lui était pas pourtant permis de voir, quoiqu’elles fussent présentes.

Puis le Rédempteur lui dit encore:

“Ne voulez-vous pas aussi m’offrir votre mérite pour augmenter mes libéralités?”

 

Gertrude se sentant l’âme attendrie par la douceur de ces paroles,

et ne sachant pas que toute la Communauté était occupée au même devoir de piété à la persuasion de la personne à qui Dieu avait promis de tirer les âmes de captivité,

reçut ce qu’il lui dit avec beaucoup de reconnaissance,

et croyant qu’il désirait d’elle quelque chose de particulier,

elle lui répondit avec un esprit plein de joie:

“Oui, Seigneur, je vous offre non-seulement mes mérites, qu’il ne faut compter pour rien;

mais encore je vous présente tout le bien de ma Communauté

que je m’attribue entièrement à cause de l’union que j’ai avec mes Sœurs par le moyen de votre grâce,

et je vous l’offre avec une pleine joie, et par un libre mouvement de ma volonté,

en vue de votre majesté, et de votre perfection infinie.”

Ce que le Sauveur du monde accepta avec beaucoup de bonté.

 

Alors Jésus-christ paraissant comme désoccupé, se couvrit lui et Gertrude seule comme d’un certain nuage,

et l’attirant à lui avec beaucoup de tendresse:

Ne considérez, lui dit-il, que moi seul, et goûtez la douceur de ma grâce.”

Sur quoi Gertrude s’écria:

“Mon Dieu, qui êtes mes plus chères délices: pourquoi m avez-vous privée de cette faveur que,

vous avez faite à cette personne à qui vous avez révélé avec tant de clarté la miséricorde

que vous vouliez faire à ces âmes,

puisque vous ne laissez pas d’ailleurs de me découvrir avec bonté un grand nombre de vos secrets?”

“Souvenez-vous, lui repartit le Seigneur,

que le don de mes grâces ne sert le plus souvent qu’à vous humilier,

parce que vous vous en jugez indigne,

et que vous croyez qu’elles ne vous sont données

que comme à un mercenaire qu’on prend à journée pour travailler,

et comme si sans cela vous ne deviez avoir aucune fidélité pour moi.

C’est la raison pour laquelle vous faites moins d’état de vous que des autres,

qui ne recevant point un tel salaire de moi, ne laissent pas de m’être fidèles.

En quoi j’ai voulu vous rendre semblable à eux,

en ce que ne connaissant non plus que les autres la miséricorde que je veux exercer sur ces âmes,

et travaillant néanmoins fidèlement pour leur liberté,

vous ne soyez pas privée d’un avantage que vous estimez tant dans les autres.”

 

Gertrude se trouvant emportée par ces paroles dans un ravissement d’esprit,

connut combien est surprenante et ineffable la condescendance de Dieu envers les hommes,

soit en versant tantôt sur eux sa grâce abondamment, soit en leur refusant quelquefois les moindres faveurs,

afin de conserver en eux l’humilité qui est l’appui et le fondement de toutes les grâces.

Elle apprit enfin comment Dieu ménage,

pour le bien des âmes qu’il aime, la dispensation, ou le refus de ses dons;

et étant comme hors d’elle-même par un excès d’admiration

et de reconnaissance pour la bonté infinie que Dieu avait pour elle,

et son anéantissement la faisant tomber en défaillance, elle se jeta entre les bras du Seigneur, en lui disant:

“Ma faiblesse, mon Dieu, n’est pas capable de supporter le poids de vos miséricordes.”

Alors le Sauveur du monde modérant en elle l’effet qu’y produisait la grandeur de cette pensée,

elle reprit ses forces, et lui dit:

“Puisque la conduite sage et incompréhensible de votre Providence veut que je sois privée de ce don, je ne le souhaiterai plus désormais.”

 

A quoi elle ajouta:

„Mais, mon Dieu, n’exaucez-vous point mes vœux, quand je vous prie pour quelqu’un de mes amis?“

„Je le fais par ma toute-puissance divine,

lui repartit le Seigneur en l’assurant de cette vérité comme par une espèce de serment.“

„Ecoutez donc, reprit Gertrude,

la prière que je vous adresse maintenant pour la personne qui m’a été tant de fois recommandée.”

Et au même moment, voyant sortir du sein du Rédempteur un petit ruisseau aussi pur que du cristal,

qui allait se décharger dans le cœur de la personne pour qui elle priait, elle fit cette demande à Dieu:

„De quoi servent, Seigneur, ces effusions de grâce à cette personne qui ne les sent point?”

“Dieu lui répondit: Lorsqu’un médecin fait prendre un breuvage à un malade,

ceux qui sont présens ne lui voient pas recouvrer sa santé au même instant qu’il a usé de son remède,

et le malade lui-même ne se sent pas tout aussitôt guéri;

cependant le médecin qui connaît la force du breuvage, sait combien il doit être utile au malade:”

“Pourquoi, Seigneur, lui dit Gertrude, ne la délivrez-vous pas des habitudes déréglées

et des autres défauts dont je vous ai prié tant de fois de la délivrer?”

“On a dit de moi lorsque j’étais en mon enfance, lui répondit le Sauveur:

Il avançait en sagesse et en âge devant Dieu et devant les hommes. (Luc. 2)

Ainsi cette personne profitant d’heure en heure, changera ses défauts en autant de vertus:

je l’affranchirai de toutes les faiblesses de la nature,

afin qu’après cette vie elle possède tous les avantages

qui sont préparés à l’homme que j’ai résolu d’élever au-dessus des Anges.”

 

L’heure à laquelle elle devait communier étant proche,

elle pria Dieu qu’il daignât prévenir de ses grâces autant de pécheurs,

savoir de ceux qui devaient être sauvés, (car elle n’osait pas prier pour les réprouvés,)

qu’il en avait retiré ce jour-là des peines du Purgatoire pour les faire entrer dans la joie des Bienheureux,

par le mérite des prières de la personne dont nous avons parlé.

Mais Jésus-christ la reprenant de sa crainte:

“Quoi, lui dit-il, la présence de mon Corps sans tache et de mon Sang

précieux ne mérite-t-elle pas bien de ramener à une meilleure vie ceux même

qui sont dans la voie de perdition?”

Gertrude faisant réflexion sur la bonté infinie que son Dieu lui témoignait par ces paroles:

“Puisque votre charité ineffable, lui dit-elle, veut bien tant accorder à mes prières, quoique indignes,

je supplie votre Majesté sainte, unissant ma prière à l’amour et au désir de toutes vos créatures,

qu’il lui plaise de me donner encore et de remettre en état de grâce autant de personnes de celles

qui vivent dans le péché,

et qui sont en danger de périr, qu’elle a aujourd’hui délivré d’âmes du Purgatoire;

sans avoir néanmoins égard en vous priant ni aux personnes,

ni aux lieux, et ne considérant que ceux pour qui vous voulez être prié,

je ne vous demande et ne choisis aucun de mes amis, de mes parens, de mes proches,

ni de ceux qui me touchent.”

Ce que le Seigneur ayant pour agréable, il lui fit connaître qu’il l’avait exaucée.

 

“Je voudrais bien savoir encore, mon Dieu, lui dit Gertrude,

ce que vous souhaiteriez que je fisse pour suppléer à ces prières?

Sur quoi ne recevant aucune réponse:

“Seigneur, dit-elle, je pense que mon infidélité ne mérite pas que vous me répondiez;

et c‘ est sans doute que voyant, comme vous faites, le fond des cœurs,

vous connaissez que je suis si négligente que je n’accomplirais pas ce que vous m’auriez commandé.”

Alors le Seigneur lui répondit avec un visage plein de douceur:

“La confiance seule peut aisément tout obtenir;

mais si votre zèle y veut encore ajouter quelque chose de surcroît,

récitez trois cents soixante et cinq fois le Psaume:

Laudate Dominum omnes gentes, etc. Nations, louez toutes le Seigneur, etc. (Psalm 116)

afin de suppléer ainsi aux louanges qu’elles ont négligé de me rendre.”

 

CHAPITRE 10.

Effet admirable de la sainte Communion. –

Nous ne devons point nous en priver facilement, sous prétexte de notre indignité,

ni pour quelque autre vaine considération.

Le jour de saint Matthias, Gertrude résolut pour plusieurs raisons de s’abstenir de la sainte Communion;

mais ayant l’esprit occupé de Dieu et d’elle-même pendant la première Messe,

le Seigneur se présenta à elle avec les témoignages les plus sensibles de tendresse et d’affection qu’un ami puisse avoir pour son ami.

Néanmoins comme elle avait accoutumé de recevoir de lui des faveurs encore plus obligeantes,

elle ne fut pas satisfaite de ces simples marques de bienveillance,

et elle eût désiré de se séparer entièrement d’elle-même,

pour passer dans son Bien-aimé qui est un feu consumant,

afin qu’étant amollie par l’ardeur de sa charité, elle pût s’unir intimement à lui.

Mais ce dessein ne lui réussissant pas pour cette fois, elle quitta cette résolution,

pour s’occuper aux louanges de Dieu, qui faisaient un de ses exercices ordinaires.

Elle glorifiait premièrement la bonté et la miséricorde infinie de la Trinité toujours adorable,

pour toutes les grâces qui en sont sorties comme d’une source féconde pour le salut de tous les Bienheureux.

Secondement, elle lui rendait grâces pour toutes les faveurs qui ont été accordées à l’auguste Mère de Dieu.

Et en troisième lieu,

elle l’adorait pour toutes les grâces qu’elle a versées sur l’humanité sainte de Jésus-christ,

priant tous les Saints en général et en particulier d’offrir chacun séparément en sacrifice à la Sainte Trinité toujours remplie de paix et éclatante de gloire, pour suppléer à sa négligence,

la disposition et le zèle avec lequel au jour de leur élévation dans la gloire,

et de leur consommation parfaite, ils ont paru aux yeux de Dieu, pour y recevoir des récompenses éternelles.

Elle dit trois fois à cette intention le Psaume: Nations, louez toutes le Seigneur, etc.

la première fois à l’honneur de tous les Saints;

la seconde fois à l’honneur de la Vierge;

et la troisième fois à l’honneur du Fils de Dieu.

Sur quoi le Seigneur lui dit:

“Comment, Gertrude, reconnaîtrez-vous tant de ferventes prières que mes Saints m’adressent pour vous,

puisque vous avez résolu de supprimer aujourd’hui cette offrande

que vous aviez accoutumé de votre côté de présenter pour eux en action de grâces?”

 

La Sainte, sans répondre à cette demande, comme on offrait l’hostie durant la célébration de la Messe,

tourna tous ses désirs à chercher de quoi faire un sacrifice de louanges au Père éternel,

qui fût digne de lui, et dont il fût glorifié à jamais.

”Si aujourd’hui, lui dit le Seigneur,

vous vous approchiez du Sacrement vivifiant de mon Corps et de mon Sang,

vous pourriez certainement obtenir cette triple faveur que vous avez désirée durant la Messe:

savoir, de jouir de la douceur de mon amour;

de vous unir à moi par l’ardeur de ma Divinité,

comme l’or s’unit à l’argent dans le creuset par la force du feu;

et enfin de faire une masse précieuse de cette union pour l’offrir à la gloire immortelle du Père,

et pour vous acquitter par ce moyen de la reconnaissance à laquelle vous êtes obligée envers

tous les Saints.”

 

Ces paroles lui firent naître un si brûlant désir pour ce Sacrement,

que quand il eût fallu passer au travers des épées pour s’en approcher, elle n’y aurait trouve aucune peine.

Enfin ayant reçu le Corps de son Sauveur, et étant occupée à lui rendre d’humbles actions de grâces,

ce suprême amateur des hommes lui parla de cette sorte:

“Vous aviez résolu par un mouvement de votre volonté propre,

de me servir aujourd’hui avec le commun des hommes dans des ouvrages de paille,

de boue, et de brique;

mais je vous ai choisie pour vous faire asseoir parmi ceux

qui se rassasient des mets délicieux de ma table royale.“

Et ce même jour une autre personne s’étant privée de la Communion sans aucun sujet raisonnable;

“Pourquoi, mon Dieu, dit Gertrude, avez-vous permis qu’elle fût mise à cette rude épreuve?”

“Que voulez-vous que j’y fasse, lui repartit le Seigneur,

puisque c’est elle-même qui s’est tellement couvert les yeux du voile de son indignité,

qu’il ne lui a pas été possible de voir la tendresse de mon cœur paternel?”

 

CHAPITRE 11.

De la rémission des péchés que Jésus-christ accorde à sainte Gertrude. –

Son désir ardent de se conformer en toutes choses à la volonté de Dieu.

Cette Sainte entendant un jour dire qu’on prêchait des Indulgences de plusieurs années,

comme on a coutume de le faire pour exciter le peuple à faire ses offrandes,

elle dit à Dieu avec un coeur brûlant de zèle:

“Seigneur, si j’avais une grande abondance de richesses,

je donnerais volontiers une grosse somme d’or et d’argent,

afin que par cette offrande je pusse racheter mes péchés en glorifiant votre saint nom.”

Et Dieu répondant amoureusement à ce saint désir:

„Je vous accorde, lui dit-il,

de mon autorité souveraine un pardon général de tous vos péchés et de toutes vos négligences:”

Et au même moment elle vit son âme sans tache et aussi blanche que la neige.

 

Mais quelque temps après, rentrant en elle-même,

et trouvant encore son âme parée de la même blancheur qu’elle y avait aperçue auparavant,

elle eut peur d’avoir été abusée dans cette apparition de l’innocence de son âme,

croyant que quand là pureté qu’elle y avait vue aurait été véritable,

elle eût dû s’être en quelque façon altérée depuis ce temps-là,

par les négligences et les légèretés continuelles où sa faiblesse l’avait fait tomber.

Le Seigneur leva sa crainte par ces paroles:

“Pensez-vous que je me sois moins réservé de pouvoir et de force, que je n’en ai donné aux créatures?

Que si j’ai donc communique à ce soleil visible la vertu d’effacer

dans un moment par sa chaleur les taches qui paraissent surfine étoffe blanche,

et de rendre la partie qui était gâtée plus belle et plus éclatante;

à combien plus forte raison, moi qui suis le créateur de cet astre,

puis-je par ma miséricorde conserver une âme pure et exempte des souillures

de tout péché et de toute négligence,

en purifiant en elle par le feu ardent de ma charité tout ce qu’il peut y avoir d’impur?”

 

Une autre fois, se trouvant si fort découragée à la vue de son indignité et de sa faiblesse,

qu’elle n’avait pas seulement la force de s’occuper à bénir Dieu, ni de goûter, suivant sa coutume,

les douceurs de la contemplation;

le Seigneur, par un pur effet de sa miséricorde,

releva tellement son courage, en lui découvrant la conduite adorable de Jésus-christ,

qu’elle crut voir tous ses désirs satisfaits, et être présentée aux yeux du Roi des Rois son époux,

avec la même beauté qu’on dit qu’Esther se présenta devant le roi Assuérus.

Etant donc en cet état, le Sauveur, par sa condescendance amoureuse, lui parla de la sorte:

“Que désirez-vous de moi, ô Reine mon épouse?”

“Je vous prie, Seigneur, lui dit-elle, et je vous conjure de tout mon cœur,

que votre volonté toujours digne de respect et de louange s’accomplisse en moi,

suivant que vous l’avez résolu pour mon bien.”

Et ensuite, le Seigneur lui nommant les unes après les autres toutes les personnes

qui s’étaient recommandées à ses prières:

“Que demandez-vous, lui dit-il, pour celle-ci, et pour celle-là, et encore pour cette autre,

qui vous a demandé aujourd’hui d’une façon si particulière le secours de vos prières?”

“Seigneur, je ne demande, dit-elle, autre chose pour elles,

sinon qu’elles accomplissent les ordres de votre volonté sainte.”

Après cela le Sauveur lui demanda encore:

“Et pour ce qui vous regarde, que voulez-vous que je fasse pour vous?”

“Je n’ai point d’autres délices, lui dit-elle,

que de souhaiter de voir votre volonté aimable et pacifique accomplie en moi, et en toutes les créatures;

et je suis toute prête à exposer polir cet effet chaque partie

de mon corps l’une après l’autre à la rigueur de toute sorte de supplices.”

Dieu qui l’avait prévenue de ses grâces dans tout cet entretien,

récompensa son zèle en terminant le discours de cette sorte:

“Puisque vous avez désiré avec tant d’ardeur de voir exécuter les ordres de ma volonté,

je veux reconnaître vos saints efforts par cette récompense,

et que vous paraissiez aussi agréable à mes yeux,

que si vous n’aviez jamais violé ma volonté, non pas même dans la moindre chose.”

 

CHAPITRE 12.

Comment l’âme peut chercher Dieu, et se transfigurer en lui de quatre manières.

Pendant qu’on chantait l’antienne qui commence par ces mots.

In lectulo meo, etc. dans laquelle on répète quatre fois ces paroles, quem diligit anima rnea:

celui que mon âme chérit;

elle faisait réflexion sur quatre manières différentes, dont l’âme fidèle peut chercher Dieu.

 

Par ces premières paroles de l’antienne:

J’ai cherché dans mon lit durant les ténèbres de la nuit celui qu’aime mon âme, (Cantic. 3)

elle connut la première voie de chercher Dieu,

par les louanges et les bénédictions qu’on lui donne dans la couche sacrée de la contemplation.

C’est pourquoi ces autres paroles suivent immédiatement: Je l’ai cherche, et je ne l’ai point trouvé;

parce que l’âme étant dans cette chair mortelle, ne peut jamais louer Dieu pleinement.

 

Elle connut la seconde manière de chercher Dieu, sous le sens de ces paroles:

Je me lèverai, je ferai le tour de la ville,

je chercherai par les rues et dans les places publiques celui que mon cœur aime.

Ce qui exprime par toutes ces allées et venues les actions de grâces différentes qu’une âme rend à Dieu pour tous les dons dont il enrichit ses créatures.

Et comme on ne peut pas louer Dieu dans ce monde pour tous ses dons autant qu’il le mérite,

l’Epouse ajoute encore ici fort à propos ces paroles: Je l’ai cherché, et je ne l’ai point trouvé.

 

Par ces mots, Les gardes m’ont rencontrée;

elle connut la voie de la miséricorde et de la justice, dont la considération fait rentrer l’âme en elle-même;

ensuite de quoi comparant son indignité avec les bienfaits qu’elle a reçus de Dieu, elle commence,

par ses plaintes et par le repentir de ses fautes, à chercher la miséricorde du Seigneur, en disant:

N’avez-vous point vu celui qui est l’objet de mon amour?

Et ainsi se défiant de ses propres mérites, elle implore avec une humble confiance la miséricorde divine;

et tantôt par la ferveur de son oraison, tantôt par l’inspiration de la grâce,

elle trouve enfin celui qu’elle aime avec fidélité.

 

Cette antienne étant finie,

elle sentit son cœur puissamment ému de toutes les douceurs dont la divine miséricorde l’avait remplie durant ce temps,

et de plusieurs autres grâces qu’il serait impossible de décrire ici,

en sorte que toutes les parties de son corps ayant été ébranlées, elle crut avoir perdu toutes ses forces.

Alors elle dit à Dieu:

“Il me semble que je puis vraiment vous dire maintenant:

Voilà, mon Bien-aimé, que non-seulement mes entrailles

mais encore toutes les parties de mon corps ressentent de l’émotion pour vous.”

“Je le connais et je le sens bien, lui repartit le Seigneur;

n’est-ce pas de moi que découlent les grâces que vous recevez?

et ne remontent-elles pas jusques à moi comme à leur source?

Mais pour vous, pendant que vous serez captive dans les liens de la chair mortelle,

vous ne pourrez jamais comprendre la joie que ma Divinité a ressentie réciproquement à votre occasion.

Sachez pourtant, ajouta-t-il,

que ce mouvement de grâce vous donne un éclat de gloire semblable

à celui dont mon corps parut couvert sur la montagne de Thabor

en présence de mes trois Disciples bien-aimés;

tellement que je puis vous témoigner les sentimens de ma charité et de ma joie,

en vous disant ces paroles:

C’est la ma fille bien-aimée, dans laquelle j’ai mis toute mon affection. (Matth. 17)

Car c’est le propre de cette grâce,

de communiquer au corps aussi bien qu’à l’esprit une clarté et une gloire admirable. »

 

CHAPITRE 13.

Satisfaction pour avoir laissé tomber par terre une hostie que l’on croyait consacrée.

Il arriva un jour, qu’en pliant les ornemens on fit tomber par terre une hostie qui avait été présentée à l’autel,

et l’on était en doute si elle avait été consacrée, ou non.

Sur quoi la Sainte ayant recours à Dieu,

et ayant appris de lui que cette hostie n’était point consacrée, conçut, comme c’était bien juste,

une extrême joie de voir qu’on n’avait point commis une telle irrévérence envers ce Sacrement redoutable.

Mais néanmoins, comme tous ses soins n’étaient occupés qu’à procurer la louange de son Dieu, elle lui dit:

“Encore que votre Providence infinie ait empêché

que vous ne reçussiez un si grand outrage en ce lieu et dans le Sacrement de l’autel;

néanmoins, ô Dieu de l’univers,

parce que vous êtes traité avec une indignité et une irrévérence toute semblable,

non-seulement par les Païens et par les Juifs qui sont vos ennemis,

mais encore par vos plus fidèles amis qui ont été rachetés par le prix de votre Sang précieux,

et ce qui est encore plus digne de larmes, quelquefois par les Prêtres mêmes et par les Religieux;

je ne ferai point connaître que cette hostie n’est point consacrée,

afin de ne point vous priver de la satisfaction qu’on pourra vous faire pour cette faute.”

Elle ajouta encore:

“Seigneur, mon Dieu, faites-moi connaître quelle est la satisfaction

qui vous est la plus agréable pour chaque offense qui se commet contre vous,

parce que je tâcherai de l’accomplir pour votre honneur et votre gloire,

quand je devrais pour » cela consumer toutes mes forces.”

Notre-Seigneur lui fit connaître qu’il accepterait volontiers qu’on récitât deux cent vingt-cinq fois la Prière du Seigneur en l’honneur de ses membres sacrés,

et qu’on exerçât autant de fois quelques œuvres de charité envers le prochain,

en reconnaissance de Celui qui a dit:

Les devoirs de charité que vous avez rendus au moindre de mes frères,

c’est à moi-même que vous les avez rendus; (Matth. 25)

et en l union de cet amour qui a obligé un Dieu à se faire homme pour nous;

et qu’on se privât aussi autant de fois des plaisirs vains et inutiles de la terre,

pour ne s’entretenir que des plaisirs véritables de la divinité.

O que la bonté et la miséricorde de notre charitable Sauveur est grande et ineffable,

d’agréer ces légères satisfactions de notre part, et de donner même des récompenses à ceux qui les font,

quoiqu’il eût droit de condamner à de rudes supplices ceux qui refuseraient de les faire!

 

CHAPITRE 14.

De la force et de l’efficacité de la Confession qui est comparée à un bain. –

Comment nous devons à l’exemple de sainte Gertrude vaincre les difficultés

qui nous empêchent de nous en approcher.

Le Seigneur qui est jaloux en toute rencontre du salut de ses élus,

a coutume de leur faire quelquefois paraître les moindres choses si difficiles,

que la pratique qu’ils en font ne sert pas peu pour relever leur mérite.

Ce fut dans ce dessein,

qu’un jour il permit que Gertrude se représentât la Confession comme une chose si fâcheuse et si pénible,

qu’elle crut qu’il lui était absolument impossible de pouvoir la faire par ses propres forces.

C’est pourquoi s’étant adressée à Dieu par ses prières avec toute la ferveur dont elle était capable,

il lui répondit:

“Quoi, vous reposez-vous sur moi avec tant de confiance du soin de votre Confession,

que vous ne » pensiez plus aucunement à travailler et à faire tous vos efforts pour la rendre parfaite?”

“Oui, mon aimable Seigneur, lui repartit-elle,

j’ai une confiance pleine et surabondante dans votre toute-puissance et dans votre miséricorde;

mais je crois qu’il n’est pas juste que vous ayant offensé par mes péchés,

je ne travaille pas à vous donner quelques marques de mon amendement,

en repassant les désordres de ma vie dans l’amertume de mon âme.”

Le Seigneur lui ayant témoigné que sa volonté lui était agréable,

et Gertrude ne pensant plus qu’à se ressouvenir de ses péchés,

il lui sembla que sa peau fût déchirée en quelques endroits, comme si elle eût été percée de pointes d’épines;

et ayant découvert ses plaies et ses misères au Père de miséricorde, comme à un savant et fidèle médecin,

il lui dit, en s’abaissant charitablement à elle:

“Je vous échaufferai par mon souffle divin le bain de la Confession,

et vous n’y aurez pas plus tôt été lavée selon mes désirs,

que vous paraîtrez sans tache devant moi.”

Gertrude se dépouillant à la hâte pour se plonger dans ce bain salutaire, dit:

“Seigneur, je renonce à tous les sentimens de la crainte humaine pour l’amour de vous,

et quand il faudrait publier tous mes désordres à la face de l’univers, je suis toute prête à le faire.”

Alors le Seigneur la couvrit de sa robe, jusqu’à ce que le bain eût été préparé.

 

Mais enfin l’heure de la Confession étant proche,

et se voyant encore plus tourmentée par les contradictions qu’elle sentait en son esprit:

“Seigneur, dit-elle, puisque votre cœur paternel et plein de miséricorde n’ignore pas la peine

que j’endure à faire cette Confession,

pourquoi souffrez-vous que je succombe sous le poids des difficultés?”

“Ceux qui prennent le bain, lui répondit le Seigneur, ont accoutumé de se faire frotter,

afin de se nettoyer davantage:

c’est ainsi que les peines d’esprit que vous sentez, servent à vous purifier.”

Ensuite ayant aperçu du côté gauche de son Epoux un bain qui exhalant une grosse vapeur,

semblait être trop chaud, elle vit en même temps à son côté droit un jardin délicieux émaillé de diverses fleurs;

mais ce qu’il y avait de plus rare, c’est qu’on y voyait des roses sans épines d’une beauté extraordinaire,

lesquelles répandant de la fraîcheur de leurs feuilles une odeur douce et vivifiante,

attiraient par ces charmes innocens tous ceux qui s’en approchaient.

Le Seigneur lui faisait donc signe d’entrer dans cet agréable jardin,

si elle l’aimait mieux que ce bain qu’elle trouvait si incommode:

“Non, non, dit-elle, Seigneur,

j’entre sans différer davantage dans ce bain purifiant que vous m’avez échauffé par votre souffle divin.”

“Qu’il vous serve, lui répondit le Sauveur, pour votre salut éternel.”

Gertrude connut que ce jardin figurait les délices intérieures de la grâce de Jésus-christ,

qui exposant l’âme fidèle aux doux zéphyrs de sa charité,

l’arrose de la pluie amoureuse de ses propres larmes, et la rend en un instant plus blanche que la neige,

l’assurant non-seulement du pardon général de ses fautes, mais encore d’un nouveau surcroît de mérites.

C’est pourquoi elle ne douta point que Dieu n’eût plus agréable qu’elle quittât pour l’amour de lui la voie qui paraissait la plus douce,

pour embrasser celle qui était la plus âpre et la plus austère.

Aussi s’étant retirée pour prier après avoir fait ‘sa Confession,

elle sentit un puissant secours de la part de Dieu dans cet exercice,

quoique c’eût été lui-même qui lui eût rendu un peu auparavant cette même Confession si pesante,

qu’elle avait de la peine et de la confusion à déclarer des choses,

que tout autre n’aurait pas eu de honte de raconter en compagnie par forme de divertissement.

 

Il faut encore remarquer que l’âme est purifiée des souillures de ses péchés, principalement en deux manières.

La première, par l’amertume de la pénitence, et les circonstances qui la rendent pénible et laborieuse,

lesquelles sont représentées sous la figure du bain.

Et la seconde. par un doux embrasement de l’amour divin et des conditions qui lui sont propres,

lesquelles sont marquées sous la peinture d’un jardin délicieux.

 

Après sa Confession elle s’occupa à considérer la plaie de la main gauche du Sauveur,

afin qu’étant sortie du bain salutaire,

elle achevât de se purifier dans la sueur que la vue des souffrances de son Epoux causait en son âme,

jusqu’à ce qu’elle pût accomplir la pénitence qui lui avait été ordonnée par le Prêtre.

Mais comme elle était telle, qu’elle était obligée de la différer pour quelque temps,

elle était extrêmement affligée de ne pas pouvoir converser familièrement et en liberté avec son aimable et fidèle Epoux,

jusqu’à ce qu’elle se fût acquittée de cette dette.

C’est pourquoi durant la Messe,

comme le Prêtre immolait l’hostie sainte qui efface véritablement et efficacement tous les péchés des hommes,

elle l’offrit aussi à Dieu pour action de grâces de ce qu’il l’avait fait passer dans le bain de la pénitence,

et pour lui servir de réconciliation auprès de lui et de satisfaction pour toutes ses fautes.

Ce que le Père éternel ayant accepté, il la reçut en son sein,

où elle éprouva que ce Soleil levant était certainement venu la visiter d’en haut,

avec des entrailles de miséricorde et de vérité. (Luc. 1.78)

 

CHAPITRE 15.

Les différons effets de la charité sont expliqués par la comparaison d’un arbre couvert de feuilles,

de fleurs et de fruits.

Le jour suivant Gertrude entendant la Messe,

et se trouvant à l’heure de l’élévation de l’hostie dans un assoupissement qui l’empêchait d’avoir de la dévotion,

fut éveillée tout à coup par le son de la cloche, et elle vit Jésus-christ son Seigneur et son Roi,

tenant entre ses mains un arbre qui lui semblait coupé dans sa racine,

mais qui était chargé de très-beaux fruits,

et dont les feuilles paraissaient comme autant d’étoiles qui répandaient des rayons d’une clarté admirable;

et ayant donné de ces fruits aux Saints qui composent sa cour céleste, ils y trouvèrent un goût merveilleux.

Mais quelque temps après, le Seigneur abaissant cet arbre,

il le planta au milieu du cœur de Gertrude comme dans un jardin,

afin qu’en le cultivant elle le rendît plus fécond,

et qu’elle pût se reposer sous son ombre et se nourrir de ses fruits.

Ayant donc reçu ce sacré dépôt, elle commença, pour faire croître ses fruits,

de prier pour une personne dont elle avait été un peu auparavant persécutée,

demandant de souffrir de nouveau les mêmes outrages qu’elle avait déjà soufferts,

afin d’attirer une grâce plus abondante sur celle qui la faisait souffrir.

Dans ce moment elle vit éclore sur le haut de l’arbre une fleur d’une couleur tout-à-fait admirable,

et qui promettait de se changer en fruit, pourvu qu’elle exécutât la bonne volonté qu’elle avait conçue.

Car il faut savoir que cet arbre était le symbole de la charité,

qui porte abondamment non-seulement les fruits des bonnes œuvres,

mais encore les fleurs des bonnes volontés, et même les feuilles éclatantes des saints désirs.

C’est pourquoi les Esprits bienheureux reçoivent une joie ineffable des fruits de cet arbre, lorsque l’homme,

par un esprit de douceur et de condescendance pour son frère, tâche, de toute l’étendue de son pouvoir,

de le soulager dans son indigence.

Au moment de l’élévation de l’hostie,

le Seigneur mêla sur le visage de cette Sainte l’éclat de l’or à la couleur vermeille de la rose,

qu’il lui avait communiquée le jour précédent.

 

Ce même jour à l’heure de None, Dieu lui apparut sous la forme d’un jeune homme parfait en beauté,

et la pria de lui vouloir cueillir d’une espèce de noix qui étaient mêlées parmi les autres fruits de cet arbre dont nous avons parlé, l’ayant à cet effet soulevée de terre pour lui aider à s’asseoir sur une des branches.

“Mais, mon doux Sauveur, lui dit-elle,

pourquoi me demandez-vous une chose si au-dessus de la faiblesse de ma vertu et de mon sexe,

et que la bienséance vous devrait plutôt obliger vous-même de m’accorder?”

“Nullement, lui dit-il;

l’épouse ne doit-elle pas agir avec plus de liberté dans sa maison parmi ses proches,

qu’un époux respectueux qui n’y entre que quelquefois pour lui rendre visite?

Mais si elle accorde quelque chose à la pudeur de son époux, lorsqu’il est chez elle,

il ne manquera pas d’avoir pour elle la même considération, lorsqu’il la recevra chez lui;”

donnant par-là à connaître combien est déraisonnable l’excuse de quelques-uns, qui disent:

Si Dieu voulait que je fisse ceci ou cela, il me donnerait sans doute la grâce nécessaire pour le faire;

puisque l’homme est obligé, pour plaire à Dieu, de détruire sans cesse son propre sentiment,

et de ne jamais contenter sa volonté propre dans les commodités particulières de cette vie,

s’il veut être abondamment récompensé dans l’autre.

 

Enfin Gertrude, voulant présenter à son divin Epoux ces sortes de noix qu’il lui avait demandées,

il monta sur l’arbre et s’y assit auprès d’elle,

et lui commanda de les peler et de les tenir toutes prêtes à être mangées;

lui enseignant sous cette parabole,

qu’il ne suffit pas à l’homme de vaincre son propre ressentiment pour faire du bien à son ennemi,

s’il ne recherche encore l’occasion de le faire d’une façon parfaite.

Car il ne voulait lui apprendre autre chose, en l’avertissant de cueillir et de préparer ces noix,

sinon de faire du bien à ses persécuteurs.

Et c’est pour cette raison que le Seigneur lui fit voir sur cet arbre des noix dont l’écorce est dure et amère,

mêlées avec ces fruits tendres et délicieux dont on a parlé,

afin qu’elle comprît que la charité envers les ennemis doit être assaisonnée des douceurs de la grâce divine,

qui rend l’homme tout prêt à endurer la mort pour Jésus-christ.

 

CHAPITRE 16.

Des fruits de l’affliction qui nous fait entrer davantage dans l’amitié de Jésus-christ; –

et de l’effet d’une excommunication injuste.

Pendant que la Communauté chantait à l’honneur de la Mère de Dieu,

la Messe qui commence par ces paroles: Salue, sancta Parens, etc.

Je vous salue, Mère sainte: et que c’était le dernier jour qu’on devait offrir les divins Mystères,

dont la célébration était défendue à l’avenir par un interdit ecclésiastique;

Gertrude s’adressant à Dieu dans sa prière:

„Comment, aimable Sauveur, lui dit-elle, nous consolerez-vous dans l’affliction présente?”

„J’augmenterai en vous, lui répondit-il, le nombre de mes délices:

car comme un époux entretient bien plus familièrement son épouse dans le secret de sa maison,

que s’il était exposé aux yeux du public;

de même je ferai mon plaisir et ma joie des soupirs et de la tristesse de votre retraite:

Mon amour prendra en vous de nouvelles forces,

ainsi que le feu qui est enfermé redouble son activité;

et les délices que je trouverai en vous, et l’amour que vous aurez pour moi,

seront semblables à une eau, qui ayant été retenue,

et s’étant même grossie par cette difficulté de couler, surmonte enfin ses digues,

et déborde avec impétuosité.“

 

„Mais jusqu’à quand, Seigneur, lui demanda Gertrude, doit durer cette interdiction?“

„Assurez-vous, lui repartit-il, que les faveurs que je vous promets dureront autant qu’elle.”

A quoi elle ajouta:

“Il semble que ce serait une chose honteuse aux Grands de la terre,

de faire part de leurs secrets aux personnes d’une condition basse et ravalée;

ne sera-ce donc pas une chose indigne de votre Majesté, vous qui êtes le Roi des Rois,

de me découvrir les décrets de votre Providence divine,

à moi qui suis le rebut et la honte de toutes les créatures?

Et c’est pourquoi sans doute vous n’avez pas voulu me faire connaître l’événement de cet interdit,

quoique vous sachiez la fin des choses avant même qu’elles aient de commencement.”

“Ce n’est pas là, lui repartit le Seigneur, ce qui m’oblige de vous tenir cet événement caché;

mais c’est afin de ménager adroitement votre salut:

car si je vous admets quelquefois à la participation de mes secrets

dans la contemplation pour élever votre courage,

je vous en exclus aussi quelquefois pour conserver votre humilité,

afin que recevant ma grâce, vous connaissiez ce que vous êtes par moi;

et qu’étant privée de cette même grâce, vous connaissiez ce que vous êtes par vous-même.”

 

A l’Offertoire de la Messe, Souvenez-vous, Vierge Mère:

comme on fut à ces paroles, de parler en notre faveur, et qu’elle élevait son cœur vers la Mère de toute grâce,

le Seigneur lui dit:

“Quand personne n’intercéderait maintenant pour vous,

je me suis déjà fléchi entièrement moi-même en votre faveur.”

Mais elle faisant réflexion tant sur la multitude de ses propres défauts,

que sur ceux de quelques-unes de ses Sœurs,

et étant en peine comment Dieu pouvait l’assurer qu’il était entièrement réconcilié,

elle l’entendit qui lui disait avec tendresse:

Ma bonté naturelle m’oblige d’avoir égard à celles d’entre vous qui sont les meilleures,

et les renfermant toutes dans le sein de ma divinité,

les unes cachent à mes yeux sous le voila de leur perfection celles qui sont imparfaites.”

“Seigneur, qui vous répandez si abondamment sur vos créatures, comment avez-vous pu, dit Gertrude,

accorder des dons de grâce si pleins de consolation à une personne si mal disposée

et si indigne de les recevoir?”

“Mon amour, lui dit le Seigneur, m’y a forcé.”

“Où sont donc ces taches, repartit-elle,

que j’ai contractées par l’impatience et les émotions de cœur où je me suis laissée aller,

et que j’ai fait éclater au dehors par mes paroles?”

“Le feu de ma divinité les a toutes consumées, comme c’est ma coutume d’effacer toutes les souillures,

et de réparer les difformités qui se rencontrent dans les âmes que je visite par une bonté toute gratuite.”

 

“O Dieu de miséricorde, continua Gertrude,

puisque vous prévenez si souvent mes misères de vos grâces,

je voudrais bien savoir si mes défauts, comme cette impatience dont je viens de parler,

et les autres semblables, doivent être purifiés en mon âme avant ou après la mort.”

Ce que Dieu faisant semblant de ne pas entendre, elle ajouta:

“S’il en était besoin, Seigneur, pour faire éclater davantage votre justice,

je descendrais de bon cœur et avec joie dans les enfers,

afin de vous faire une plus rigoureuse satisfaction.

Mais s’il est plus glorieux à votre bonté naturelle et à votre miséricorde,

que toutes ces imperfections soient consumées par le feu de votre amour,

je prends la liberté de vous conjurer que ce même amour effaçant toutes les taches de mon âme,

la rende plus pure que je ne le mérite.“

Ce que le Seigneur eut encore agréable par un excès de bonté et de tendresse.

 

Le lendemain, comme on célébrait la Messe pour le peuple dans l’Eglise paroissiale,

elle dit à Dieu sur l’heure de la Communion:

“Père éternel, n’êtes-vous point touché de compassion de nous voir maintenant privées

de la nourriture sacrée du Corps et du Sang précieux de votre Fils,

qui est un bien inestimable, au sujet de ces malheureux biens temporels,

qui étaient destinés à l’entretien de vos Servantes?”

“Comment est-ce que je pourrais en être si sensiblement touche, lui repartit le Seigneur?

Si je menais mon épouse à la salle préparée pour faire un magnifique banquet,

et que je m’aperçusse avant d’y entrer, que ses habits fussent dans le désordre et dans la négligence,

ne la tirerais-je pas à l’écart et dans un lieu reculé, pour la parer de ma propre main,

et corriger ses difformités, afin de la faire entrer avec plus d’agrément dans le festin?”

“Mais comment, mon Dieu, dit-elle, ceux qui nous font souffrir ces maux,

peuvent-ils avoir votre grâce?”

“Laissez-les faire, Gertrude, lui dit-il, ce sera moi qui examinerai ces choses avec eux.”

 

Ensuite comme on faisait à Dieu l’offrande de l’hostie salutaire, Gertrude la lui présenta aussi en esprit,

pour la gloire éternelle de son nom, et pour le salut de toute la Communauté;

et le Seigneur l’ayant reçue en lui-même,

lui communiqua du plus profond de son cœur une certaine douceur vivifiante, et lui dit:

“Je les rassasierai et les engraisserai de cette viande divine.”

“Ne communiez-vous pas, mon Dieu, lui dit Gertrude, toute la Communauté?”

“Non, lui répondit-il, mais seulement celles qui ont le désir de communier,

ou qui le voudraient bien avoir:

pour les autres qui appartiennent à la Communauté, elles auront cet avantage,

qu’elles se sentiront excitées à prendre cette nourriture céleste,

de même que les personnes qui ne se soucient pas de manger,

étant attirées par l’odeur agréable des viandes, commencent à désirer de s’en rassasier.”

 

Mais le jour de l’Assomption, entendant le Seigneur qui disait, à l’élévation de l’hostie:

“Je viens m’immoler à Dieu mon Père pour le salut de mes élus qui sont mes membres:”

“Souffrirez-vous, lui dit-elle, mon aimable Sauveur, que nous qui en faisons une partie,

soyons retranchées de notre chef par l’anathème dont nous menacent ceux

qui nous veulent enlever nos biens ?”

“Si quelqu’un, lui répondit le Seigneur, peut vous ravir l’affection et la tendresse de mes entrailles,

par laquelle vous m’êtes unies, ce sera pour lors qu il vous séparera de moi.

Mais l’anathème, ajouta-t-il, dont on veut vous frapper pour une cause si déraisonnable,

ne fait pas plus d’impression sur vous,

que le ferait un couteau émoussé et sans tranchant sur une matière dure et impénétrable

que l’on voudrait couper,

et qui tout au plus n’y pourrait laisser qu’une très-légère marque.”

“Mon Seigneur et mon Dieu, qui êtes la vérité infaillible, lui dit Gertrude, vous m’aviez fait connaître,

quoique j’en fusse indigne, que vous aviez résolu d’accroître en nous vos délices,

et d’y redoubler notre amour;

et cependant il y en a parmi nous qui se plaignent que leur charité est refroidie.”

“C’est moi, lui repartit le Seigneur, qui renferme dans mon sein la source de tous biens,

et j’en distribue à chacun en son temps ce qu’il lui en faut.”

 

CHAPITRE 17.

D’une vision qu’eut sainte Gertrude,

dans laquelle il lui semblait que Jésus-christ la communiait spirituellement avec ses Soeurs.

Un Dimanche auquel tombait la fête de saint Laurent et celle de la Dédicace de l’Eglise du Monastère,

la Sainte s’étant mise en oraison durant la première Messe pour quelques personnes

qui s’étaient recommandées avec confiance à ses prières,

aperçut un cep de vigne vert, qui sortant du trône de Dieu, s’étendait jusques sur la terre,

et par les feuilles duquel, comme par autant de degrés, on pouvait monter d’un bout à l’autre.

Elle comprit que cette échelle mystique était la figure de la foi, par laquelle les élus montent dans le Ciel;

et comme elle vit vers le haut de ce cep de vigne,

c’est-à-dire, à la gauche du trône de Dieu, plusieurs de ses Sœurs assemblées,

parmi lesquelles Jésus-christ lui paraissait debout avec un extrême respect en la présence de son Père céleste,

l’heure s’approchant à laquelle la Communauté eût dû communier,

si elle n’en eût été empêchée par l’interdiction où elle était des Sacremens,

elle conçut un fervent désir de recevoir spirituellement avec toutes ses Sœurs ce Sacrement adorable,

qui, par un incompréhensible secret de la bonté divine donne la vie à l’âme,

sans que tous les efforts des hommes y puissent mettre aucun obstacle.

Après quoi elle vit Jésus-christ Notre-Seigneur,

qui alla comme plonger dans le cœur de son Père une hostie qu’il tenait à sa main,

d’où il la retira toute vermeille et comme teinte de sang.

Gertrude en fut toute surprise, et rêvait à ce que cela pouvait signifier,

d’autant que la rougeur est une figure de la Passion,

et que le Père éternel ne peut jamais être atteint d’aucune marque de souffrance;

c’est pourquoi étant tout occupée à faire réflexion sur ce qu elle voyait,

elle oublia de demander l’accomplissement des désirs qu’elle venait de découvrir à Dieu;

mais peu de temps après elle connut que le Seigneur avait choisi pour le lieu de sa demeure et de son repos,

le cœur et les âmes de toutes ses Sœurs qu’elle avait vues auparavant assemblées proche du trône de Dieu,

sans néanmoins s’être aperçue de quelle manière cela s’était fait.

 

Pendant ce transport, la Sainte se souvint d’une personne,

qui avant la Messe s’était recommandée à ses prières avec beaucoup de dévotion et d’humilité,

et pria Dieu qu’il fît part à cette âme des mêmes faveurs qu’il venait d’accorder à ses Sœurs.

Il lui fut répondu, que personne ne pouvait jouir de ce bonheur,

ni monter par cette échelle mystique de la foi qu’elle avait vue,

s’il n’était porté sur les ailes de la confiance, dont celle pour qui elle priait n’était que médiocrement animée.

La Vierge répliqua à ce discours:

“Il me semble, mon Dieu, que le peu de confiance de cette personne procède d’une humilité,

sur laquelle cependant vous répandez d’ordinaire vos grâces avec plus d’abondance.”

Pour lors le Seigneur lui dit:

“Je descendrai donc, et je communiquerai mes faveurs à cette âme et à toutes les autres

qui sont dans ce profond anéantissement.”

Soudain le Fils de Dieu, le Seigneur des vertus, lui parut descendre comme par une échelle peinte de rouge,

et peu après elle l’aperçut revêtu d’ornemens pontificaux au milieu de l’autel de l’Eglise du Monastère,

qui portant à sa main une boîte semblable à peu près au ciboire où l’on a coutume de réserver les hosties,

se tint assis devant le Prêtre jusqu‘ à la Préface de cette Messe.

 

Il y avait à sa droite, c’est-à-dire du côté du nord,

une si nombreuse troupe d’Anges qui étaient occupés à le servir, que toute l’Eglise semblait en être pleine;

et ces Esprits bienheureux témoignaient une joie particulière et un saint empressement à visiter ces lieux sacrés,

où la Communauté, ce beau corps d’Anges terrestres, avait tant de fois adressé ses prières à Dieu.

A la gauche de Jésus-christ, c’est-à-dire du côté du midi, il n’y avait qu’un seul chœur d’Anges,

qui était suivi d’un chœur d’Apôtres à part, et d un chœur de Martyrs aussi à part,

puis d’un chœur de Confesseurs, et ensuite d’un chœur de Vierges.

Gertrude voyant une si auguste assemblée, et se ressouvenant avec admiration que c’est la pureté,

suivant le sens de l’Ecriture, qui nous approche de Dieu,

aperçut entre le Seigneur et ce chœur de Vierges, une blancheur lumineuse semblable à la neige,

qui les unissait à leur Epoux, par la douceur de ses caresses et par les charmes ravissans de sa familiarité,

plus étroitement que tous les autres Saints.

Il lui sembla encore, qu’elle apercevait aussi les rayons d’une lumière éclatante,

qui se répandaient sur quelques personnes de la Communauté,

comme s’il n’y eût eu aucun obstacle entre le Seigneur et elles,

quoique l’épaisseur des murailles les séparât effectivement de l’Eglise où se passait cette apparition mystérieuse.

 

Et bien que la Sainte fût remplie d’une extrême allégresse au milieu de ce ravissement,

elle ne laissa pas de se mettre en peine pour le reste de ses Sœurs, et de dire à Dieu en leur faveur:

“Seigneur, puisque jusqu’à présent vous avez voulu me combler,

par le débordement de vos libéralités, d’un nombre incroyable de grâces,

permettez-moi de vous demander ce que vous accordez à celles d’entre mes Sœurs,

qui étant peut-être maintenant appliquées aux travaux de la maison et aux occupations extérieures,

ne peuvent se ressentir qu’imparfaitement des dons que vous faites aux autres.”

Jésus-christ lui répondit:

“Je répands sur elles les odeurs de mes parfums,

et je ne laisse pas de les visiter dans leur espèce d’assoupissement.”

Gertrude, dans un grand étonnement,

et ne comprenant pas comment il se pouvait que des personnes qui ne s’adonnaient point à la vie contemplative,

reçussent cependant la même récompense que celles qui s’y occupaient sans relâche;

et s’arrêtant à examiner la vertu de ces parfums dont le Fils de Dieu lui avait parlé,

en la comparant à celle des baumes et des onguens aromatiques,

dont il importe peu pour empêcher les corps de se corrompre,

qu’ils soient embaumés avant ou après le sommeil de la mort, pourvu qu’ils soient une fois embaumés:

elle fut éclaircie de ses doutes par cette comparaison familière;

savoir, que l’homme ne mangeait jamais sans

que chaque membre de son corps ne fût soutenu et fortifié par la nourriture qu’il prenait,

quoique pourtant il n’y eût que la bouche seule

Sur ressentît le goût et la délicatesse des viandes:

e même, quand Dieu par un excès de sa miséricorde fait quelque grâce singulière à ses élus,

toutes les personnes qui sont de ce nombre y participent;

et principalement si elles se rencontrent déjà unies par les liens d’une même Communauté,

elles en reçoivent un surcroît et une surabondance de mérites;

et il n’y a que celles qui s’en privent elles-mêmes par leur jalousie ou par leur mauvaise volonté,

qui en sont exceptées et privées.

 

Ensuite, comme on entonnait le Gloria in excelsis;

Gloire à Dieu dans le Ciel; ce souverain Pontife Jésus-christ Notre-Seigneur,

poussa vers le Ciel à l’honneur de son Père un souffle comme une flamme ardente.

Et à ces paroles: Et in terra pax hominibus bonœ voluntatis; Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté;

il poussa une seconde fois vers les assistans ce même souffle en forme d’une lueur blanche comme la neige.

Et quand ce vint à cette parole de la Préface: Sursum corda; Levons nos cœurs en haut:

le Fils de Dieu se levant lui-même,

s’attira comme par une puissante sympathie le cœur de tous ceux qui étaient présens,

et se tournant du côté de l orient, assisté d’un nombre infini d’Anges qui l’environnaient,

il se tint debout, les mains élevées, et offrit à Dieu son Père,

par le reste des paroles de la Préface, les vœux et les désirs des fidèles.

Après quoi, lorsqu’on commença à dire, Agnus Dei, etc. Agneau de Dieu, qui effacez les péchés du monde;

le Seigneur se levant de l’autel avec tout le pouvoir de sa majesté, se communiqua au second Agnus Dei,

par un impénétrable effet de sa sagesse, à l’âme de tous les assistans;

et au troisième Agnus Dei, se retirant tout en lui-même,

il offrit en sa personne à Dieu son Père la plénitude de leurs vœux et de leurs désirs.

Alors par un regorgement de ses douceurs,

donnant de sa bouche adorable le baiser de paix à tous les Saints qui étaient présens,

il honora d’une faveur singulière la troupe des Vierges;

car après leur avoir porté comme aux autres le sacré baiser,

il l’imprima encore amoureusement sur leur cœur;

puis versant de toutes parts les torrens de sone divin amour,

il se donna lui-même à la Communauté, en disant ces paroles:

“Je suis tout à vous, je vous appartiens en propre,

que chacune de vous autres jouisse de moi selon ses chastes désirs.”

Alors Gertrude répondit à son Epoux:

“Seigneur, encore que je sois maintenant rassasiée de vos délices incroyables,

il me semble néanmoins que vous étiez encore trop éloigné de moi, quand vous reposiez sur l’autel;

c’est pourquoi daignez, pour la fin et la bénédiction de cette Messe,

faire en sorte par l’opération de votre grâce, que mon âme se sente unie et attachée à vous.”

Ce que le Sauveur accomplit de telle façon, qu’elle connaissait d’autant plus agréablement,

par les hastes embrassemens de son Epoux, l’union qu’elle avait avec lui,

que la douce violence qu’il lui faisait était plus divine que surnaturelle.

 

CHAPITRE 18.

Comment il faut se préparer dignement pour recevoir le Corps de Jésus-christ. –

Les différens exercices de piété que sainte Gertrude a pratiqués à l’égard de cet auguste Sacrement.

 

  • 1. Les trois personnes de la Trinité communiquent leur sainteté à Gertrude,

afin de la disposer à communier plus dignement.

La Sainte s’approchant pour recevoir le Sacrement qui donne la vie, et voyant qu’à l’antienne qui commence,

Réjouissez-vous, et tressaillez de joie, on chantait trois fois, Saint, Saint, Saint,

se prosterna contre terre pour demander à Dieu, dans toute l’effusion de son cœur,

qu’il lui plût de la préparer dignement à la participation de cette viande céleste,

en sorte qu’il en fût glorifié lui-même, et que tout l’Univers en pût être édifié.

Le Fils de Dieu s’abaissant subitement vers elle,

et comme un amant respectueux donnant le doux baiser de paix à son âme,

pendant qu’on chantait Saint, il lui dit:

“A ce mot de Saint, qu’on attribue à ma personne,

je vous rends participante de la sainteté de ma Divinité et de mon Humanité,

afin qu’elle vous serve d’une parfaite préparation pour vous approcher des saints Mystères.”

 

Et le premier Dimanche d’après, rendant grâces à Dieu pour cette faveur,

Jésus-christ lui apparut plus beau que tous les chœurs des Anges,

et la présenta obligeamment à Dieu son Père, revêtue de la sainteté personnelle qu’il lui avait communiquée.

C’est pourquoi le Père éternel prit tant de plaisir dans cette âme, qui lui avait été offerte par son Fils unique,

que ne pouvant en quelque sorte retenir les épanchemens de ses grâces,

il lui accorda aussi avec le Saint-Esprit la sainteté qui leur est attribuée dans cette qualité de Saint,

afin de lui faire obtenir la bénédiction et la plénitude de toute sainteté,

tant de celle qui procède de la toute-puissance, que de celle qui émane de la sagesse et de l’amour.

 

  • 2. Sainte Gertrude se préparant à la Communion,

reçoit de Jésus-christ l’assurance qu’il ne se séparera jamais d’elle,

et qu’il fera du bien aux autres en sa faveur.

Cette Sainte étant une fois sur le point de communier,

et voyant que plusieurs de ses Sœurs s’en abstenaient pour différentes considérations,

dit à Dieu avec un extrême sentiment de joie, st une humble élévation de cœur:

“Je vous rends grâces, mon Dieu, mon bien-aimé, de ce que vous m’avez mise en cet heureux état,

que ni mes parens,

ni aucune autre considération ne peut m’empêcher de me trouver à votre banquet délicieux.”

A quoi le Seigneur répondit avec sa douceur ordinaire:

“Comme vous avouez qu‘ il n’y a rien de capable de vous séparer de moi,

sachez aussi qu il n’y a rien ni dans le ciel, ni sur la terre,

non pas même la rigueur de mes jugemens et de ma justice,

qui puisse m’empêcher de satisfaire le plaisir extrême que ressent mon Cœur en vous faisant du bien.”

 

Une autre fois encore, Gertrude s’approchant de la Communion,

et désirant ardemment de recevoir de Dieu les préparations convenables,

le doux et charitable époux de son âme la consola par ces paroles pleines de tendresse, en lui disant:

“Je me couvre maintenant de votre personne,

afin de pouvoir étendre ma main délicate pour faire du bien aux pécheurs,

sans qu’elle soit blessée des pointes envenimées dont ils sont tout hérissés.

Et je vous revêts aussi de moi-même, afin que tous ceux que vous me présentez en votre souvenir,

et même tous ceux qui vous sont semblables selon la nature, soient élevés à cette haute dignité,

où je puisse les combler des bienfaits de ma libéralité royale.

 

  • . 3. Accueil favorable que fait la Sainte Trinité à Gertrude qui lui est présentée par Jésus-christ. –

Elle obtient un surcroît de joie pour les Bienheureux, de grâce pour les Justes,

de pénitence pour les Pécheurs, et de relâchement de peine pour les âmes du Purgatoire.

Un jour que Gertrude devait communier, repassant en son esprit les grâces que Dieu lui avait faites,

elle se souvint de cet endroit du livre des Rois:

Qui suis-je moi? et quelle est la maison de mon Père? (L. 1. chap. 18)

C’est pourquoi rejetant ces dernières paroles: Quelle est la maison de mon Père?

comme si elles n’eussent été propres qu’aux personnes qui ont vécu dans leur temps suivant l esprit de Dieu,

elle se considérait comme une petite plante qui reçoit de près la chaleur du feu immortel du Cœur divin,

et connaissait, par sa propre nature,

qu’elle se consumait d’heure en heure par ses défauts et par ses négligences,

et qu’étant comme réduite en cendre et presque au néant elle devenait semblable à un petit charbon éteint

qui est jeté par terre.

C’est pourquoi, se tournant vers Jésus-christ son médiateur bien-aimé,

et le priant de la présenter à Dieu son Père, afin de la réconcilier avec lui en quelque état qu’elle pût être,

il lui semblait que son cher Epoux l’attirait à lui par les influences de son amour

qui sortaient des plaies de son Cœur, qu’il la lavait dans l’eau qui en découlait,

et qu’ensuite il l’arrosait du sang vivifiant qui y était renfermé:

de sorte que quittant peu à peu la forme de charbon qu’elle avait auparavant,

elle se transforma en un arbre couvert de verdure,

dont les branches se divisèrent en trois parties comme un lis, et le Fils de Dieu l’ayant prise,

la présenta avec des marques d’honneur et de reconnaissance à la très-sainte Trinité, toujours adorable,

qui la reçut avec tant d’amour et de tendresse, que le Père éternel, par un effet de son pouvoir infini,

attacha sur les branches les plus élevées de cet arbre tout le fruit que l’âme de cette Sainte aurait pu produire,

si elle eût correspondu comme elle le devait aux ordres de la toute-puissance divine.

Il lui sembla pareillement que le Fils de Dieu et le Saint-Esprit mettaient sur les deux autres parties de ses branches les fruits de la sagesse et de la charité.

 

Ayant ensuite reçu le Corps de Jésus-christ, et considérant son âme, ainsi que nous venons de le dire,

comme un arbre enraciné dans la plaie du côté de son Rédempteur,

il lui semblait qu’il sortait d’une façon miraculeuse comme une certaine sève de l’Humanité

et de la Divinité de Jésus-christ,

qui se répandant de cette plaie sacrée, et passant de la racine de cet arbre dans toutes ses branches,

y produisait des feuilles et des fruits, qui paraissaient aussi éclatons dans toute la conduite de sa vie,

que l’or paraît brillant à travers le cristal: ce qui donnait un plaisir et une joie indicible,

non-seulement à la très-sainte Trinité, mais encore à tous les Bienheureux,

qui s’étant levés par respect, lui présentaient en forme de couronnes leurs mérites,

chacun en particulier, et les suspendaient aux branches de cet arbre,

pour rendre honneur et gloire à Celui qui faisant éclater en elle ses merveilles,

avait la bonté de les combler de nouveaux plaisirs.

 

Enfin Gertrude priant Dieu que tous ceux qui sont au ciel, sur la terre, et dans le purgatoire,

et qui eussent sans doute tiré quelque avantage du fruit de ses œuvres,

si elle n’eût pas été si négligente, reçussent au moins quelque utilité des grâces

que sa bonté divine lui avait communiquées;

ses bonnes œuvres qui étaient figurées par les fruits de cet arbre,

commencèrent à distiller une liqueur d’une vertu extraordinaire,

dont une partie s’évaporant en haut, remplissait de joie les Bienheureux;

une autre partie découlant dans le purgatoire, adoucissait les peines de ceux qui achevaient d’y être purifiés;

et la troisième partie se répandant sur la terre, augmentait aux justes la douceur de la grâce,

et aux pécheurs l’amertume de la pénitence.

 

  • . 4. Combien il est avantageux d’entendre la sainte Messe.

Gertrude offrant au Père éternel, pour satisfaction de tous ses péchés et pour réparation de ses négligences,

l’hostie adorable au moment qu’elle fut élevée à la Messe par les mains du Prêtre,

vit que son âme fut présentée devant la Majesté divine dans les mêmes sentimens de joie que Jésus-christ,

qui est la splendeur et l’image vivante de la gloire de son Père et l’agneau de Dieu sans tache,

s’offrit lui-même sur l’autel à Dieu son Père pour le salut de tout le monde;

et elle fut reçue de cette sorte, parce que le Père éternel la regardait comme purifiée e tout péché,

par le mérite de l’Humanité sanctifiante de Jésus-christ,

et enrichie et parée de toutes les vertus qui ont rendu florissante la Divinité glorieuse de son Fils,

par le moyen de cette même Humanité sainte.

Gertrude rendant grâces à son Dieu de toute l’étendue de ses forces,

et prenant plaisir à s’entretenir des faveurs extraordinaires qu’il daignait lui communiquer, il lui fit connaître,

que toutes les fois qu une personne assiste avec dévotion à la Messe, ayant le cœur et l’esprit élevé à Dieu,

qui s’offre lui-même dans cet auguste Sacrement pour le salut de tout le monde,

il est vraiment regardé par le Père éternel avec toute la tendresse que mérite l’hostie sainte qui lui est immolée,

et devient semblable à celui qui sortant de l’obscurité des ténèbres pour marcher à la face du soleil,

se trouve tout d’un coup environné de lumière.

Alors la Sainte fit cette demande à Dieu:

“Celui qui tombe dans quelque péché, Seigneur, n’est-il pas aussitôt privé de ce bien et de cet avantage,

de même que celui qui quitte la lumière du soleil pour entrer dans les ténèbres,

perd au même instant la satisfaction et la joie qu’il avait de voir la clarté?”

“Non, lui répondit le Seigneur;

car encore que le pécheur se couvre du péché comme d’un nuage

qu’il oppose à la lumière de ma miséricorde,

ma bonté néanmoins ne laisse pas de répandre toujours en lui quelque lueur de ce don céleste,

pour le conduire à la vie éternelle,

et cette lueur s’accroît et se fortifie toutes les fois qu’il tâche d’entendre la Messe avec dévotion,

et de participer à la grâce des Sacremens.”

 

  • . 5. Combien Jésus-christ est reçu indignement par ceux

qui sont adonnés à l’intempérance de la langue.

Un jour Gertrude, après avoir communié,

considérant en elle-même avec combien de circonspection on doit retenir sa langue,

et n’en point faire d’usage immodéré, puisqu’elle a cet avantage par-dessus les autres membres du corps,

d’être la dépositaire des plus précieux mystères de Jésus-christ;

elle fut instruite par cette comparaison dans le secret de son cœur:

savoir, que celui qui ne s’abstient point des discours vains, trompeurs, déshonnêtes, pleins de médisance,

et autres semblables, et qui s’approche de la sainte Communion sans faire pénitence,

reçoit Jésus-christ, autant qu’il est en son pouvoir,

comme celui qui ayant fait un grand amas de pierres sur le seuil de sa porte,

en accablerait son hôte, lorsqu’il vient le visiter, ou le frapperait cruellement sur la tête à coups de bâton.

Que le lecteur fasse réflexion sur cette conduite avec un profond sentiment de douleur et de compassion,

et qu‘ il examine quel rapport il y a entre une si grande cruauté, et une si grande douceur,

qui fait que celui qui vient avec tant d’amour pour sauver les hommes,

est si cruellement outragé par ceux dont il veut procurer le salut.

On peut aussi faire la même application pour chaque péché en particulier.

 

  • . 6. Des vêtemens spirituels dont l’âme doit être ornée

pour se présenter dignement à la sainte Communion.

Etant une fois tout près de communier, et ne se sentant pas assez préparée pour le faire,

et d’ailleurs le temps étant tout proche, elle parla à son âme en ces termes:

“Mon âme, voilà ton Epoux qui t’appelle;

et comment oseras-tu aller au-devant de lui sans être parée du mérite nécessaire pour le recevoir?”

Après quoi, faisant réflexion de plus en plus sur son indignité, se défiant entièrement d’elle-même,

et ne mettant son espérance que dans la seule miséricorde de Dieu, elle dit en soi-même:

“A quoi bon différer davantage, puisque, quand j’aurais mille ans entiers pour me préparer,

je ne pourrais pas le faire comme il faut,

n’ayant rien de moi-même qui puisse servir en quelque sorte à une si auguste disposition?

J’irai donc au-devant de lui avec confiance et humilité;

et lorsque mon Bien-aimé me verra de loin,

il pourra mettre en moi toute la grâce et tous les attraits avec lesquels son amour voudra

que je paraisse devant lui.”

Et s’approchant des saints Mystères avec cette intention,

elle tenait les yeux de son esprit attachés sur sa laideur et sa négligence.

 

Mais comme elle se fut un peu avancée, elle aperçut le Seigneur, qui la regardant d’un œil de compassion,

ou plutôt de charité, lui envoya l’innocence dont il est revêtu lui-même,

pour lui servir d’ornement, et pour la parer comme d’une robe blanche;

il lui donna son humilité, qui le fait converser avec des créatures qui en sont si fort indignes,

afin de l’en revêtir comme d’une tunique de pourpre;

il la remplit de cette espérance qui le fait soupirer avec ardeur après ceux qu’il aime,

pour ajouter l’agrément de la couleur verte à sa parure;

il lui communiqua la charité qu’il a pour les âmes, pour lui servir l’un riche vêtement d’or;

il lui inspira la joie qu’il prend dans le cœur des fidèles, pour lui en aire une couronne de pierres précieuses;

enfin il lui donna pour sa chaussure cette confiance

avec laquelle il daigne s’appuyer sur l’inconstance de la fragilité humaine,

et qui lui fait mettre ses délices à vivre avec les enfans des hommes,

afin qu’étant parée de tous ces précieux ornemens, elle méritât d’être présentée aux yeux de son Epoux.

 

  • . 7. Avec combien d’amour Dieu se donne lui-même dans le Sacrement de l’autel.

Après la Communion, Gertrude s’étant recueillie intérieurement,

le Seigneur lui apparut sous la figure d’un pélican qui se perçait le cœur de son bec,

ainsi qu’on a accoutume de représenter cet oiseau; ce qui lui donnant de l’admiration:

“Que voulez-vous, mon Dieu, dit-elle, me persuader par cette vision?”

“Je veux, lui répondit le Seigneur, que vous considériez l’excès de mon amour,

qui m’oblige à vous faire un présent si considérable;

car après m’être ainsi donné moi-même, j’aimerais mieux demeurer mort dans le tombeau,

s’il m’était permis de parler de la sorte, que de priver une âme qui m’aime de ce fruit de ma libéralité.

Faites aussi réflexion, que de même que le sang qui sort du cœur du pélican,

donne la vie à ses petits, ainsi l’âme qui se nourrit de ce mets divin que je lui présente,

reçoit une vie qui n’aura jamais de fin.”

 

  • . 8. De l’amour ineffable de Dieu dans le Sacrement de l’autel.

Gertrude ayant un jour entendu un sermon,

dans lequel on expliquait la sévérité de la justice divine,

fut frappée d’une si grande crainte, qu’elle n’osait plus s’approcher des divins Sacremens.

C’est pourquoi Dieu par sa miséricorde la rassura par ces paroles:

“Si vous ne daignez pas ouvrir les yeux de votre âme pour considérer la multiplicité des grâces

que je vous fais, ouvrez du moins les yeux du corps, afin que me voyant aller au-devant de vous,

étant renfermé dans l’espace d’un très-petit ciboire,

vous connaissiez avec certitude que la rigueur de ma justice est ainsi resserrée dans les bornes

de la miséricorde que j’exerce envers les hommes dans la dispensation de ce Sacrement.

 

Une autre fois encore à la même heure,

la bonté divine se servit de raisons toutes semblables pour la porter à la participation de ses saintes délices,

par ces paroles:

“Considérez sous quelle petite étendue je vous donne ma Divinité et mon Humanité tout entière;

comparez-la avec celle du corps humain, et jugez ensuite de la grandeur de mon amour;

car comme le corps de l’homme surpasse en grandeur mon corps, c’est-à-dire,

la quantité des espèces du pain sous lesquelles mon corps est contenu:

de même ma miséricorde et ma charité me réduisent dans ce Sacrement à cet état,

que l’âme qui m’aime est en quelque sorte au-dessus de moi,

comme le corps humain est par sa grandeur au-dessus de celui

que j’ai dans cet incompréhensible mystère.”

Un autre jour encore, comme on lui présenta l’hostie salutaire,

le Seigneur continua de lui recommander l’excès de son amour, de cette sorte:

“Ne considérez-vous pas que le Prêtre

qui donne l’hostie, touche mon Corps immédiatement de ses mains toutes nues,

et que les ornemens dont il est revêtu par respect, ne s’étendent point au delà de ses bras:

c’est pour vous apprendre, qu’encore que je regarde avec bonté tout ce qui se fait pour ma gloire,

comme les oraisons, les jeûnes, les veilles, et autres semblables œuvres de piété;

néanmoins, (quoique ceux qui sont peu intelligens ne le comprennent point,)

la confiance avec laquelle mes élus ont recours à moi dans leur fragilité,

me touche encore plus sensiblement;

de la même manière que vous voyez que la main nue du Prêtre touche l’hostie de plus près

que ne le font ses ornemens.”

 

  • . 9. Que l’humilité est plus agréable à Dieu que la dévotion sensible; –

et que Jésus-christ désire ardemment de se communiquer

dans le Sacrement de l’Eucharistie à une âme qui l’aime.

Une autre fois, comme on avertissait au son de la cloche d’aller à la sainte Communion,

et le chant étant déjà commencé, Gertrude ne se sentant pas assez bien préparée, dit à Dieu:

“Voilà, Seigneur, que vous venez à moi,

mais que n’avez-vous auparavant rempli mon âme de zèle et de dévotion,

puisque cela vous est si facile, afin qu’étant mieux disposée,

j’eusse pu aller au-devant de vous dans un état plus convenable à votre grandeur?“

„Comme un Epoux, lui repartit le Seigneur,

prend quelquefois plus de plaisir de voir le cou de son épouse,

nu et sans ornement, que s’il était paré d’un collier précieux,

et aime mieux voir aussi la blancheur toute simple de ses mains,

que si elles étaient couvertes de gants richement garnis:

de même la vertu d’humilité m’est quelquefois plus agréable toute seule,

que si elle était embellie des grâces d’une dévotion sensible.”

 

Plusieurs Religieuses de la Communauté s’étant un jour privées de la Communion pour quelque empêchement,

Gertrude, qui avait participé à ce Mystère d’amour, en rendait grâces à Dieu, lui disant:

“Je viens vous remercier de ce que vous m’avez invitée à votre sacré banquet.”

A quoi le Seigneur répliqua avec des paroles pleines de douceur et de tendresse:

“Sachez que j’avais un désir extrême que vous y assistassiez.”

“Hé quoi, Seigneur, lui dit Gertrude, quelle gloire peut revenir à votre Divinité,

de ce que je profane avec une bouche indigne la pureté de ce Sacrement?”

“Comme T’amour sincère et cordial que nous avons pour un ami,

lui dit le Seigneur, fait que nous prenons plaisir à l’entendre parler;

de même la charité que j’ai pour mes élus me fait quelquefois trouver de la satisfaction

dans des choses pour lesquelles ils n’ont point de goût.”

 

  • . 10. La douceur du Corps de Jésus-christ te connaît,

non par les sens du corps, mais par le goût de l’âme.

Gertrude, en un autre temps,

désirant avec beaucoup d’ardeur de voir l’hostie, pendant la dispensation qu’on faisait de ce Sacrement,

et en étant empêchée par le grand concours du monde qui s’en approchait,

entendit le Seigneur qui l’invitait amoureusement par ces paroles:

“Gertrude, voici un secret bien doux qui se passe entre nous deux,

et qui doit demeurer inconnu à ceux qui s’éloignent de moi:

c’est que, si vous voulez me connaître, approchez-vous,

et éprouvez la douceur de cette manne cachée, non en la voyant au dehors,

mais en la goûtant intérieurement.”

 

  • . 11. Qu’il n’y a point de mal à s’abstenir de la Communion par respect.

Gertrude voyant une de ses Sœurs qui s’approchait du Sacrement qui donne la vie, c’est-à-dire, de l’Eucharistie,

avec trop d’émotion et de crainte, et s’éloignant d’elle avec quelque sorte d’indignation,

le Seigneur reprit charitablement en elle cette conduite par ces paroles:

“Ne savez-vous pas, lui dit-il,

que je ne mérite pas moins qu’on me rende des témoignages d’honneur et de révérence,

que de dévotion et d’amour?

Mais comme c’est un défaut attaché à la faiblesse humaine

de ne pouvoir satisfaire à ce double devoir par un seul et même sentiment,

il est raisonnable qu’étant toutes les membres d’un même corps,

vous accomplissiez par le secours les unes des autres,

ce que vous ne pouvez pas accomplir par vous-mêmes:

par exemple, que celle qui s’appliquant à goûter les douceurs de l’amour,

songe moins aux devoirs du respect,

soit bien aise qu’un autre qui est plus exacte à témoigner son respect supplée à son défaut,

et qu’elle désire réciproquement

que celle-ci obtienne la joie et la consolation dont jouit une âme remplie de l’onction divine.”

 

  • . 12. Ce que c’est que servir Dieu à ses propres dépens.

Une autre fois encore, Gertrude priant pour une de ses Sœurs qu’elle voyait saisie d’une crainte semblable à celle dont nous venons de parler:

“Je voudrais, lui dit le Seigneur, que mes élus ne me crussent pas si sévère,

mais qu’ils fussent plutôt persuadés,

que je reçois comme un bienfait très-considérable les moindres services qu’ils me rendent à leurs dépens.

Or celui-là fait un sacrifice à Dieu à ses dépens,

qui ne trouvant aucun goût ni aucun plaisir dans la dévotion,

ne laisse pas de s’acquitter du culte qu’il doit à Dieu, par ses prières, par ses prosternemens,

et par d’autres semblables actions de piété, espérant de la miséricorde de Dieu,

qu’il ne laissera pas d’agréer ces devoirs de piété.”

 

  • . 13. D’où vient que l’on sent quelquefois moins de ferveur

et de zèle au moment de la Communion, que dans un autre temps.

Gertrude priant pareillement pour une personne

qui se plaignait d’avoir moins de dévotion les jours qu’elle devait communier, qu’en d’autres jours particuliers.

“Cela ne se fait point par hasard, lui dit le Seigneur, mais par un effet de ma providence,

qui inspire ainsi des mouvemens de dévotion dans des jours particuliers et dans des temps imprévus,

afin d’élever à moi par ce moyeu le cœur de l’homme,

qui demeurerait peut-être enseveli dans la corruption de la chair:

au lieu que les jours de fête, et dans le temps de la Communion,

privant mes élus de cette dévotion sensible, je les occupe davantage,

soit dans la pratique de l’humilité, soit dans l’exercice des saints désirs;

ce qui peut servir à leur salut, plus que la grâce de la dévotion.”

 

  • . 14. Dieu permet la chute des justes afin de les humilier.

Gertrude priant encore pour une certaine personne qui s’était abstenue de recevoir le Corps de Jésus-christ,

par cette légère considération, qu’elle craignait d’être un sujet de scandale à ceux qui la voyaient,

Dieu lui fit connaître sa volonté par cette comparaison:

“De même qu’un homme qui lave ses mains pour ôter une tache qu’il y a aperçue,

n’ôte pas seulement cette tache apparente, mais encore celles qui ne paraissaient pas,

en sorte que ses mains deviennent également nettes partout;

ainsi il arrive que les justes tombent dans de légères fautes,

afin que venant à s’en laver dans les eaux d’une humble pénitence, ils me soient plus agréables.

Mais il y en a qui, bien loin d’être reconnaissans de cette faveur que je leur fais,

s’opposent aux desseins que j’ai sur eux,

en négligeant la beauté intérieure de leur âme que j approuve après leur pénitence,

pour songer à la beauté extérieure qui dépend du caprice des hommes;

et c’est ce qu’ils font, lorsqu’ils ne se soucient pas de se priver des grâces

qu’ils eussent pu recevoir dans l’usage de ce Sacrement,

de peur d’être décriés par ceux qui ne les croient pas assez bien préparés pour s’en approcher.”

 

  • . 15. La bienheureuse Gertrude est préparée à la Communion par Jésus-christ.

Un jour que cette Sainte devait communier, s’y sentant intérieurement invitée par Jésus Christ,

il lui sembla qu’elle était dans le royaume céleste,

et qu’elle allait s’asseoir dans la gloire auprès du Père éternel pour manger avec lui à sa table;

mais se voyant trop malpropre et trop indisposée pour recevoir un si grand honneur,

elle faisait tous ses efforts pour se retirer.

Cependant elle crut voir le Fils de Dieu, qui venait au-devant d’elle,

et la menait dans un lieu séparé pour la préparer à ce divin banquet.

Et premièrement lui appliquant le mérite et le fruit de sa Passion,

comme s’il lui eût lavé les mains dans son sang, il la nettoya de ses péchés,

et ensuite la parant de divers ornemens, il l’avertit de marcher avec modestie,

et non pas comme une folle, qui par sa contenance et sa démarche trop libre,

se rend plutôt méprisable et ridicule, qu’elle ne se fait respecter par sa retenue et par sa pudeur.

Ce qui lui fit connaître que ceux-là marchent comme des fous avec les ornemens du Seigneur,

qui connaissant leur imperfection, prient le Fils de Dieu de la réformer,

et qui après avoir obtenu de lui cette faveur, demeurent aussi timides qu’auparavant,

parce qu’ils n’ont pas une pleine confiance que Jésus-christ supplée abondamment à leurs défauts.

 

  • . 16. Quelle est la grâce qui est communiquée aux fidèles

qui reçoivent dignement le Corps de Jésus-christ.

Un autre jour après la Communion, Gertrude offrant à Dieu l’hostie sainte

qu’elle venait de recevoir pour servir de remède aux maux que souffraient les âmes du Purgatoire,

elle s’aperçut qu’elles en recevaient un grand soulagement:

de quoi étant toute surprise, elle dit à Notre-Seigneur:

“Puisque je suis obligée, mon Dieu,

de rendre ce témoignage à votre gloire, que vous daignez m’honorer sans cesse de votre présence,

ou pour mieux dire, que vous voulez bien habiter dans mon âme, quoique j’en sois entièrement indigne:

d’où vient que vous ne‘ vous servez pas toujours de moi,

pour produire un effet semblable à celui que j’éprouve maintenant après avoir reçu votre Corps adorable?”

“Tout de même, lui répondit le Seigneur,

qu’il n’est pas facile à tout le monde d’approcher de la personne d’un Roi

qui demeure enfermé dans son palais,

mais que quand son amour pur et chaste l’oblige de sortir pour aller rendre visite à la Reine son épouse,

alors tous les habitans de la ville ont le plaisir de voir aisément en cette occasion

toute la grandeur et toute la pompe de la magnificence royale;

ainsi, lorsque par un sentiment d’amour et de joie,

je visite dans le Sacrement de l’autel quelque âme fidèle qui est sans péché mortel,

tous ceux qui sont dans le ciel, sur la terre, et dans le Purgatoire,

en reçoivent un avantage incroyable, et qu’on ne peut assez estimer.”

 

  • . 17. Que plusieurs sont délivrés do Purgatoire par le mérite de la sainte Communion.

Gertrude étant prête une autre fois à s’approcher des saints Mystères,

eut envie de descendre dans la vallée profonde de l’humilité pour y demeurer cachée,

à cause du grand respect qu’elle avait pour cette bonté adorable,

qui porte Dieu à communiquer à ses élus son Corps et son Sang précieux.

C’est pourquoi s’étant représentée en esprit cette humiliation inconcevable avec laquelle le Fils de Dieu descendit aux Limbes pour en faire sortir les captifs,

il lui sembla qu’en s’unissant par ses désirs à cette descente du Rédempteur dans les enfers,

elle était arrivée enfin au fond du Purgatoire, où s’abaissant encore autant qu’il lui fut possible,

elle entendit le Seigneur qui lui disait:

“Je vous attirerai à moi dans le Sacrement de l’autel, de telle sorte,

que vous attirerez aussi après vous tous ceux sur lesquels se répandra l’odeur de vos bons désirs,

qui sort si abondamment des ornemens qui parent votre âme.”

 

Après avoir reçu cette promesse de la part de Dieu, et désirant, après la Communion,

qu’il lui accordât autant d’âmes du Purgatoire,

qu elle ferait dans sa bouche de particules de la sainte hostie en la consumant,

et tâchant pour cet effet de la diviser le plus qu’elle pouvait, le Seigneur lui dit:

“Afin que vous connaissiez que ma miséricorde est au-dessus de tous mes ouvrages,

et que la source féconde de mes bontés est inépuisable,

je suis tout prêt à vous accorder par le mérite de ce Sacrement adorable plus

que vous n’osez me demander.”

 

  • . 18. Comment sainte Gertrude fut une fois unie miraculeusement à Jésus-christ

par l’entremise d’une hostie consacrée.

Un autre jour pareillement qu’elle devait communier,

différant plus tard qu’à l’ordinaire à cause de son indignité,

elle priait le Seigneur de recevoir pour elle l’hostie adorable, et de se l’incorporer;

afin qu’ensuite il lui en communiquât à toutes les heures du jour,

par la vertu de son souffle divin, autant qu’il connaissait que sa faiblesse en avait besoin.

Après cela s’étant reposée durant quelque temps dans le sein de son Dieu,

et s’étant mise comme à l’ombre entre ses bras,

en sorte que son côté gauche semblait toucher le sacré côté droit du Sauveur,

elle trouva, en se séparant de lui un peu après,

que son côté gauche avait reçu une plaie aussi vermeille qu’une rose,

à l’approche de la plaie amoureuse de l’adorable côte de son Dieu:

et s’approchant enfin de la Communion du Corps de Jésus-christ,

il lui sembla que le Seigneur reçut de sa propre bouche la sainte hostie,

laquelle ayant passé au-dedans de lui, sortit par cette plaie sacrée,

et la couvrit comme si c’eût été un emplâtre, ce qui lui donna sujet de dire à Gertrude:

“Cette hostie nous unira ensemble de telle sorte, que d’un côté elle cachera votre cicatrice,

et de l’autre elle couvrira ma plaie, nous servant » ainsi à tous deux d’un emplâtre mystérieux.”

Vous aurez soin de la changer tous les jours, p et de l’essuyer, pour ainsi dire,

en méditant avec application sur l’hymne, Jesu nostra redemptio:

Jésus qui êtes le prix de notre rédemption.”

Il lui permit donc pour accroître son désir, et pour augmenter chaque jour de plus en plus sa dévotion,

qu’ayant récité cet hymne une fois seulement le premier jour,

elle le récitât deux fois le second, trois fois le troisième, multipliant ainsi de jour en jour cette prière,

jusqu’à ce qu’elle s’approchât de nouveau de ce Sacrement.

 

CHAPITRE 19.

De la dévotion que sainte Gertrude avait à la Mère de Dieu,

où l’on voit avec combien de bonté la Sainte Vierge assiste ceux qui invoquent son secours.

Gertrude s’offrant à Dieu durant le temps de l’oraison,

et lui demandant à quoi il désirait qu’elle s’appliquât particulièrement durant cette heure:

“Honorez, lui dit-il, ma Mère, qui est assise à mon côté, et occupez-vous à lui donner des louanges.”

Alors cette Sainte commença à saluer dévotement la Reine du Ciel, en lui récitant le verset:

Paradisus voluptatis, etc. Paradis de délices, etc.

et la louant de ce qu’elle a été le séjour plein de charmes que la Sagesse impénétrable de Dieu,

qui connaît parfaitement toute créature, a choisi parmi les délices qu’elle goûte dans le sein de son Père,

pour y faire sa demeure;

et la pria de lui obtenir un cœur qui fût si bien orné par la variété et le mélange des vertus,

que Dieu même prît plaisir d’y habiter.

A ces paroles il lui semblait que la bienheureuse Vierge s’abaissât comme pour planter dans son cœur les différentes fleurs des vertus:

la rose de la charité, le lis de la chasteté, la violette de l’humilité, la flexibilité de l’obéissance, et semblables dons,

faisant connaître par là combien elle est prompte à secourir ceux qui l’invoquent par d’humbles prières.

 

Cette sainte Religieuse continuant sa dévotion, lui adressa de nouveau ce verset;

Gaude, morum disciplina, etc. Réjouissez-vous, 6 modèle vivant de la sainteté des mœurs, etc.

la louant de ce qu’elle a conduit avec plus de soin et de circonspection que tout le reste des hommes,

tous ses désirs, tous ses sens, et toutes ses affections,

et de ce que le Seigneur qui habitait en elle y était servi avec tant de respect et de révérence,

qu’elle n’avait jamais rien commis par ses pensées, par ses paroles, ni par ses actions,

qui pût choquer le moins du monde les devoirs de la bienséance.

Et l’ayant ensuite conjurée de lui obtenir aussi la même grâce pour sa conduite particulière,

il lui sembla que cette sainte Mère de Dieu lui envoyait toutes ses affections,

comme sous la forme d’autant de jeunes Vierges,

auxquelles elle recommandait à chacune en particulier de s’unir aux affections de celle qui la priait,

de la porter au service du Seigneur, et de suppléer aux manquemens dans lesquels elle pourrait tomber.

Ce qui est une seconde preuve de la promptitude avec laquelle la sainte Vierge assiste ceux qui l’invoquent.

 

Le jour suivant, Gertrude étant en oraison, la même Vierge Mère de Dieu,

lui apparut en présence de la Trinité toujours adorable, sous la forme d’un lis blanc,

qui porte naturellement trois feuilles, dont l’une est toute droite, et les deux autres abaissées,

afin de lui faire connaître par là que ce n’est pas sans raison qu’on appelle cette bienheureuse Mère de Dieu,

le lis blanc de la Trinité, puisqu’elle a renfermé en sa personne,

avec plus de plénitude et de perfection que toute autre créature,

les vertus de la très-sainte Trinité, et qu’elle ne les a jamais souillées par la moindre tache de péché véniel;

car la feuille droite du lis représentait la toute-puissance de Dieu le Père,

et les deux feuilles abaissées figuraient la sagesse et l’amour du Fils et du Saint-Esprit,

auxquels on trouve que la sainte Vierge est parfaitement semblable.

 

C’est pourquoi cette bienheureuse Mère du Sauveur lui fit connaître, que si quelqu’un en la saluant dévotement,

la nommait le lis blanc de la Trinité, et la rose vermeille qui éclate dans le Ciel,

elle tâcherait de faire paraître dans cette personne ce qu’elle peut, par la toute-puissance du Père;

combien elle est ingénieuse à procurer le salut des hommes, par la sagesse du Fils;

et quel est enfin l’excès de l’amour dont son cœur est rempli, par la charité du Saint-Esprit.

A quoi elle ajouta ces paroles:

“J’apparaîtrai aussi à celui qui me saluera de la sorte,

au moment que son âme se séparera d’avec son corps, mais dans l’éclat d’une beauté si extraordinaire,

que je lui ferai goûter par avance les douceurs du Ciel, et le comblerai de consolation.

C’est ce qui donna occasion à Gertrude de saluer depuis ce temps la Sainte Vierge,

ou même son image, en ces termes:

Je vous salue, ô lis blanc de la Trinité toujours pacifique et éclatante de gloire,

rose auguste qui faites les délices du Ciel,

dans le sein de laquelle le Roi des cieux a voulu prendre naissance,

et être nourri du lait de ses mamelles:

servez d’aliment et de nourriture à nos âmes, par les épanchemens de vos divines influences.”

 

CHAPITRE 20.

Comment nous pouvons rapporter à Dieu toutes les louanges qui sont dues à ses Saints.

Saint Gertrude avait accoutumé de faire comme les amans

qui rapportent à l’objet de leur amour tout ce qu’ils trouvent de doux et d’agréable:

c’est pourquoi, lorsqu’elle entendait lire ou chanter quelque chose à l’honneur

et à la gloire de la bienheureuse Vierge ou des autres Saints,

qui lui inspirait quelque sentiment de piété plus touchant qu’à l ordinaire,

elle s’en servait plutôt pour élever son cœur vers le Roi des Rois son Seigneur bien-aimé qu’elle avait choisi par-dessus toutes choses,

que pour honorer la mémoire des Saints dont on célébrait là fête.

Et c’est pour cela qu’un jour de l’Annonciation,

ayant entendu rehausser plusieurs fois le mérite de la Sainte Vierge dans un sermon,

sans y entendre rien dire de l’œuvre si salutaire de l’Incarnation du Fils de Dieu,

elle fut choquée de cette conduite,

et passant au retour de la prédication devant l’autel consacré à cette bienheureuse Vierge,

elle s’aperçut en la saluant qu’elle ne sentait pas une tendresse

et une effusion parfaite pour la Mère de toute grâce;

mais au contraire que dans tous les témoignages de respect et de louanges qu’elle lui rendait,

ses désirs se portaient avec plus d’empressement vers Jésus le fruit béni de ses entrailles.

Ce qui lui faisant craindre de tomber dans la disgrâce d’une si puissante Reine,

le Consolateur divin de nos âmes dissipa son inquiétude, lui disant:

“Ne craignez point, Gertrude ma bien-aimée,

car quoique vous me preniez pour le principal objet de l’honneur

et des louanges que vous rendez à ma très-chère Mère,

elles ne laissent pas de lui être infiniment agréables.”

 

CHAPITRE 21.

Comment Dieu veut être recherché par l’âme qui l’aime.

Le premier Dimanche après la fête de la Trinité, le Seigneur apparut à Gertrude,

comme s’il eût été dans un jardin agréable parla beauté de ses fleurs et de sa verdure:

il semblait se reposer pendant la chaleur du midi, et paraissant assis dans son trône royal,

on eût dit qu’il dormait doucement, comme s’il eut été enivré du vin de sa charité.

Gertrude s’étant prosternée à ses pieds les baisa plusieurs fois, ainsi qu’elle avait coutume;

elle lui fit différentes caresses, et ayant continué trois jours entiers à lui donner des marques de son amour,

sans pouvoir obtenir aucun témoignage du sien, enfin le quatrième jour durant la Messe,

ne pouvant plus supporter ce long assoupissement de son Bien-aimé,

elle se leva de ses pieds, et elle tâcha d’interrompre le sommeil de celui qui était l’objet de ses chastes ardeurs.

Alors le Seigneur lui ayant semblé s’éveiller et l’embrasser avec beaucoup de bonté, lui dit:

“Je vous possède maintenant, et la conduite que j’ai observée envers vous,

n’a été qu’une adresse pour éprouver votre zèle et votre fidélité, et pour régner sur votre cœur,

maintenant que vous vous donnez à moi sans réserve.

 

CHAPITRE 22.

Que l’infirmité de notre corps excuse nos négligences.

Un jour que son infirmité l’empêchait de satisfaire à la règle de son Ordre,

s’étant assise pour entendre Vêpres, elle s’écria dans l’amertume et les regrets de son cœur:

“Seigneur, ne seriez-vous pas plus honoré que je fusse maintenant au chœur avec la Communauté,

occupée à la prière, et m’acquittant des autres exercices auxquels les devoirs de ma règle m’engagent,

plutôt que d’être retenue ici par mon infirmité, et de passer tant de temps inutilement?”

“Croyez-vous, lui repartit le Seigneur, que l’époux prenne moins de plaisir avec sou épouse,

lorsqu’il s’entretient familièrement avec elle dans sa maison,

que quand il la fait marcher aux yeux du monde, parée de ses plus magnifiques ornemens.”

Elle comprit par ces paroles, que l’âme marche comme en public, revêtue de toute sa pompe,

lorsqu’elle s’occupe à l’exercice des bonnes œuvres pour la gloire de Dieu;

mais qu’elle se repose comme en secret avec son Epoux,

lorsqu’elle est empêchée par quelque infirmité corporelle de vaquer à ces sortes d’exercices;

car en cet état, elle est privée de la satisfaction de ses propres sens,

et demeure abandonnée uniquement à la volonté de Dieu,

et c’est pour ce sujet que Dieu se plaît d’autant plus en l’homme,

que l’homme trouve moins de quoi se plaire et se glorifier vainement en soi-même.

 

CHAPITRE 23.

La bienheureuse Gertrude reçoit de la Sainte Trinité trois sortes de bénédiction

et d’absolution de ses péchés par les mérites de Jésus-christ.

Entendant un jour la Messe avec toute la ferveur qui lui était possible, quand on fut au Kyria eleison,

il lui sembla que l’Ange que Dieu lui avait donné pour sa garde,

la prenait entre ses bras comme un petit enfant,

et que l’ayant présentée à Dieu le Père pour qu’elle en reçût sa bénédiction, il lui dit:

“Père éternel, bénissez votre petite fille.”

Et parce qu’il demeura quelque temps sans faire réponse,

comme s’il eût voulu témoigner par son silence qu’une si chétive créature était indigne de sa bénédiction,

elle commença à rentrer en elle-même, et à considérer avec une sainte confusion son indignité et son néant:

ce qui touchant de compassion le Fils de Dieu, il s’approcha d’elle, et pour suppléer à ses défauts,

la rendit pleinement participante du mérite de sa sainte vie,

dont paraissant revêtue comme d’une robe riche et éclatante,

il semblait qu’elle fût arrivée à la plénitude et à la force de l’âge de Jésus-christ.

Ainsi le Père Eternel s’abaissant par une tendresse charitable, lui donna trois fois sa bénédiction,

pour marque d’une triple rémission de tous les péchés qu’elle avait commis contre sa toute-puissance,

par ses pensées, par ses paroles, et par ses œuvres.

Gertrude offrit au Père Eternel pour action de grâces, la vie adorable de son Fils unique:

et au même temps les pierreries, dont ses vêtemens paraissaient enrichis,

se heurtant les unes contre les autres, semblaient faire un concert harmonieux à la gloire éternelle de Dieu,

ce qui était un témoignage combien c’est faire une offrande agréable au Père,

que de lui présenter la vie toute parfaite et toute sainte de son Fils.

 

Le même Ange, la présenta ensuite au Fils de Dieu, lui disant:

„Fils adorable du Roi immortel, bénissez votre sœur;“

et ayant reçu de lui une triple bénédiction,

pour effacer tous les péchés qu elle avait commis contre la Sagesse divine,

il l’offrit enfin au Saint-Esprit avec ces paroles:

“Bénissez, divin amateur des hommes, celle que vous avez prise pour votre épouse:”

et elle reçut de lui pareillement trois bénédictions en rémission

de tous les péchés par lesquels elle avait offensé la bonté divine.

Ces neuf bénédictions pourront être, si l’on veut, un sujet de méditation à la Messe,

pendant qu’on récite le Kyrie eleison.

 

CHAPITRE 24.

Effets admirables de la Psalmodie, lorsqu’elle est faite avec une intention pure.

Un jour qu’on célébrait la fête de quelque Saint particulier,

Gertrude s’occupant avec une ferveur extraordinaire à chanter les heures canoniales à l’honneur de Dieu et du Saint dont on faisait la mémoire,

on remarqua que toutes les paroles de son chant se réduisirent comme sous la forme d’une flèche perçante,

qui partant de son cœur, se lança dans celui de Jésus-christ,

et s’y étant profondément enfoncée, le remplit d’un plaisir ineffable.

On voyait aussi se répandre de la pointe de cette même flèche des rayons éclatans,

comme autant d’étoiles, qui s’étendant sur chaque Saint en particulier, le paraît d’un nouvel éclat de gloire.

Mais surtout celui dont on faisait la fête, paraissait revêtu d’une splendeur et d’une majesté tout extraordinaire.

De l’autre bout de cette flèche sortait une source abondante de grâces,

qui donnait un particulier accroissement aux vivans,

et qui tombant comme des gouttes d’une pluie prompte et subite,

servait de rafraîchissement aux âmes du Purgatoire.

 

CHAPITRE 25.

Comment on doit offrir le Cœur de Jésus-christ, pour suppléer à nos défauts.

Cette Sainte s’efforçant une autre fois d’unir quelque intention particulière avec chaque note et chaque parole de son chant,

et sentant qu’elle en était souvent empêchée par la faiblesse de sa nature,

elle dit en elle-même avec beaucoup de tristesse:

“Hélas, quel fruit puis-je tirer de cet exercice, moi qui suis sujette à un si grand changement?”

Mais le Seigneur, ne pouvant pas souffrir sa servante dans l’affliction,

lui présenta de ses propres mains son Cœur divin sous la figure d’une lampe ardente, lui disant:

“Voilà que j’expose aux yeux de votre âme mon Cœur charitable qui est l’organe de la très-sainte Trinité, afin que vous lui demandiez avec confiance d’accomplir en vous tout ce

que vous ne serez pas capable d’y opérer par vous-même,

et qu’ainsi je n’y voie rien qui ne me paraisse extrêmement parfait;

car de même qu’un serviteur fidèle est toujours prêt à exécuter les commandemens de son maître,

ainsi mon cœur sera toujours disposé désormais à quelque heure que ce puisse être,

à réparer les défauts de votre négligence.”

 

Gertrude, admirant avec tremblement un si grand excès de la bonté du Sauveur,

crut qu’il serait messéant que le Cœur adorable de son Dieu,

qui est le trésor de la Divinité et la source féconde de tout bien,

se tînt continuellement auprès d’une si chétive créature pour suppléer à ses défauts,

de même que le serviteur se tient auprès de son maître.

Mais le Seigneur secourant charitablement sa faiblesse, releva son courage par cette comparaison:

“N’est-il pas vrai, lui dit-il, que si vous aviez une belle voix et bien accordante,

et que d’ailleurs vous prissiez un extrême plaisir à chanter,

si vous vous rencontriez avec une personne qui eût la voix si rude,

si désagréable, et si discordante, qu’elle eût même beaucoup de peine à prononcer,

et à former les moindres tons, vous trouveriez mauvais que vous offrant pour chanter,

et le pouvant beaucoup mieux qu’elle, elle ne voulût pas vous le permettre?

Ainsi mon Cœur divin reconnaissant l’inconstance et la fragilité humaine,

désire avec une ardeur incroyable et attend continuellement que vous l’invitiez,

sinon par vos paroles, du moins par quelque autre signe,

à opérer et accomplir en vous ce que vous n’êtes pas capable d’y opérer et d’y accomplir par vous-même.

Et comme sa force toute-puissante le fait agir sans peine,

et sa sagesse impénétrable lui fait connaître comment il faut agir;

ainsi sa charité toujours brillante, et sa condescendance toujours gaie,

qui sont inséparables de sa nature, lui font désirer ardemment de faire du bien à ses élus,

et de suppléer à leurs défauts et à leurs impuissances.

 

CHAPITRE 26.

De l’abondance de toutes les vertus qui sortant du Cœur de Jésus-christ se répandent dans l’âme fidèle.

Quelque temps après, Gertrude repassant en son esprit avec un sentiment de reconnaissance cette faveur singulière qu’elle venait de recevoir de Dieu,

elle lui demanda avec empressement, jusqu’à quand il aurait la bonté de la lui conserver:

“Tant que vous aurez le désir de la conserver vous-même, lui dit-il, je ne vous en priverai pas.”

“Mais comment, lui repartit Gertrude, se peut-il faire,

ô mon Dieu, qui opérez tant de merveilles inconcevables,

que je reconnaisse que votre Cœur déifié est suspendu comme une lampe au milieu du mien,

qui en est si indigne, puisque j’ai la joie de trouver au milieu de vous-même cette source

qui me remplit de toutes sortes de délices,

toutes les fois que par votre miséricorde je mérite de m’approcher de vous?

Tout de même, lui dit le Seigneur,

que quand vous voulez prendre quelque chose vous avancez la main,

et puis la retirez après l’avoir prise;

ainsi l’amour que j’ai pour vous, me fait, pour ainsi dire,

étendre mon cœur pour vous attirer à moi lorsque vous vous dissipez extérieurement:

et puis, lorsqu’en suivant mes attraits vous vous recueillez en vous-même pour penser à moi,

je retire au même temps mon Cœur en moi-même, et vous entraînant avec lui,

je vous fais goûter par son moyen les douceurs de toutes les vertus.”

 

Alors Gertrude, considérant d’un côté avec beaucoup d’admiration

et de gratitude la grandeur de la charité que Dieu avait pour elle,

et de l’autre son néant et le grand nombre de ses défauts,

se retira avec un profond mépris d’elle-même dans la vallée profonde de son humilité ordinaire,

s’estimant indigne de toute grâce;

et là, s’étant tenue cachée quelque temps, celui, qui, bien qu’il demeure dans le plus haut des cieux,

ne laisse pas de prendre plaisir de verser abondamment sa grâce sur les humbles,

semblait faire sortir comme un tuyau d’or de son cœur,

qui étant descendu en forme de lampe sur cette âme anéantie dans son humilité,

faisait comme un canal, par lequel il répandait sur elle l’abondance de toutes ses merveilles:

par exemple, si elle s’humiliait par le ressouvenir de ses défauts,

le Seigneur aussitôt, par un sentiment de compassion,

faisait découler de son Cœur bienheureux sur elle l’éclat et la beauté de toutes ses vertus divines,

qui dissipant toutes les imperfections de cette Sainte, les empêchait de paraître aux yeux de la bonté divine.

Que si elle souhaitait aussi quelque ornement nouveau,

ou quelqu’une des choses qui paraissent charmantes et désirables au cœur humain,

elles lui étaient communiquées avec beaucoup de plaisir et de joie par l’entremise de ce canal mystérieux.

 

Ayant donc goûté pendant quelque temps les douceurs de ces saintes délices, et paraissant,

par le moyen de la grâce qui agissait avec elle, ornée de toutes les vertus, non pas des siennes propres,

mais de celles de son Dieu, qui la rendaient très-parfaite;

elle entendit, de la façon qu’on a coutume d’entendre avec les oreilles du cœur, une voix charmante,

et qui avait la douceur d’un luth excellent lorsqu‘ étant touché d’une main savante il flatte les oreilles par une agréable mélodie, qui chantait ces paroles:

“Venez à moi, ma Bien-aimée, entrez en moi,

et appartenez-moi entièrement, et demeurez aussi avec moi.”

Le Seigneur lui-même lui expliqua le sens de ce cantique en ces termes:

“Venez à moi, parce que je vous aime,

et que je désire que vous soyez toujours présente à mes yeux, comme mon épouse bien-aimée;

et c’est là pourquoi je vous appelle;

et parce que vous êtes mes chastes délices,

je désire que vous entriez en moi de la même façon

que l’homme désire naturellement que la joie de son cœur soit parfaite.

Enfin parce que je suis un Dieu de charité et d’amour,

je souhaite que vous demeuriez unie à moi aussi indissolublement que le corps est uni à l’esprit,

sans lequel il ne pourrait pas vivre un moment.”

 

Gertrude fut comblée de ce divin plaisir durant une heure,

et se vit attirée d’une façon miraculeuse dans le Cœur de Dieu par ce sacré canal dont nous venons de parler;

de sorte qu’elle se trouva heureusement dans le sein de son Seigneur et de son Epoux.

Il n’y a qu’elle qui sache ce qu’elle a senti, ce qu’elle a vu, ce qu’elle a entendu,

ce qu’elle a goûté, et ce qu’elle a touché du Verbe de vie;

il n’y a qu’elle, dis-je, et Jésus-christ qui est l’époux des âmes qui l’aiment,

qui étant Dieu est béni dans tous les siècles par-dessus toutes choses,

et qui a bien voulu l’élever à une union si sublime et si excellente.

 

CHAPITRE 27.

De la sépulture de Jésus-christ dans l’âme fidèle.

Le jour du Vendredi saint, comme on faisait après l’Office la mémoire de la sépulture du Sauveur,

Gertrude demanda à Dieu qu’il lui plût de s’ensevelir dans son âme pour y demeurer éternellement.

A quoi il lui répondit avec beaucoup de charité:

“C’est moi qui suis la pierre, et je servirai pour boucher la porte de tous vos sens;

les soldats que je mettrai pour garder cette pierre seront mes affections,

qui défendront votre cœur contre toutes les affections contraires et nuisibles,

et elles agiront en vous par le secours de ma grâce pour ma gloire éternelle.”

 

Ayant vu ensuite faire quelque action à une personne dont elle appréhenda d’avoir porté un jugement trop sévère,

entrant aussitôt dans un repentir cuisant, elle dit à Dieu:

“Seigneur, vous aviez mis des soldats pour garder l entrée de mon cœur;

mais que je crains qu’ils ne se soient retirés, et qu’ils n’aient abandonné la place,

ayant porte un jugement si dur et si peu compatissant de l’action de mon prochain!“

„Comment, lui repartit le Sauveur, pouvez-vous vous plaindre qu’ils se sont retirés,

puisque vous éprouvez présentement leur secours et leur assistance;

car c’est une marque qu’on veut être uni à moi,

de ne pouvoir prendre de plaisir aux choses qui me déplaisent.”

CHAPITRE 28.

Comment nous devons nous faire une solitude spirituelle dans le Cœur et dans le Corps de Jésus-christ.

Durant que l’on chantait à Vêpres, Vidi aquam egredientem; J’ai vu une eau jaillissante;

le Seigneur dit à Gertrude:

„Regardez mon cœur, et il sera votre temple:

parcourez ensuite les autres parties de mon corps,

et établissez en celles qui vous paraîtront les plus convenables,

les divers lieux réguliers du Monastère spirituel dans lequel vous devez passer votre vie;

car je veux que mon Humanité sainte vous serve désormais de cloître.”

“Seigneur, repartit‘ Gertrude, je ne saurais plus que chercher, ni que choisir,

parce que j’ai trouvé une si grande abondance de douceurs et de délices dans votre Cœur

que vous m’avez donné pour temple, que je ne puis rencontrer hors de lui ni repos, ni réfection,

qui sont deux choses qui semblent nécessaires dans le cloître.”

Si vous voulez, lui dit le Sauveur, vous pouvez encore trouver ces deux choses dans mon Cœur;

car n’avez-vous pas entendu dire qu’il y a eu des personnes,

qui pour ne point sortir du temple y mangeaient,

et que d’autres y prenaient même leur repos, comme saint Dominique;

choisissez néanmoins dans les autres parties de mon corps

les choses dont on a besoin dans le Monastère.”

 

Alors Gertrude, pour obéir aux ordres de Dieu, choisit les pieds de son Sauveur pour le Lavoir,

ses mains pour le lieu de son Travail, sa bouche pour le Parloir, ou bien pour le Chapitre,

ses yeux pour l’Ecole dans laquelle il fallait enseigner, lire et étudier, et enfin ses oreilles pour le Confessionnal.

Et c’est pour cela que le Seigneur l’avertit que toutes les fois qu’elle aurait fait quelque faute,

elle montât à ce tribunal sacré par cinq degrés d’humiliation, qui sont exprimés par ces cinq paroles:

“Etant misérable, pécheresse, pauvre, méchante, indigne,

je viens à vous, abîme infini de bonté, pour être nettoyée de toute tache, et purifiée de tout péché.”

 

CHAPITRE 29.

De l’union de l’âme avec Jésus-christ,

et comment elle est disposée par le mérite des Saints pour être une demeure agréable à Dieu.

Cette sainte Religieuse repassant dans son esprit les différentes chutes de la fragilité humaine,

dit en se tournant vers Dieu:

“Mon unique bien est de n’avoir d’attachement qu’à vous seul, mon Epoux bien-aimé.”

Alors le Seigneur, s’abaissant vers elle, et l’embrassant tendrement, lui répondit:

“Et moi, tout mon » plaisir est de demeurer toujours uni avec vous, qui êtes ma fidèle épouse.”

Comme il disait ces paroles,

tous les Saints se levant présentèrent tous leurs mérites devant le trône de sa Majesté adorable,

afin qu’en les communiquant à l’âme de Gertrude, il la rendît plus digne de lui servir de demeure.

Ainsi elle connut par-là combien Dieu est prompt à s’abaisser vers l’âme qui le réclame,

et avec quelle allégresse toute la troupe des Bienheureux contribue de ses mérites pour suppléer à l’indignité d’une seule âme.

 

C’est pour cela que s’étant écriée dans la ferveur de ses désirs:

“Je vous salue, mon aimable Sauveur, quoique je ne sois qu’une vile et abjecte créature;”

elle reçut cette réponse favorable de la miséricorde infinie de Dieu:

“Et moi, je vous salue aussi à mon tour, mon épouse bien-aimée.”

Ce qui lui fit connaître que toutes les fois qu’une âme transportée d’un saint zèle, dit à Dieu:

Mon bien-aimé, mes chères délices, objet de mon amour,

ou quelques autres termes qui expriment l’ardeur de sa dévotion,

il lui fait souvent une réponse qui lui acquiert un privilège particulier de grâce dans le Ciel,

comme saint Jean l’Evangéliste a un privilège particulier de gloire sur la terre,

de ce qu’il est appelé le Disciple que Jésus aimait. (Joan. 21)

 

CHAPITRE 30.

Du mérite de la bonne volonté, et des instructions que Gertrude reçut en esprit,

particulièrement sur quelques paroles de l’Office divin.

  • . 1. Du fruit de la bonne volonté,

qui ne considère en toutes choses que l’honneur et la gloire de Dieu.

Pendant qu’on célébrait la Messe qui commence par ces paroles:

Veni et ostende: Venez, et faites-nous voir votre visage;

le Seigneur lui apparut tout rempli des douceurs de sa grâce divine, répandant une odeur sainte et vivifiante,

et versant du trône auguste de sa gloire, les influences de sa charité,

pour honorer la fête de sa naissance bienheureuse.

Alors Gertrude l’ayant prié d’enrichir d’une grâce abondante tous ceux qui s’étaient recommandés à ses prières,

il lui dit:

“Je leur ai donné à chacun en particulier un tuyau d’or pur, dont la vertu est telle,

qu’ils pourront par son moyen puiser dans mon Cœur divin tous les biens qu’ils désirent.”

Cette Sainte comprit que ce canal mystique n’était autre chose que la bonne volonté, par laquelle l’homme peut acquérir toutes les richesses spirituelles qui sont dans le ciel et sur la terre.

Que si quelqu’un, par exemple, embrasé du feu de ses désirs saints et chastes,

s’efforce de rendre à Dieu autant d’actions de grâce et de louange,

et autant de témoignages de service et de fidélité que lui en ont rendu quelques Saints,

la bonté infinie de Dieu regarde cette bonne volonté, comme si elle avait effectivement son effet.

Mais ce tuyau devient éclatant comme l’or,

lorsque l’homme remercie Dieu de lui avoir donné une volonté si noble et si relevée,

qu’il peut avec elle acquérir des avantages infiniment plus grands,

qu’avec toutes les forces de l’Univers réunies ensemble.

 

Elle connut ensuite, que toutes ses Sœurs qui étaient autour de Jésus-christ,

recevaient, par autant de différens canaux qui aboutissaient à elles,

la grâce divine suivant l’étendue de leur pouvoir.

Quelques-unes d’elles semblaient tirer ces sacrées influences immédiatement du Cœur de Dieu;

quelques autres ne les tiraient que de ses mains;

mais toujours avec cette différence, que plus elles puisaient loin du Cœur,

et plus elles obtenaient avec peine l’accomplissement de leurs désirs:

au lieu que plus elles s’efforçaient de puiser près de cette divine source de grâce,

plus elles y trouvaient de facilité et de douceur, et en recevaient avec plénitude ce qu’elles désiraient.

C’est pourquoi celles qui puisaient directement dans le Cœur adorable de leur Maître,

figuraient les personnes qui se conforment entièrement à la volonté divine, qui s’y soumettent, et qui désirent plus que toutes les choses du monde que Dieu l’accomplisse en elles,

non-seulement à l égard de l’esprit et du corps, mais encore en ce qui est au-dessus de la raison.

Et ces personnes-là touchent le Cœur de Dieu si puissamment,

et se le rendent si favorable au temps que Dieu l’a déterminé,

qu’elles reçoivent le torrent des douceurs célestes avec d’autant plus d’abondance

et de plaisir qu’elles se sont plus parfaitement abandonnées à sa sainte volonté.

Mais celles qui tâchaient de tirer leurs grâces des autres membres de Jésus-christ,

représentaient ces gens qui s’efforcent d’acquérir amour des vertus et les dons du Ciel,

suivant l’inclination de leur cœur et la pente naturelle de leurs désirs;

et ceux-là ont d’autant plus de peine et de difficulté à obtenir ce qu’ils souhaitent,

qu’ils s’appuient davantage sur leur volonté propre, et qu’ils s’abandonnent moins à la divine Providence.

 

  • . 2. De la manière la plus parfaite d’offrir son cœur à Dieu.

Gertrude offrant son cœur à Dieu en ces termes:

“Seigneur, voilà mon cœur détaché de toutes les créatures, que je vous offre avec une pleine volonté,

vous priant de le purifier dans l’eau sanctifiante de votre côté adorable,

de le parer du sang précieux de votre Cœur divin,

et de l’unir heureusement à vous par les doux parfums de votre amour ineffable.”

Le Fils de Dieu lui apparut, offrant à son Père le cœur qu’elle lui avait présenté, joint avec le sien,

sous la figure d’un calice, dont les deux parties qui le composaient étaient jointes avec de la cire.

Ce que cette Sainte ayant aperçu, elle lui dit avec une ferveur extrême:

“Faites-moi la grâce, mon aimable Sauveur, que mon cœur soit sans cesse en votre présence,

de même que ces ferrières dans lesquelles on porte du vin et de l’eau à la suite des Rois,

afin que le rendant toujours pur à vos yeux par un effet de votre amour,

vous le remplissiez de vos célestes liqueurs,

et le vidiez à telle heure qu’il vous plaira en faveur de vos amis.”

Ce que le Fils de Dieu lui accordant favorablement, il dit à son Père:

“Père éternel, que ce cœur répande pour votre gloire infinie

ce que le mien renfermait dans mon Humanité pour le communiquer aux autres.”

Et depuis ce temps-là, lorsqu’elle offrait son cœur à Dieu avec les paroles que nous venons de rapporter,

il lui semblait quelquefois si rempli, que se répandant en des actions de grâces et de louanges,

il augmentait la joie des Bienheureux dans le Ciel,

et d’autres fois il contribuait à l’avancement des justes sur la terre, comme il paraîtra par ce qui suit.

Car dès ce moment-là elle connut que Dieu demandait d’elle qu’elle fît mettre par écrit ce qu’il lui avait révélé,

pour servir à l’utilité de plusieurs.

 

  • . 3. Du mérite qu’il y a de se mettre totalement entre les mains de Dieu;

et du désir de réparer l’honneur qu’on lui a ravi.

Comme on chantait durant l’Avent ce répons: Voici venir le Seigneur qui nous protège, le Saint d’ Israël:

elle connut que si quelqu’un formait dans son cœur avec un ferme propos un désir parfait de soumettre à la volonté adorable de Dieu tous les états de sa vie,

tant dans lu prospérité que dans l’adversité,

il rendrait autant d’honneur à Dieu par cette pensée fortifiée du secours de la grâce,

qu’on en rend à un Roi, quand on lui met sa couronne royale sur la tête.

 

Et par ces paroles d’Isaïe: Levez-vous, levez-vous, prenez courage, Jérusalem;

elle comprit l’avantage que l’Eglise militante reçoit de la dévotion des élus,

parce que lorsqu’une âme remplie d’amour, se tourne vers Dieu de toutes les forces de son cœur,

avec une volonté parfaite de réparer, s’il lui était possible,

tout le tort qu’on a fait à Jésus-christ dans son honneur;

lors, dis-je, qu’étant embrasée du feu de la charité,

elle tâche de l’adoucir par ses ardentes prières et par ses caresses respectueuses,

elle l’apaise et le réconcilie quelquefois si parfaitement, qu’il pardonne à tout le monde.

Et c’est ce qui nous est exprimé par ces paroles de l’Ecriture: Vous avez bu jusqu’au fond du calice;

parce que toute la rigueur de la justice se change par ce moyen en miséricorde et en clémence.

Mais par ces paroles suivantes, Vous avez bu jusques à la lie,

elle connut que les damnés qui ont la lie de ce calice pour partage, ne peuvent obtenir de rédemption.

 

  • . 4. Le grand avantage qu’il y a de s’abstenir des paroles et des actions inutiles.

Par cette parole d’Isaïe (ch. 58); Vous serez glorifié, lorsque vous ne suivrez point vos propres mouvemens;

elle connut que celui qui par une réflexion sérieuse règle ses paroles et ses actions,

et qui s’abstient de celles qui lui sont permises, lorsqu’il trouve qu’elles né peuvent être d’aucune utilité,

en reçoit un triple avantage.

 

Le premier, c’est qu’il rencontre une plus grande satisfaction dans Dieu, suivant cette parole:

Vous prendrez plaisir dans le Seigneur.

 

Le second, que les mauvaises pensées auront moins de pouvoir sur lui, ainsi qu’il est dit:

Je vous élèverai par-dessus la hauteur de la terre.

Et le troisième, que le Fils de Dieu dans l’éternité lui communiquera plus abondamment qu’aux autres les mérites de sa très-sainte vie,

par laquelle il a remporté une glorieuse victoire sur toutes sortes de tentations, et leur a résisté,

ainsi qu’il nous est exprimé par le sens de ces paroles: Je vous nourrirai de l’héritage de Jacob votre père.

 

Dieu lui fit aussi connaître par ces mots: Voilà sa récompense avec lui (Isaïe, ch. 40):

comment le Seigneur est lui-même par son amour la récompense de ses élus,

et de quelle sorte il s’insinue dans leur âme avec tant de douceur,

que celui qui est embrasé de son amour peut véritablement dire qu’il est récompensé infiniment au-dessus de tout mérite.

Ce que ce Prophète a marqué par ces termes: Et son ouvrage est devant lui.

C’est-à-dire, lorsque s’abandonnant entièrement à la divine Providence,

il ne cherche que l’accomplissement de la volonté de Dieu en toutes ses actions,

la grâce l’a déjà rendu parfait aux yeux de Dieu.

 

  • . 5. Le véritable pénitent est très-promptement délivré de ses fautes.

Par cette parole: Soyez saints, enfans d’Israël;

Gertrude apprit que celui qui par un prompt repentir de tous les péchés qu il a commis par œuvre et par omission,

retourne avec un cœur sincère à l’obéissance des commandemens de Dieu,

est aussi véritablement sanctifié, et se trouve aussi promptement guéri,

que le fut le Lépreux à qui le Seigneur dit: Je le veux, soyez purifie. (Matth. 8)

 

Et encore, par ces paroles du Psalmiste (Psalm 149)

Chantez un nouveau cantique à la louange du Seigneur;

elle connut que celui-là chante un nouveau cantique, qui chante avec zèle et attention:

parce que dès lors qu’il a reçu la grâce de Dieu pour faire réflexion à ce qu’iî chante,

son chant devient nouveau et agréable à Dieu.

 

  • . 6. Dieu nous traite rudement, afin de pouvoir nous guérir.

Par Cette parole: (Isaïe, ch. 61) L’Esprit, du Seigneur est sur moi;

et un peu plus bas: afin que je guérisse ceux qui ont le cœur contrit;

elle connut que le Fils de Dieu ayant été envoyé de son Père pour guérir ceux

qui ont le cœur percé de douleur et de regret,

a coutume d’envoyer à ses élus quelques légères afflictions,

quand elles ne devraient être qu’extérieures, afin de prendre de là occasion de leur rendre la santé intérieure.

Mais il arrive quelquefois que quand il s’est servi de cette occasion pour se rendre présent dans une âme,

il ne la délivre pas de l adversité qui l’a rendue contrite, parce qu’elle ne lui est point nuisible;

mais il guérit principalement tout ce qu’il y trouve de dangereux, et qui pourrait ruiner sa bonne disposition.

Elle connut aussi par ces mots: dans les splendeurs des Saints; (Psalm 109)

que la lumière de la Divinité est si grande et si incompréhensible,

que quand tous les Saints depuis Adam jusques au dernier des hommes,

en auraient tous chacun en particulier une connaissance singulière aussi claire, aussi relevée,

et aussi étendue qu’il s’en soit jamais rencontré en aucune créature,

en sorte qu’ils ne se communiquassent point les uns aux autres leurs connaissances particulières:

quand le nombre des Saints serait encore mille fois plus grand qu’il ne l’est,

la Divinité demeurerait toujours infiniment au-dessus de leur conception sans être épuisée;

et c’est pour cela que le Prophète n’a pas dit dans la splendeur, mais dans les splendeurs de votre sainteté,

je vous ai engendré dans mon sein, avant que d’avoir créé la lumière.

 

  • . 7. Comment il faut porter sa croix après Jésus-christ.

Comme on chantait dans la fête d’un Martyr: Que celui qui veut venir après moi, etc. (Matth. 16)

Gertrude aperçut le Seigneur qui marchait dans un chemin agréable,

à la vérité, par la beauté de la verdure et des fleurs dont il était couvert;

mais fort étroit, et fort rude, à cause de la grande quantité d’épines dont il était environné.

Il lui semblait voir une croix qui allant devant lui, séparait les épines les unes d’avec les autres,

et rendait le chemin plus large et plus facile, et que le Seigneur se tournant vers ceux qui marchaient après lui,

les encourageait, leur disant d’un visage doux et favorable,

Que celui qui veut venir après moi, se renonce soi-même, prenne sa croix, et me suive.

Ce qui lui fit connaître, que nos croix ne sont autre chose que nos tentations.

Par exemple, c’est une croix aux uns d’être obligés parles devoirs de l’obéissance de faire des choses pour lesquelles ils sentent de la répugnance;

et c’en est une aux autres d’être empêchés par le poids de leur infirmité de faire des choses qu’ils voudraient bien effectuer:

et ainsi chacun a sa croix particulière.

Or chacun doit tellement porter sa croix,

qu’il ait toujours la volonté de souffrir de bon cœur tout ce qui lui arrive de contraire,

et que néanmoins il ne néglige rien, autant qu’il lui est possible, de tout ce qu’il sait être plus agréable à Dieu.

 

  • . 8. Quel bien celui qu’on corrige reçoit de la correction qu’on lui fait, lorsqu’elle excède sa faute.

Comme on chantait ce verset du Psalmiste: Les paroles des injustes, etc. (Psalm 64)

elle connut que lorsque quelqu’un est devenu coupable par fragilité, et qu’on le corrige de sa faute:

si on le reprend avec trop d’aigreur,

cet excès de sévérité attire sur lui la miséricorde de Dieu, et augmente son mérite.

 

  • . 9. La miséricorde de Dieu châtie les élus. – La charité couvre les négligences. –

L’impur est quelquefois abandonné dans son impureté.

Durant qu’on chantait: Je vous salue, Reine, Mère de miséricorde;

à ces paroles: Tournez vers nous ces yeux si doux et si favorables de voire bonté,

désirant que Dieu lui rendît la santé du corps, il lui dit comme en souriant:

“Ne savez-vous pas que je vous regarde avec des yeux de compassion

et de tendresse toutes les fois que vous souffrez,

quelques peines dans le corps ou dans l’esprit?”

 

Une autre fois, comme on chantait en la fête de quelques Martyrs: O sang glorieux!

elle connut que de même que le sang qui est capable de donner de l’horreur si on le considère en soimême,

ne laisse pas d’être loué dans l’Ecriture, lorsqu’il est versé pour Jésus-christ:

ainsi la négligence des Religieux,

(c’est-à-dire, l’omission de certains devoirs qui ne sont pas absolument nécessaires,)

lorsqu’elle provient de l’obéissance, ou de la charité pour le prochain,

est si agréable aux yeux de Dieu, qu’on peut lui donner justement le titre de glorieuse.

 

Elle connut encore dans une autre occasion,

que Dieu, par une conduite secrète de ses jugemens, permet quelquefois que le pécheur,

qui pour éprouver les élus leur demande par artifice la connaissance de quelque chose de caché,

en recoit pour l’ordinaire une réponse qui ne sert qu à le confirmer davantage dans son endurcissement:

et cela arrive pour comble de sa malédiction, et pour l’affermissement des élus.

D’où vient qu’il est dit dans le Prophète Ezéchiel: (ch. 14):

Celui qui aura mis des impuretés dans son cœur, et le scandale de son iniquité contre son visage;

et qui venant trouver le Prophète l’interrogera en mon nom, je lui répondrai, moi qui suis le Seigneur,

selon la multitude de ses impuretés, afin qu’il soit surpris par les artifices de son cœur.

 

  • . 10. Qu’il n’y a point de péché sans le consentement de la volonté,

et que celui qui se recommande à Dieu, ne tombe point dans la mort éternelle.

Par ces paroles qu’on chante à l’honneur de saint Jean: Ce Saint avala le poison mortel;

elle comprit, que comme la vertu de la foi préserva ce Saint de la violence du poison;

de même l’action de la volonté qui résiste au péché, conserve l’âme pure,

quelque mortel que soit le venin qui se glisse dans le cœur malgré la volonté.

 

Par ce verset; Daignez, Seigneur, me garder durant ce jour;

elle connut que toutes les fois que l’homme a recours à Dieu,

et le prie de le préserver du péché, quoique, par une conduite secrète dé la Providence,

il lui semble qu’il tombe dans quelque faute considérable, sa chute ne sera pourtant jamais si grande,

que la grâce de Jésus-christ ne le soutienne comme un ferme appui

qui le fera toujours revenir aisément à la pénitence.

 

  • . 11. Combien nous sommes étroitement obligés de reprendre et de réprimer ceux qui font mal.

Par ces mots de la Genèse (c. 4) Ou est Abel votre frère?

elle connut que Dieu demande compte à chaque Religieux des actions

que son prochain commet contre la Religion, et qu’il pourrait empêcher en quelque sorte,

ou en l’avertissant lui-même, ou bien en en donnant avis aux Supérieurs;

et que l’excuse de ceux qui disent, Nous n’avons point ordre de corriger les autres;

ou bien, Nous sommes plus méchans qu’eux; ne leur sert pas plus devant Dieu,

que ces paroles de Caïn: Suis-je le gardien de mon frère?

Car chacun est obligé devant Dieu de retirer son frère du désordre, et de le faire avancer dans le bien;

et celui qui néglige ce devoir contre sa conscience, offense Dieu.

C’est en vain qu’il prétend qu’il n’en a point reçu la commission,

parce que sa propre conscience lui apprend que Dieu le lui a véritablement recommandé;

et s’il le néglige, Dieu en demandera compte à son âme, avec plus d’exactitude qu’à un Supérieur même,

qui était absent lorsque le mal a été commis,

ou bien qui n’y a pas pris garde étant présent.

C’est pourquoi l’Ecriture fait cette rude menace:

Malheur à celui qui fait le\mal, mais deux fois malheur à celui qui y consent.

Nous nous rendons coupables du mal d’autrui, lorsque nous y consentons en le dissimulant,

au lieu que nous pourrions procurer la gloire de Dieu, si nous le découvrions.

 

  • . 12. Celui qui combat pour la défense de la justice et pour l’avancement de la Religion,

revêt le Sauveur. – Les Anges environnent les Élus.

Par le répons qui commence, Le Seigneur m a revêtue.

Gertrude [apprit que celui qui travaille par ses œuvres et par ses discours à l’avancement e la Religion et à la défense légitime de la justice,

fait de même que s’il revêtait Dieu d’un habit éclatant et magnifique,

et le Seigneur le récompensera dans la vie éternelle, selon la mesure de sa libéralité royale,

en le revêtant d’une robe d’allégresse, et pour comble de bonheur le parant d une couronne de gloire.

Mais surtout elle connut que celui qui souffre pour la justice ou pour la Religion,

est autant agréable à Dieu, que l’est à un pauvre le vêtement qui le couvre et qui l’échauffe tout ensemble.

Et si celui qui travaille pour la Religion,

ne peut faire aucun progrès à cause des obstacles qu’il reçoit de la part des autres,

sa récompense n’en est pas pour cela moins grande devant Dieu.

 

Pendant que l’on chantait cet autre répons: L’ange du Seigneur a appelé;

elle connut comment les chœurs des Anges, dont le secours est si puissant,

environnent les élus pour les défendre.

Mais Dieu par sa providence paternelle suspend quelquefois les effets de cette protection,

et permet que les justes soient tentés, afin d’avoir lieu de les récompenser avec plus d’abondance et d’éclat,

lorsque recevant moins de secours d’en haut, il semble qu’ils triomphent par leur propre force.

 

  • .13. Le mérite de l’obéissance et de l’adversité.

Par cet autre répons qui suit immédiatement: L’Ange du Seigneur a appelé Abraham;

elle apprit que de même qu’Abraham, ayant levé son bras pour immoler son fils,

et ayant ainsi satisfait au devoir de l’obéissance, mérita d’être appelé par un Ange:

ainsi, lorsque le juste assujettit son esprit et sa volonté à faire quelque œuvre pénible pour l’amour de Dieu,

il mérite de goûter sur-le-champ les douceurs de la grâce,

et d’être consolé par le témoignage de sa propre conscience.

Et cette consolation intérieure est une faveur, dont la libéralité infinie de Dieu prévient la récompense éternelle,

qui rendra à chacun suivant la mesure de ses travaux.

 

Cette Sainte repassant un jour dans son esprit les adversités qu elle avait autrefois souffertes,

demanda à Dieu pourquoi il avait permis qu’elle fût ainsi tourmentée pour lors par quelques personnes:

“Quand la main d’un père, lui repartit le Seigneur, veut châtier son enfant,

les verges ne peuvent pas s’y opposer.

C’est pourquoi je voudrais

que mes élus n’imputassent jamais leurs souffrances aux hommes dont je me sers pour les purifier;

mais qu’ils jetassent plutôt les yeux sur ma charité paternelle,

qui ne permettrait pas que le moindre souffle de vent approchât d eux,

si je ne considérais leur salut éternel que je leur donnerai pour récompense;

et ainsi ils auraient de la compassion pour ces personnes

qui se souillent quelquefois en rendant les autres plus purs.”

 

  • . 14. L’offrande de nos actions,

faite au Père éternel par le moyen de son Fils, lui est très-agréable.

Un jour Gertrude, à cause de la peine qu’elle ressentait à faire quelque chose, ayant dit au Père éternel:

“Seigneur, je vous offre cette action par l’entremise de votre Fils unique,

dans la vertu du Saint-Esprit, pour votre gloire éternelle;”

elle connut intérieurement que cette intention donna un prix et une valeur extraordinaire à son œuvre,

et qu’elle la releva au-dessus d’une simple action humaine;

elle comprit aussi que tout ce qui est offert au Père par le moyen du Fils lui est agréable.

Et tout de même que les objets paraissent verts ou rouges,

ou bien de quelque autre sorte de couleur, suivant qu’on les regarde au travers d’un verre vert ou rouge,

ou de quelque autre couleur différente;

ainsi tout ce qui est offert au Père éternel par l’entremise de son Fils unique,

lui est plus cher et plus agréable que toutes choses.

 

  • . 15. De l’utilité de la prière, quoique les fruits qu’elle produit ne paraissent pas sensiblement.

Gertrude demandant à Dieu dans son oraison de quoi servaient à ses amis toutes les prières qu’elle faisait pour eux,

puisqu’elle ne voyait pas qu’ils en tirassent aucun avantage, il l’éclaira par cette comparaison:

“Lorsqu’un enfant s’en retourne de chez un Empereur,

qui l’a enrichi de quantité de terres, et d’un revenu immense,

y a-t-il quelqu’un de ceux qui le voient dans la faiblesse de son enfance,

qui s’aperçoive des libéralités qu’on vient de lui faire,

quoique ceux qui en ont été témoins sachent combien

ces richesses doivent le rendre un jour puissant et considérable?

Ne vous étonnez donc pas si vous ne voyez point avec les yeux du corps le fruit de vos prières,

dont je dispose selon l’ordre de ma sagesse éternelle pour un plus grand bien.

Et sachez que plus on prie pour une personne, plus elle sera heureuse;

parce que jamais aucune oraison fidèle ne demeurera sans fruit,

quoique les hommes ne sachent pas de quelle façon elle doit le produire.”

 

  • . 16. La direction do nos pensées vers Dieu sera récompensée d’un bonheur éternel.

Gertrude désirant savoir quel avantage il y a de rapporter ses pensées à Dieu, reçut cette instruction:

que lorsque l’homme élève son esprit vers le ciel par sa méditation ou par ses réflexions,

il présente à Dieu devant le trône de sa gloire comme un miroir poli et éclatant,

dans lequel le Seigneur considère avec plaisir sa propre image,

parce qu’il est l’auteur et le dispensateur de tout bien.

Et lorsqu’il se rencontre des obstacles qui rendent pénible à l’homme cette élévation d’esprit,

plus il a de difficulté, plus ce miroir paraît,

aux yeux de l’adorable Trinité et de tous les Saints, parfait et agréable;

et cet heureux état demeurera éternellement pour la gloire de Dieu, et pour la satisfaction de cette âme.

 

  • . 17. Les adversités éloignent les occasions du péché.

Un jour de fête, qu’elle ne pouvait chanter à cause d’un mal de tête,

elle demanda à Dieu pourquoi il permettait que cette infirmité lui arrivât souvent dans les fêtes:

“De peur, lui repartit le Seigneur, que vous dissipant par le plaisir de l’harmonie du chant,

vous ne vous rendiez peu disposée à recevoir la grâce.”

“Mais votre grâce, lui dit Gertrude, pourrait me préserver de ce malheur.”

Sur quoi le Seigneur lui répondit:

“C’est l’avantage de l homme d’éloigner de lui par le poids des afflictions l’occasion des chutes,

puisqu’il en reçoit un double mérite, celui de la patience, et celui de l’humiliation.”

 

  • . 18. Des bons effets de la bonne volonté.

Gertrude poussée par un ardent désir, disant un jour à son Dieu:

“Que n’ai-je, ô mon Sauveur,

un feu assez véhément pour faire fondre mon âme comme une substance liquide et coulante,

afin de pouvoir plus aisément la répandre toute devant vous!”

“Votre volonté, lui repartit le Seigneur, vous tient lieu de ce feu que vous désirez.”

Ce qui lui fit connaître que l’homme par le moyen de sa volonté,

obtient pleinement l’effet de tous les désirs qu’il forme pour la gloire de Dieu.

 

  • . 19. Du fruit de la tentation.

Comme elle s’efforçait souvent d’obtenir de Dieu par ses prières qu il déracinât le vice,

tant en elle que dans les autres,

il lui semblait ordinairement qu’elle ne pouvait obtenir cette faveur plus pleinement de la miséricorde divine,

qu’en obtenant la délivrance de cette nécessité malheureuse qui vient des mauvaises habitudes;

de sorte qu’il mît l’âme en état de résister aussi facilement au vice,

que si le mal n’avait acquis en elle aucune force par l’habitude, qui est une seconde nature.

Car par là elle reconnut la conduite admirable de la miséricorde divine sur le salut des hommes,

qui, pour les élever à un plus haut degré de gloire dans l’éternité,

permet qu’ils soient rudement combattus de plusieurs vices,

afin d’être comblés d’une plus grande joie au jour de leur triomphe.

 

  • . 20. Qu’il n’y a personne de sauvé sans l’amour de Dieu.

Ayant entendu prêcher que personne n’était sauvé sans l’amour de Dieu,

et qu’il fallait qu’il en eût à tout le moins autant qu il en faut pour se repentir et s’abstenir du péché,

elle fit réflexion en son cœur qu’il y en avait beaucoup, qui en sortant de ce monde,

semblaient se repentir plutôt par la crainte des peines, que par an mouvement d’amour pour Dieu:

“Lors, lui dit le Seigneur, que je verrai dans l’agonie ceux qui se seront souvenus de moi avec plaisir,

et qui auront fait quelques œuvres qui mériteront récompense,

je leur apparaîtrai à l’article de la mort avec un visage si plein d’amour et de miséricorde,

qu’ils se repentiront du plus profond de leur cœur de m’avoir offensé durant leur vie,

et qu’ils se sauveront par ce repentir.

Je voudrais donc que mes élus sussent reconnaître cette miséricorde par des actions de louanges,

et que parmi le grand nombre de bienfaits que les hommes reçoivent de moi,

ils me rendissent grâces de celui-ci.”

 

  • . 21. L’amour divin rend l’homme agréable aux yeux de Dieu.

Gertrude étant occupée à la méditation,

connut sa difformité intérieure, et conçut tant d’aversion pour elle-même, qu’en étant presque troublée,

elle pensait en son esprit, comment il était possible qu’elle pût jamais être agréable à Dieu,

qui voyait en elle tant de souillures;

parce que là où elle n’en remarquait qu’une seule,

l’œil de la Divinité, qui est infiniment plus pénétrant, en découvrait une infinité.

Le Seigneur consola son inquiétude par cette réponse favorable:

“L’amour, lui dit-il, rend celui qu’il anime, agréable à mes yeux.”

Ainsi elle comprit que si parmi des hommes terrestres l’amour a tant de force

que de rendre des personnes difformes et mal faites agréables à ceux qui les aiment,

jusqu’à leur faire désirer par un excès de leur passion, de leur devenir semblables;

à combien plus forte raison doit-on avoir de la confiance en Dieu qui est la charité même, (1. Joan. 4)

puisqu’il peut par la vertu de sa charité se rendre agréables ceux qu’il aime.

 

  • . 22. Mérite de l’assujettissement parfait à la volonté de Dieu, soit pour la vie, soit pour la mort.

Cette Sainte étant pressée, comme le fut autrefois l’Apôtre,

du désir d’être séparée de son corps pour être avec Jésus-christ,

et poussant pour cela plusieurs soupirs vers Dieu du plus profond de son cœur,

il lui fit une fois cette réponse pleine de consolation,

que toutes les fois qu’elle souhaiterait de toute l’étendue de ses désirs d’être délivrée de la prison mortelle de son corps,

et qu’au même temps elle formerait une ferme volonté d’y demeurer autant qu’il plairait à Dieu,

Jésus-christ ajouterait à sa vie le mérite de la sienne adorable,

qui la rendrait merveilleusement parfaite aux yeux du Père éternel.

 

  • . 23. Dieu prépare les élus à la gloire par le moyen de la grâce,

quoiqu’il n’exige pas d’eux un fruit proportionné a la valeur de chaque grâce eu particulier.

Faisant un jour réflexion à la multiplicité des grâces différentes que la miséricorde infinie de Dieu avait versées sur elle,

elle s’estima indigne de toute faveur et bien malheureuse de ce qu’elle avait perdu par sa négligence tant de dons qu’elle avait reçus de Dieu:

car il lui semblait qu’elle n’en avait pas tiré le moindre avantage, ni pour elle, par la jouissance,

ou par les actions de grâces, ni pour les autres qui eussent pu s’en servir pour leur édification,

ou pour s’élever à la connaissance de Dieu, si elle les leur eût révélés.

C’est pourquoi elle reçut cette consolation sur ce sujet,

que Dieu n’accorde pas toujours les dons de ses grâces à dessein d’en retirer des fruits proportionnés à leur grandeur,

puisque souvent a fragilité humaine empêche ce progrès;

mais son excessive libéralité ne pouvant se contenir,

quoiqu’il sache que l’homme ne puisse pas s’exercer dans toutes les grâces,

il ne laisse pas de lui en communiquer continuellement de nouvelles par surérogation,

afin de l’élever au moins par là au comble de la béatitude dans le siècle à venir.

Et de même que sur la terre on donne quelquefois des richesses à un enfant,

sans qu’il sache alors l’utilité qu’il en doit retirer,

mais en effet afin qu’il soit dans l’abondance, lorsqu’il sera dans un âge avancé;

ainsi, lorsque le Seigneur communique des grâces à ses élus dans cette vie,

ce sont des richesses qu’il leur amasse, dont la jouissance les rendra pour jamais heureux dans le ciel.

 

  • . 24. L’envie d’avoir de saints et de fervens désirs, est agréable à Dieu. –

Le juste n’est pas privé de récompense lorsqu’il oublie par infirmité à rapporter ses œuvres a Dieu. –

Le Sauveur considère plus une maladie sans dévotion, qu’une dévotion accompagnée de plaisir.

Gertrude se plaignant un jour en elle-même de ce qu’elle ne pouvait pas former d’aussi ardens désirs qu’elle eût bien souhaité pour la gloire de son Dieu,

reçut assurance d’en haut,

que le Seigneur est entièrement satisfait de l’homme qui ne pouvant pas faire davantage,

a au moins la volonté d’avoir de bons désirs;

et qu’il est alors réputé devant Dieu pour en avoir d’aussi saints, qu’il a une ferme volonté d’en produire.

Lors donc qu’un cœur est rempli d’un semblable désir, c’est-à-dire, de la volonté d’avoir ce désir,

Dieu prend plus de plaisir d’habiter en lui,

que l’homme n en trouve à demeurer parmi les fleurs qui naissent au printemps.

 

Comme elle s’était une fois occupée de Dieu avec tiédeur et négligence, à cause de quelque infirmité,

étant enfin revenue à elle, et se sentant pressée par sa conscience,

elle s’efforça de confesser sa faute au Seigneur avec une humble dévotion;

et parce qu’elle appréhendait d’être obligée de travailler long-temps avant que de recouvrer les douceurs de la grâce divine dont elle était privée,

elle ressentit au même moment les témoignages de tendresse et de charité qu’il plut à la miséricorde infinie de lui donner en s’approchant d’elle, et lui disant:

Ma fille, vous êtes toujours avec moi, et tout ce que je possède est à vous. (Luc. 15)

Ainsi elle connut par ces paroles,

qu’encore que l’homme manque quelquefois par faiblesse de rapporter ses intentions à Dieu,

sa miséricorde ne laisse pas pour cela d’estimer toutes nos œuvres dignes d’une récompense éternelle,

pourvu seulement que notre volonté ne s’éloigne point de lui,

et que nous formions souvent des actes de repentir des péchés que notre conscience nous reproche.

 

Se sentant tomber malade immédiatement avant une fête,

elle eut quelque désir que Notre-Seigneur la conservât en santé jusqu’à ce que la fête fût passée,

ou du moins qu’il ménageât tellement sa maladie,

qu’elle ne fût point empêchée de célébrer la solennité de ce saint jour.

Mais cependant elle s’abandonna entièrement là-dessus à la volonté de Dieu,

qui lui fit cette réponse:

“En me demandant ces choses, et en vous soumettant au même temps à ma volonté,

vous me conduisez dans un jardin de délices où je me plais beaucoup,

et dont les parterres sont émaillés de diverses fleurs.

Mais sachez que si je vous accorde ce que vous me demandez,

savoir, de n’être point détournée de mon service par votre infirmité,

je suis obligé de vous suivre dans le parterre qui vous plaît;

au lieu que si je ne vous l’accorde pas, et que vous demeuriez ferme dans votre patience,

vous me suivez dans celui qui m’est le plus agréable,

parce que je trouve plus d’agrément et de charmes en vous,

lorsque vous formez de bons désirs dans l’incommodité et dans la souffrance,

que si vous aviez une dévotion accompagnée de plaisir.”

 

  • . 25. Le plaisir des sens empêche de goûter celui qui se trouve eu Dieu.

Considérant un jour par quelle conduite de la providence il y a des personnes

qui sont remplies si abondamment des douceurs de l’Esprit-Saint,

tandis que d’autres sont dans l’amertume et dans la sécheresse,

Dieu lui fit connaître qu’il avait créé le cœur humain pour contenir les plaisirs,

comme un vase pour contenir de l’eau; et que de même que si un vase plein d’eau la laissait s’enfuir par quelques petits trous, il faudrait enfin qu il se vidât et se tarit;

ainsi le cœur humain rempli de plaisir, s’il le répand, pour ainsi dire, par les sens du corps,

en voyant, en entendant, ou en se satisfaisant par quelque action de ses autres sens,

en peut enfin tant répandre, qu’il se trouvera vide et incapable de goûter les plaisirs qui se trouvent en Dieu:

et c’est ce que chacun peut éprouver en soi-même.

Car lorsqu’on laisse échapper quelque parole ou quelque regard, qui ne sert de rien, ou de très-peu de chose;

si cela se fait sans réflexion, on n’en tient aucun compte, parce que cela passe comme une eau qui s enfuit.

Mais si l’on se fait violence pour l’amour de Dieu, les douceurs célestes s’augmentent tellement dans le cœur,

qu’il semble trop petit pour les contenir.

Ainsi, lorsque l’homme a appris à vaincre la volupté des sens,

il s’accoutume à trouver du plaisir en Dieu, et plus cette victoire lui a coûté de peine,

plus il trouve d’avantage et de joie dans le service de son Créateur.

 

Cette Sainte, ressentant de fort grandes inquiétudes pour un sujet de fort peu de conséquence,

offrit à Dieu, pour sa gloire éternelle, son affliction, au temps qu’on élevait la sainte hostie durant la Messe:

et aussitôt il lui sembla que le Seigneur attira son âme par cette hostie adorable,

comme par une échelle mystique, et que l’ayant fait reposer sur son sein,

il lui parlait amoureusement en ces termes:

“Vous serez exempte sur cette couche sacrée de toute sorte de chagrin;

mais toutes les fois que vous vous en éloignerez,

votre cœur se trouvera rempli d’une amertume qui vous servira à son tour d’un souverain remède.”

 

  • . 26. Les caresses que Dieu fait à une âme fidèle.

Gertrude se sentant un jour abattue par le manquement de forces, dit à Dieu:

“Seigneur, que deviendrai-je, et qu’avez-vous résolu de faire de moi?”

Je vous consolerai, lui dit-il, comme une mère console ses enfans,” (Isaïe. 66)

à quoi il ajouta ces paroles:

“N’avez-vous jamais vu une mère caresser son enfant?”

Et comme elle ne répondait rien, parce qu’elle ne se souvenait pas d’en avoir vu,

Notre-Seigneur lui remit devant les yeux une mère qu’elle avait vue, caressant son petit enfant,

il y avait environ six mois, et il lui fit remarquer trois choses, auxquelles elle n’avait pas pris garde pour lors.

 

Le première, c’est que cette mère disait à son enfant avec beaucoup d’instance,

qu’il la baisât, et que cet enfant qui était faible et délicat, tâchait de s’élever pour lui obéir;

ajoutant que c’était ainsi qu’elle devait s’élever par les travaux de la contemplation,

à la jouissance de l’objet adorable de son amour.

 

La seconde, c’est que la mère mit la volonté de son petit enfant à l’épreuve,

en lui demandant de deux choses laquelle il voulait, et en ne lui accordant ni l’une ni l’autre.

Ainsi Dieu tente quelquefois l’homme, en lui faisant craindre des afflictions qui ne lui arrivent jamais,

et néanmoins lorsqu’il s’y soumet avec une pleine volonté,

Dieu se contente de sa résignation, et elle le rend digne d’une récompense éternelle.

 

La troisième, c’est que de tous ceux qui étaient présens,

il n’y eut que la mère seule de l’enfant qui pût entendre son langage,

parce qu’il ne savait pas encore former les paroles:

ainsi, il n’y a que Dieu seul qui entende et qui connaisse l’intention des hommes,

et qui les juge selon le fond de leur cœur, qui ne lui est point caché;

en quoi il agit bien autrement qu’eux, qui ne considèrent que l’extérieur.

 

  • . 27. L’estime qu’on doit faire de la patience.

Sainte Gertrude demandant un certain jour à Dieu, à quoi il voulait qu’elle s’occupât à cette heure-là:

“Je veux, lui dit-il, que vous appreniez la patience;”

car pour lors elle était grandement troublée.”

Mais comment, et par quel moyen, lui repartit-elle, la pourrais-je apprendre?”

Alors le Seigneur la prenant comme un maître charitable a accoutumé de prendre un de ses petits écoliers entre ses bras,

lui fit comprendre sous les caractères mystiques de trois lettres différentes,

trois motifs qui devaient l’encourager à la patience.

“Considérez, lui dit-il, en premier lieu,

combien le Roi honore de son amitié celui qui lui est plus semblable que les autres en toutes choses,

et apprenez par là combien s’augmente la charité que j’ai pour vous,

de ce que vous souffrez pour l’amour de moi des mépris semblables à ceux que j’ai soufferts.

Secondement, faites réflexion combien toute la Cour a de respect pour celui

qui a plus de ressemblance et de familiarité avec le Roi,

et jugez par là quelle gloire -vous est préparée dans le Ciel pour le prix de votre patience.

Pensez enfin combien la compassion tendre et charitable d’un ami fidèle donne de consolation à son ami,

et apprenez par là avec combien de condescendance

et d’amour j’adoucirai dans le ciel jusqu’aux moindres pensées qui vous affligent dans cette vie.

 

CHAPITRE 31.

Comment la colère de Dieu fut apaisée par l’image du crucifix; –

et pourquoi le Seigneur diffère d’exaucer les prières des justes.

Comme on faisait une procession qui avait été ordonnée pour demander à Dieu un temps favorable,

au retour de la Communauté dans le chœur,

Gertrude entendit le Fils de Dieu

qui parlait ainsi à son Père par l’image du crucifix qu’on portait devant la procession:

“Je viens avec toute mon armée vous supplier, Père éternel,

sous cette même forme en laquelle j’ai réconcilié avec vous tout le genre humain.”

Et elle remarqua que le Père céleste fut aussi apaisé et aussi content par ces paroles,

que si on lui avait fait une satisfaction qui surpassât au centuple tous les péchés des hommes.

Il lui sembla aussi, qu’il éleva l’image de ce crucifix dans les nues, en disant ces paroles:

Ce sera-là la marque de l’alliance que j’ai faite avec la terre.” (Gen. 9)

 

Une autre fois, que le peuple était extrêmement incommodé par l’intempérie de l’air,

ayant souvent demandé avec les autres à la divine miséricorde d’apporter le remède à ce mal,

sans ressentir aucun effet de ses prières, enfin elle s’adressa à Dieu en ces termes:

“Comment pouvez-vous, Amant charitable, résister si longtemps aux désirs de tant de personnes,

puisque moi qui suis si indigne de vos bontés, je pourrais par la seule confiance que j’ai en vous,

obtenir de votre miséricorde des choses beaucoup plus considérables?”

“Comme il n’y aurait aucun sujet de s’étonner, lui repartit le Seigneur,

qu’un Père souffrît que son fils lui demandât long-temps un écu,

s’il était convenu de lui donner cent marcs d’argent autant de fois qu’il lui ferait cette demande:

ainsi ne vous étonnez pas si je diffère maintenant d’exaucer vos prières,

parce que toutes les fois

que vous implorez mon secours par les moindres de vos paroles ou de vos pensées,

je vous prépare des biens dans l’éternité, qui surpassent infiniment la valeur de cent marcs d’argent. »

 

CHAPITRE 32.

De la soif spirituelle qu’ont les justes d’arriver bientôt à Jésus-christ; – et de l’utilité des souffrances.

Durant qu’on chantait à la Messe des morts ces paroles: Comme les cerfs courent aux eaux des fontaines;

Gertrude entendant ces mots: Mon âme est altérée;

et tâchant de ranimer sa tiédeur, dit à Dieu:

“Hélas, Seigneur, combien sont faibles les désirs que j’ai pour vous, qui êtes mon unique et véritable bien!

et qu’il arrive rarement que je vous dise: Mon âme pressée d’une soif ardente soupire après vous!”

“Dites-moi, lui repartit le Seigneur, non rarement, mais sans cesse, que votre âme soupire après moi,

parce que l’excès de l’amour qui me fait rechercher le salut des hommes,

m’oblige à croire que dans tous les biens que mes Elus désirent,

c’est moi qu’ils désirent, puisque je suis la source en qui résident et d’où procèdent toutes sortes de biens.

Par exemple, si une personne souhaite la santé, le repos, les commodités, la sagesse,

et autres semblables avantages,

ma bonté fait souvent que je le regarde comme si c’était moi qu’il a souhaité dans toutes ces choses,

afin d’avoir lieu d’augmenter le prix de sa récompense;

si ce n’est qu’il s’éloignât de moi par ces désirs de dessein formé,

comme en souhaitant la sagesse pour en tirer un sujet d’élève ment et d’orgueil,

ou demandant la santé, afin de pouvoir faire le mal:

et c’est la raison, ajouta le Seigneur,

pour laquelle j’ai accoutumé d’affliger souvent mes plus chers amis par des infirmités corporelles,

par des délaissemens intérieurs et des troubles d’esprit, et par d’autres semblables peines,

afin que lorsqu’ils désirent les biens qui sont opposés aux maux qu’ils endurent,

l’ardent amour pour leur bien que je ressens en mon cœur,

puisse leur communiquer avec plus de profusion les effets de ma libéralité.”

 

Voici encore un autre sentiment tout semblable à celui que nous venons de rapporter, que Dieu lui inspira:

elle connut que le Seigneur, dont les délices sont d’être avec les enfans des hommes, (Prov. 8)

ne trouvant rien en eux qui les rende dignes de sa présence,

il leur envoie des infirmités dans le corps et dans l’esprit,

afin d’avoir par là occasion de demeurer avec eux, suivant ce que dit l’Ecriture sainte:

Le Seigneur est auprès de ceux qui ont le cœur serré de tristesse; (Psalm 33)

et dans un autre endroit: Je suis avec lui dans l’affliction. (Psalm 4)

Que la reconnaissance sincère de la bassesse humaine considérant en cette rencontre

et en d’autres semblables un tel excès de bonté,

nous force à nous écrier avec l’Apôtre, de toute l’affection de notre âme:

O profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu,

que ses jugemens sont incompréhensibles, et que ses voies sont cachées! (Rom. 11)

ces voies qu’il a trouvées pour sauver les hommes.

 

Durant une nuit que cette Sainte était endormie,

le Seigneur la visita pendant son sommeil avec tant de douceur,

qu’elle se sentait aussi rassasiée par sa divine présence,

que si on lui avait donné tous les mets les plus délicieux.

Aussi à son réveil, elle lui en rendit grâces, en disant:

“Qu’ai-je mérité, mon Seigneur et mon Dieu, plus que les autres,

qui sont souvent si tourmentés par l’horreur de leurs songes,

qu’ils donnent même de l’épouvante à ceux qui les entendent crier?”

“Lorsque les personnes, lui répondit le Seigneur,

que ma providence paternelle a résolu de sanctifier par les souffrances,

s’appliquent à rechercher les commodités de leurs corps pendant qu’ils veillent,

et se privent ainsi des occasions de mériter, je leur envoie, par un effet de mon amour,

des afflictions durant leur sommeil,

afin de leur donner au moins sujet par ce moyen de mériter quelque chose.”

“Mais Seigneur, lui dit-elle, ces peines qu’ils souffrent sans en avoir l’intention,

et en quelque sorte contre leur propre volonté, pourront-elles leur être un sujet de mérites?”

“C’est un effet de ma miséricorde, lui repartit le Sauveur:

car il arrive à ces personnes la même chose qu’aux gens du monde,

dont quelques-uns se parant d’ornesmens qui ne sont que de verre et d’oripeau,

ne laissent pas de paraître tout-à-fait embellis,

quoique ceux qui ont sur leurs habits de l’or fin et des pierreries, soient estimés beaucoup plus riches.”

 

CHAPITRE 33.

Que les démons nous dressent des embûches, particulièrement durant le chant des Psaumes.

Gertrude récitant une fois-les Heures canoniales avec peu d’attention,

aperçut auprès d’elle l’ancien ennemi du genre humain,

qui acheva comme pour se moquer d’elle ce qui restait du Psaume, Mirabilia testimonia;

Vos ordonnances sont admirables; (Psalm 118)

entrecoupant chaque mot avec précipitation, et ayant fini le verset, il lui dit:

“Ton Créateur, ton Sauveur, et ton Amant a bien employé les talens qu’i t’a départis,

en te donnant une si grande facilité de parler, puisque tu dis avec tant de grâce tout ce que tu veux;

que même en parlant à lui, tu le fais avec tant de précipitation,

que dans un seul Psaume tu as omis tant de lettres, tant de syllabes, et tant de mots.”

Elle connut par là, que si cet ennemi trompeur avait compté si exactement et par le menu toutes les lettres et les syllabes de ce Psaume qu’elle avait omises ou prononcées négligemment,

il pourrait après la mort former une terrible accusation contre ceux qui ont accoutumé de réciter l’Office à la hâte,

et sans aucune application et recueillement d’esprit.

 

Cette Sainte s’occupait une autre fois à filer avec beaucoup d’activité,

laissa tomber quelques petits flocons de laine par terre,

ne pensant qu’à recommander son ouvrage à Dieu avec une extrême ferveur;

cependant elle aperçut le démon qui ramassait la laine qu’elle avait laissé tomber comme pour la convaincre d’une faute:

sur quoi ayant invoqué le secours du Seigneur, il chassa le démon avec menaces,

de ce qu’il avait osé se mêler dans un ouvrage qui avait été recommandé à Dieu dans son commencement.

 

CHAPITRE 34.
Que nos prières sont fidèlement exaucées.

Gertrude se sentant une fois brûler d’un désir extraordinaire pour Dieu, lui dit:

“Seigneur, puis-je maintenant vous prier?”

“Vous le pouvez, ma chère amante, lui répondit-il amoureusement,

parce que je satisferai en toutes choses à votre volonté et à vos désirs plus ponctuellement,

pour ainsi dire, que jamais aucun serviteur ne pourra obéir aux commandemens de son maître.”

“Je crois, lui dit-elle, ô Dieu infiniment charitable,

que les paroles de votre miséricorde tendre et compatissante ne sont,jamais inutiles;

mais néanmoins puisque vous témoignez tant de condescendance pour moi,

quoique j’en sois si indigne: d’où vient que mes prières demeurent si souvent sans effet?”

“Si je n’exauce pas quelquefois vos prières et vos vœux, dit le Seigneur,

c’est sans doute pour vous préparer quelque chose de plus utile, parce que vous n êtes pas capable,

à cause de la fragilité humaine, de connaître ce qui vous est le plus avantageux.”

 

CHAPITRE 35.

Comment en suppléant à notre indignité par le mérite de Jésus-christ et des Saints,

nous nous préparons à communier dignement.

Un jour que Gertrude près de communier,

était mortifiée de ne pas apporter à ce Mystère une assez grande préparation,

elle pria la Bienheureuse Vierge et tous les Saints d’offrir à Dieu pour elle toutes les dispositions

que chacun d’eux en particulier avait apportées pour recevoir toutes les grâces qui leur avaient été accordées.

Elle pria ensuite Notre-Seigneur Jésus-christ,

qu’il ui plût aussi d’offrir pour elle cette même perfection dont il était revêtu lorsqu’au jour de son Ascension il se présenta à Dieu son Père pour entrer dans sa gloire éternelle;

et tâchant quelque temps après de comprendre de quoi lui avait servi cette prière:

“Elle vous a servi, lui dit le Seigneur,

à vous faire paraître véritablement aux yeux de tous les Bienheureux,

avec tout le mérite et l’ornement que vous avez désiré.”

A quoi il ajouta encore:

Pourquoi voudriez-vous vous défier de moi, qui suis tout miséricordieux et tout-puissant,

puisqu’il n’y a point d’homme sur la terre,

qui ayant quelque habit ou quelque ornement n’en puisse revêtir son ami,

et ainsi le rendre éclatant de la même gloire dont il était lui-même environné.

 

Se ressouvenant ensuite qu’elle avait promis à quelques personnes de communier ce jour-là à leur intention,

et priant Dieu avec beaucoup de ferveur de leur accorder le fruit de ce Sacrement, elle reçut cette réponse:

“Je leur accorde cet avantage; mais je remets à leur liberté de » s’en servir quand elles le voudront.”

Et demandant encore à Dieu avec quel soin ces âmes devaient être parées pour recevoir cet avantage, il lui dit:

“En quelque temps qu’elles se tournent désormais vers moi avec un cœur pur et une volonté parfaite,

invoquant le secours de ma grâce ne fût-ce qu’avec un seul mot ou avec le moindre gémissement,

elles paraîtront revêtues à mes yeux de ce même ornement que vous leur avez obtenu par vos prières.”

 

CHAPITRE 36.

De l’effet que produit en nous le Corps du Seigneur, lorsqu’on le reçoit en Viatique avant la mort.

Sainte priant Dieu de lui faire la grâce que le Sacrement vivifiant du Corps de Jésus Christ

fût sa dernière nourriture au moment de sa mort,

il lui fit connaître intérieurement que sa prière n’était pas entièrement conforme aux lumières de la foi et de la raison.

Car l’effet de ce Sacrement ne pouvant être affaibli par aucune nécessité corporelle,

il peut bien moins encore L’être par ce peu de nourriture qu’un malade prend dans cet état dur et pénible avec répugnance, et seulement afin de conserver sa vie pour la gloire de Dieu.

C’est pourquoi tous les biens qui se rencontrent dans l’homme,

sont rehaussés et ennoblis par la participation de ce Sacrement qui l’unit à Dieu:

mais particulièrement au moment de la mort, après avoir reçu ce pain de vie,

tout ce qu’il fait avec une intention pure lui est un plus grand sujet de mérite,

comme la patience, le boire, le manger, et autres semblables œuvres,

prennent un accroissement de mérites en quelque sorte infini par l’union du Corps de Jésus-christ.

 

CHAPITRE 37.
De l’avantage qu’il y a de communier souvent.

Une autre fois, qu’elle allait communier, elle dit à Dieu:

“Seigneur, que me donnerez-vous?”

“Je me donnerai à vous moi-même tout entier, lui repartit-il, avec toute la force de ma Divinité,

et en la même manière que me reçut la Vierge ma Mère.”

“Mais quel avantage aurai-je en cela, dit Gertrude,

par-dessus les personnes qui vous reçurent hier avec moi, et qui ne vous reçoivent point aujourd’hui,

puisque vous vous donnez toujours tout entier et sans réserve?”

“Si parmi les personnes du monde, lui repartit le Seigneur, celui qui avait été deux fois Consul,

était plus honoré que celui qui n’avait passé qu’une seule fois par cette charge;

comment est-ce que celui qui m’aura reçu plusieurs fois sur la terre,

ne serait pas récompensé d’une plus grande gloire dans l’éternité?”

Alors elle dit en soupirant:

Que les Prêtres seront élevés au-dessus de moi dans la béatitude,

eux qui par un devoir de leur ministère communient tous les jours!”

“Il est vrai, lui dit le Sauveur, que ceux qui le font dignement, seront éclatans d’une grande gloire;

mais on doit juger bien autrement de l’amour de celui qui communie avec plaisir,

que de la magnificence extérieure qui paraît dans ce Mystère.

C’est pourquoi les récompenses sont différentes:

il y en a une particulière pour ceux qui s’en approchent avec amour et ferveur;

il y en a une autre pour ceux qui s’en approchent avec crainte et révérence;

et il y en a une troisième encore pour ceux qui par la pratique de plusieurs saints exercices,

se préparent pour s’en approcher.

Mais ceux qui célèbrent ce Mystère redoutable seulement par coutume,

n’auront point de part à mes libéralités.”

 

CHAPITRE 38.

Comment Dieu corrige les négligences passées d’une âme qui l’aime,

et remédie à celles qu’elle pourrait commettre à l’avenir.

Un jour de fête de la Sainte Vierge, que Gertrude avait reçu des dons particuliers et admirables,

rentrant en elle-même, et considérant son ingratitude et sa négligence,

elle se trouvait dans un extrême accablement d’esprit,

de voir qu’elle avait eu si peu de dévotion et de respect pour la Mère de Dieu,

et pour les autres Saints, qu’elle était obligée d’honorer davantage ce jour-là,

à cause des faveurs singulières qu’elle avait reçues.

Mais Notre-Seigneur pour la consoler avec sa bonté ordinaire, dit à sa bienheureuse Mère et aux autres Saints:

“Ne croyez-vous pas que j’ai suffisamment réparé les manquemens de Gertrude,

en me communiquant moi-même à elle avec toutes les douceurs de ma Divinité en votre présence?”

“La bonté avec laquelle vous avez suppléé à ce qu’elle nous devait,

lui dirent-ils, surpasse véritablement de beaucoup notre mérite.”

Alors le Seigneur s’étant adressé à cette âme sainte:

“Et vous, lui dit-il, en êtes-vous satisfaite?”

“Je le serais entièrement, mon Dieu, lui répondit-elle, sinon qu’il me manque encore une chose,

qui est qu’ayant effacé mes négligences passées, je sens que je vais y en ajouter de nouvelles,

connaissant la pente que j’ai au péché.”

“Je me donnerai à vous, lui dit-il, d une manière si efficace, que j’effacerai entièrement,

non-seulemert les fautes que vous avez commises, mais encore celles que vous commettrez;

ayez soin seulement de vous préserver des taches du péché,

après que vous aurez reçu le très-saint Sacrement.”

Et comme il disait ces choses:

“J’appréhende, Seigneur, lui dit-elle, de ne pas satisfaire même à ce devoir comme j’y suis obligée:

c’est pourquoi enseignez-moi, vous qui êtes le plus charitable de tous les maîtres,

comment je pourrai me purifier des souillures que j’aurai contractées.”

“Ne les laissez pas, lui repartit-il, vieillir long-temps dans votre âme;

mais aussitôt que vous les apercevez, dites avec un cœur fervent:

Mon Dieu,ayez pitié de moi! (Psalm 50) ou bien, Jésus-christ,

qui êtes mon unique espérance,

faites-moi la grâce que tous mes péchés soient effacés par le mérite de votre mort salutaire.”

 

S’étant ensuite approchée, elle reçut le Corps du Sauveur,

et elle reconnut que son âme était devenue claire comme un cristal transparent,

et que la Divinité de Jésus-christ qu’elle venait de recevoir,

y étant miraculeusement enchâssée comme un or pur,

éclatait au travers de ce cristal, et produisait en elle des opérations si douces, si surprenantes, et si inconcevables,

que la très-adorable Trinité et tous les Saints en furent comblés de joie.

Et c’est ce qui fit connaître à Gertrude la vérité de cette maxime:

que toutes les pertes spirituelles se peuvent réparer par une bonne Communion.

Car en vérité les effets que produisaient en elle la Divinité, étaient si excellens,

qu’il semblait que toute la Cour céleste rendait témoignage que ses plus grandes délices étaient de voir une âme dans laquelle Dieu produisait tant de merveilles.

 

Pour ce qui regarde la promesse que Dieu lui avait faite de corriger ses négligences futures,

voici comment cela se doit entendre:

Que comme on voit également de toutes parts l’objet qui est renfermé dans un cristal;

de même on voit paraître les opérations divines au travers, pour ainsi dire, de cette âme,

soit qu’elle fasse réflexion à la pratique de ses bonnes œuvres, soit qu’elle n’y fasse pas de réflexion,

à cause de l’humaine fragilité: hormis seulement lorsqu’elle est obscurcie par les nuages des péchés;

car il n’y a que cela seul qui empêche de produire en elle cet effet puissant et salutaire.

 

CHAPITRE 39.

De l’effet des regards de Dieu sur nous, et de l’utilité de la Communion spirituelle et intérieure.

Cette sainte Epouse de Jésus-christ avait ordinairement une ardeur

et un désir pressant de recevoir le Corps de son Epoux;

et il arriva que s’étant préparée un jour à la Communion avec plus de zèle que les autres fois,

elle se trouva la nuit du Dimanche si dépourvue de forces, qu’il lui semblait qu’elle ne pourrait pas communier;

c’est pourquoi elle consulta le Seigneur, comme elle en avait la coutume,

pour savoir ce qui serait le plus selon son cœur.

“De même, lui répondit amoureusement le Sauveur,

qu’un époux étant déjà rassasié de diverses viandes,

prend plus de plaisir à se reposer auprès de son épouse, qu’à être assis à table avec elle;

ainsi j’aime mieux que vous vous priviez de la Communion pour cette fois par une sainte prudence,

que si vous vous en approchiez.”

“Et comment pouvez-vous dire, mon aimable Sauveur, repartit Gertrude,

que vous êtes maintenant rassasié?”

“C’est, lui dit-il, par la modération de vos paroles et de tous vos sens;

c’est par tous les désirs, toutes les prières, et toutes les bonnes dispositions

avec lesquelles vous vous êtes préparée à recevoir mon Corps et mon Sang adorable;

et j’avoue que toutes ces choses m ont rassasié, comme autant de mets délicieux.”

 

Mais étant venue à la Messe, quoiqu’elle se trouvât extrêmement faible,

et brûlant du désir de communier spirituellement,

il arriva qu’un Prêtre revint d’un village où il était allé porter le Corps de Jésus-christ à un malade.

Ce que Gertrude ayant remarqué par le son de la cloche, elle dit à Dieu, dans la sainte ardeur de son zèle:

“O unique vie de mon âme, que je vous recevrais maintenant volontiers,

au moins en esprit, si j’avais eu le temps de m’y préparer en quelque sorte!“

“Les regards de ma divine miséricorde sur vous, lui répondit le Seigneur,

vous donneront la préparation et la décence nécessaire pour cela;”

et au même temps il lui sembla que le Seigneur jetait des regards sur son âme semblables aux rayons du Soleil,

en lui disant: J’arrêterai fixement mes yeux sur vous. (Psalm 31)

Ces paroles lui firent comprendre que la vue de Dieu sur nous produit trois effets dans nos âmes,

par rapport à ceux que le Soleil produit sur les corps,

et que l’âme se doit préparer de trois manières pour se mettre en état de les recevoir.

Car, premièrement, le regard de la miséricorde divine rend l’âme éclatante comme le Soleil,

elle la rend nette et pure de toutes ses taches, et en quelque sorte plus blanche que la neige;

et l’on obtient ce premier effet par une humble reconnaissance de tous ses défauts.

En second lieu, le regard de cette même miséricorde attendrit l’âme, et la dispose à recevoir les dons spirituels;

de même que la cire s’amollit par la chaleur du soleil,

et devient capable de recevoir l’empreinte de toute sorte de cachets,

et l’âme acquiert ce second degré, par la pureté et la ferveur de son intention.

Enfin ce regard de la divine miséricorde sur l’âme,

lui fait produire avec beaucoup de fécondité les différentes fleurs des vertus;

de même que le soleil rend la terre féconde en plusieurs sortes de fruits.

Et ce troisième effet s’acquiert par une confiance fidèle,

par laquelle l’homme s’abandonnant entièrement à Dieu,

s’assure et se repose avec foi sur la surabondance de sa miséricorde,

croyant fermement que toutes les choses, tant celles qui lui sont contraires,

que celles qui lui sont avantageuses, contribuent à son avancement dans le bien.

 

Ensuite, comme la Communauté communiait aux deux Messes,

le Seigneur donna des marques de sa présence avec tant de charité,

qu’il paraissait administrer à chaque Religieuse en particulier la sainte hostie de sa propre main,

sans que le Prêtre fît autre chose que le signe de la croix sur chaque hostie.

Il semblait aussi à Gertrude,

qu’il la comblait d’une puissante bénédiction chaque fois qu’il donnait l’hostie à quelqu’une de ses Sœurs:

de quoi étant tout étonnée, elle lui dit:

„Seigneur, celles qui vous ont reçu dans ce Sacrement, ont-elles un plus grand effet de grâce,

que moi, que vous avez prévenue gratuitement de tant de bénédictions?”

“Lequel passe pour plus riche, lui repartit le Seigneur, celui qui est paré de perles et de pierreries,

ou celui qui a une grande quantité d’or pur caché et enfermé dans ses trésors?”

lui faisant comprendre par ces paroles,

qu’encore que celui qui communie réellement reçoive sans doute de grands avantages pour son salut,

tant selon le corps, que selon l’esprit, comme la foi le l’Eglise nous oblige de le croire;

néanmoins celui qui par un devoir d’obéissance et une sainte discrétion

qui n’a pour objet que la seule louange de Dieu,

se prive de recevoir corporellement ce Sacrement auguste,

et qui étant enflammé du désir et de l’amour de Dieu, communie spirituellement,

mérite d’être comblé par la miséricorde divine d’une bénédiction semblable à celle qu’il versa sur Gertrude;

c’est pourquoi il reçoit devant Dieu des fruits beaucoup plus abondans,

quoique l’ordre et le secret de cette conduite soient entièrement cachés à l’esprit de l’homme.

 

CHAPITRE 40.

Combien est utile le souvenir de la Passion de Jésus Christ.

Cette sainte Religieuse, jetant une fois les yeux sur son indignité,

et se trouvant dépourvue des forces qui viennent du mérite,

s’arrêta pour se reposer dans la voie par laquelle elle tâchait de s’élever à Dieu en esprit;

mais le Seigneur s’étant approché d’elle avec sa bonté ordinaire, lui dit:

“C’est un devoir et une loi du mariage,

que le Roi aille visiter la Reine aussitôt qu’elle est obligée de s’arrêter en quelque endroit

à cause de son indisposition.”

Ce qui lui fit connaître que quand une âme médite souvent, et avec zèle,

autant que sa faiblesse en est capable, sur la Passion du Sauveur, Dieu, par un effet de sa miséricorde,

semblait être obligé envers elle aux mêmes devoirs,

qu’un Roi est engagé par les lois du mariage envers la Reine son épouse.

Car elle connut qu’elle n’avait mérité cette visite obligeante du Seigneur,

que parce qu’elle s’efforçait de s’occuper de sa Passion le jour du Vendredi.

Et elle apprit encore, que bien qu’une personne eût de la tiédeur dans sa dévotion,

elle ne laisserait pas d’être regardée favorablement de Dieu,

pourvu qu’elle ne manquât point à renouveler en elle le souvenir des souffrances de Jésus Christ.

 

CHAPITRE 41.

Comment le Fils de Dieu apaise la colère de son Père éternel.

Comme elle tâchait une autre fois de choisir parmi les différentes faveurs qu’elle avait reçues de l’abondante miséricorde de Dieu,

quelque grâce qu’on pût révéler aux hommes pour leur avancement spirituel,

le Seigneur s’insinuant dans ses pensées, et entrant dans ses désirs, lui fit cette réponse:

“Il est très-avantageux aux hommes, lui dit-il,

de leur faire connaître qu’il leur serait d’une extrême utilité d’avoir toujours présent à la mémoire,

que moi, qui suis Fils d’une Vierge,

je me tiens dans la présence de Dieu mon Père pour le salut du genre humain,

et que, quand ils commettent quelque faute dans leur cœur par la faiblesse de leur nature,

j’offre mon Cœur sans tache au Père éternel, afin de lui satisfaire pour eux;

et lorsqu’ils pèchent par leurs actions, je lui présente mes mains percées,

et semblablement dans toutes les autres fautes qu’ils commettent:

ainsi mon innocence l’apaise, et le dispose à leur pardonner toujours avec condescendance,

lorsqu’ils seront fâchés de l’avoir offensé.

C’est pourquoi je voudrais que mes Elus me rendissent grâces toutes

les fois qu’ils ont obtenu le pardon qu’ils ont demandé de leurs fautes,

puisque c’est par moi qu’ils l’ont si facilement obtenu.”

 

CHAPITRE 42.

Des regards amoureux qu’on jette sur l’image du crucifix. –

De l’utilité qui se rencontre à méditer la Passion de Jésus-christ.

Un certain Vendredi au soir, Gertrude jetant les yeux sur une image du Crucifix,

et en étant toute pénétrée de douleur, dit à Dieu:

“Mon aimable Créateur, que de cruautés vous avez souffertes en ce jour pour mon salut!

et que je suis misérable d’avoir négligé cette journée, en la passant à d’autres occupations,

qu’au souvenir continuel de ce que vous avez enduré à chaque moment pour moi,

vous qui étant la source de mon salut éternel, et la vie qui vivifiez toutes choses,

avez voulu mourir par un excès de l’amour que vous aviez pour moi!”

Sur quoi le Seigneur lui répondit de dessus sa croix:

“J’ai suppléé pour vous aux négligences que vous avez commises;

car j’ai recueilli à chaque moment dans mon cœur ce que vous deviez recueillir dans le vôtre,

et il s’est tellement enflé par la plénitude de mon amour,

que j’attendais avec un extrême empressement cette heure,

dans laquelle vous deviez m’adresser cette prière,

en l’union de laquelle je veux offrir à Dieu mon Père tout ce que j’ai fait pour vous pendant cette journée,

et sans laquelle tout cela même ne pourrait pas être si avantageux pour votre salut.”

On peut donc connaître par là l’amour très-fidèle du Rédempteur envers les hommes,

puisque, par le seul mouvement de douleur qu’il excite en eux de leurs négligences,

il satisfait au Père éternel, et supplée à tous leurs défauts d’une manière si excellente et si relevée,

qu’elle mérite que tout homme lui en rende des actions de louanges.

 

Cette Sainte, en touchant doucement avec ses mains un Crucifix,

apprit que si quelqu’un regarde seulement l’image de la croix de Jésus Christ avec une sainte intention,

Dieu le regarde avec tant de bonté et de miséricorde, que son âme,

comme un miroir sans tache, reçoit en soi par un effet de l’amour divin une image tellement agréable,

que toute la Cour céleste prend plaisir à la voir:

et cela servira à augmenter sa gloire éternelle dans la vie future,

à proportion qu’il aura pratiqué cette dévotion sur la terre.

 

Une autre fois elle reçut cette instruction, que lorsqu’un homme se tourne vers le Crucifix,

il doit se persuader que Notre-Seigneur Jésus Christ lui dit amoureusement au fond de son cœur:

“Voilà comme pour l’amour de vous j’ai été attaché sur la croix, nu, méprisé,

déchiré de plaies dans tout mon corps, et les membres tout disloqués;

et cependant mon cœur brûle encore maintenant pour vous d’une si tendre charité,

que s’il était nécessaire pour votre salut, et qu’il n’y eût point d’autre moyen de vous sauver,

je voudrais dans ce même moment souffrir

pour vous seul tout ce que vous pouvez vous imaginer que j’ai souffert pour le monde tout entier.”

C’est pour quoi l’homme doit par cette réflexion exciter son cœur à la reconnaissance,

parce qu’il n’arrive jamais, sans un effet de la divine Providence, que quelqu’un considère le crucifix.

Il n’y a donc point de Chrétien qui ne soit coupable,

si par une espèce d’ingratitude il néglige ce prix adorable de son salut,

puisqu’on n’envisage jamais le Crucifix avec réflexion, sans en recevoir de grands avantages.

 

Une autre fois, étant occupée de la Passion du Seigneur,

elle connut qu il y a infiniment plus de mérite à méditer attentivement sur les prières

et les lectures qui traitent des souffrances de Jésus-christ,

que dans toute autre sorte d’exercices.

Car comme il est impossible de manier de la farine sans qu’elle s’attache à vous;

de même il ne se peut faire qu’on pense avec tant soit peu de dévotion aux souffrances du Seigneur,

sans en tirer quelque utilité.

Et lorsqu’une personne lit quelque chose de la Passion, elle dispose au moins son âme à en recevoir le fruit,

en tant qu’elle mérite plus, par cette application, qui la fait penser souvent à la Passion de Jésus-christ,

qu’elle ne ferait par plusieurs autres qui n’auraient pas cette même Passion pour objet.

Efforçons-nous donc d’en faire sans cesse le sujet de notre méditation,

afin qu’elle nous devienne comme un rayon de miel à la bouche,

un concert à l’oreille, et une effusion de joie dans le cœur.

 

CHAPITRE 43.

Du bouquet de myrrhe;

et comment nous devons nous conduire dans les adversités, à l’exemple de Jésus Christ souffrant.

Gertrude ayant auprès de son lit un Crucifix,

qui s’était abaissé une nuit vers elle comme s’il eût été près de tomber,

lui dit ces paroles pleines de tendresse:

“O mon doux Jésus, pourquoi vous abaissez-vous?”

“L’amour de mon cœur divin, lui répondit-il à l’instant, me force d’aller à vous.”

Alors prenant cette image, elle la mit sur son cœur, la serrant doucement,

et lui ayant fait plusieurs caresses par ses chastes baisers, elle lui dit:

Mon bien-aimé est un bouquet de myrrhe;” (Cant. 1)

à quoi Notre-Seigneur, comme en l’interrompant, ajouta:

Je le porterai sur mon sein;”

lui faisant connaître par là, que tous les hommes doivent, pour ainsi dire,

cacher dans sa Passion adorable toutes les peines qu’ils souffrent, tant dans le corps que dans l’esprit;

de même que l’on cache un petit morceau de bois au milieu d’un bouquet pour le soutenir.

C’est ainsi que celui qui étant accablé sous le poids de l’adversité,

se sent emporté par des mouvemens d’impatience,

doit retracer en sa mémoire la patience admirable du Fils de Dieu,

qui étant conduit comme un agneau pacifique, afin d’être immolé pour notre salut,

n’ouvrit jamais la bouche pour proférer la moindre parole d’impatience.

 

C’est ainsi que, quand il arrive qu’un homme pourrait se venger du mal qu’on lui fait, ou de paroles, ou en effet,

il faut qu’il tâche de se représenter avec quelle tranquillité de cœur Jésus Christ son amant a souffert‘,

sans rendre le mal pour le mal, ni sans témoigner le moindre ressentiment par ses paroles;

mais comment, au contraire, il a récompensé tous les maux qu’on lui a fait endurer,

en rachetant par ses souffrances et par sa mort ceux-là même qui le firent mourir;

et ainsi qu’il tâche, à l’exemple du Seigneur, de faire le bien pour le mal.

C’est ainsi enfin, que si quelqu’un a une haine mortelle contre ceux qui l’ont offensé,

il doit se ressouvenir de cette douceur excessive,

avec laquelle notre aimable Rédempteur

étant au milieu des douleurs indicibles de sa Passion et des tourmens de la mort,

pria pour ses bourreaux, disant: Mon Père, pardonnez-leur, etc. (Luc. 23)

et qu’il tâche, dans l’union de cet amour adorable, e prier pour ses ennemis, à quoi le Seigneur ajouta:

“ Quiconque cache et enveloppe, pour ainsi dire,

ses peines et ses adversités dans le bouquet de ma Passion,

et les mêlant avec celles de mes souffrances qu’il se représente, s’affermit dans le désir de m’imiter;

celui-là véritablement repose sur mon sein,

et je lui donnerai pour accroissement de ses mérites tout

ce que ma charité singulière m’a fait mériter par ma patience et par mes autres vertus.”

“Comment, Seigneur, lui dit alors Gertrude,

recevez-vous le zèle ardent que quelques-uns ont pour l’image de la croix?”

“Il m’est très-agréable, lui repartit le Seigneur;

mais néanmoins,

quand ceux qui ont de la dévotion pour l’image de ma croix n’imitent pas l’exemple de ma Passion,

leur conduite ne passe à mes yeux que comme celle d’une mère,

qui, pour sa propre complaisance, et pour se faire honneur,

pare sa fille de divers ornemens, ne lui accordant pas ce qui est le plus selon ses désirs;

mais le lui refusant quelquefois même avec dureté.

Car tandis que cette mère prive sa fille de ce qu’elle désire,

celle-ci lui sait moins de gré de toutes les autres choses qu’elle lui donne,

parce qu’elle se persuade qu’elle ne le fait que par un sentiment de sa propre gloire,

et non pas par un effet de la tendresse qu’elle a pour elle:

ainsi tous les témoignages d’amour, de respect, et de révérence qu on rend à l’image de ma croix,

ne sauraient m’être parfaitement agréables,

tant qu’on ne s’efforce pas d’imiter les exemples de ma Passion.”

 

CHAPITRE 44.

Que l’exercice sur la Passion de Jésus-christ,

bien loin de rompre l’union que l’on a avec Dieu, sert au contraire à la rendre plus étroite.

Gertrude cherchait avec beaucoup d’empressement une image de la sainte croix,

afin de pouvoir l’honorer souvent pour l’amour de son Rédempteur;

mais elle se sentait détournée de cette recherche par une tendresse de conscience,

qui lui faisait appréhender que cet exercice ne l empêchât de jouir intérieurement des faveurs de Dieu.

C’est pourquoi le Seigneur lui fit cette réponse sur son doute:

“Ne craignez point, ma bien-aimée;

car cette occupation ne pourra nuire en aucune manière à votre avancement spirituel,

puisque c’est moi seul qui serai l’oba jet de cet exercice,

et je vous avoue que j’ai très-agréable la ferveur et la dévotion de ceux qui honorent

l’image de mon crucifiement.

Et comme il arrive ordinairement qu’un Roi ayant une épouse qu’il aime uniquement,

et auprès de laquelle il ne peut pas toujours demeurer,

lui laisse quelquefois en sa place celui de ses parens qui lui est le plus cher,

et regarde tous les devoirs d’amitié et de tendresse que son épouse rend à son ami,

comme si elle les lui rendait à lui-même,

parce qu’il sait bien qu’elle ne fait pas cela par une affection illicite pour une personne étrangère,

mais par un mouvement de l’amour chaste qu’elle a pour son époux.

Ainsi je prends plaisir à voir rendre des témoignages de vénération à ma croix,

pourvu qu’on le fasse uniquement pour l’amour de moi,

et que l’homme ne borne pas ses désirs dans la seule possession de cette croix,

mais qu’il s’en serve pour se renouveler la mémoire de l’amour

et de la fidélité avec laquelle j’ai bien voulu souffrir pour lui l’amertume de ma Passion;

et que sans chercher à se satisfaire, lui-même,

il tâche de se conformer aux exemples admirables de mes souffrances.”

 

CHAPITRE 45.

Comment Dieu gagne une âme par les attraits de sa grâce.

Ayant pendant une nuit son esprit saintement occupé de la Passion du Sauveur,

et étant emportée avec précipitation, pour ainsi dire, dans la profondeur de ses désirs,

elle s’aperçut que la ferveur de son zèle lui avait causé une inflammation dans le foie,

ce qui l’obligea de s’adresser ainsi à Dieu:

“Mon tres-doux amant, si les hommes savaient ce que je sens maintenant,

ils diraient sans doute que je devrais interrompre ce violent exercice,

afin de recouvrer la santé de mon corps, quoique vous sachiez,

vous qui connaissez clairement tout ce qu’il y a de plus caché en moi,

que toute la puissance de mes forces

et de mes sens ne pourrait pas maintenant résister aux mouvemens passagers de votre grâce.”

Sur quoi le Seigneur lui répondit:

“Qui pourrait ignorer sans être tout-à-fait insensible,

que la douceur de ma Divinité, qui est plus puissante qu’on ne peut se l’imaginer,

surpasse incomparablement tous les plaisirs de la chair et des sens,

puisque toutes les douceurs terrestres et corporelles, étant comparées avec les douceurs célestes,

ne sont que comme une petite goutte de rosée, en comparaison de toute la vaste étendue de la mer?

Et cependant ces douceurs sensibles entraînent souvent l’homme avec tant de rapidité,

qu’il y en a auxquelles il ne peut résister,

quoiqu’il sache qu’elles le mettent en danger de perdre non-seulement le corps,

mais encore l’âme pour une éternité.

Combien moins une âme pénétrée des douceurs de ma Divinité,

pourra-t-elle s’empêcher de se laisser emporter aux attraits d’un amour

qui doit lui procurer une félicité souveraine?”

 

“Ils diraient peut-être, lui repartit Gertrude, qu’ayant fait profession dans un Ordre Religieux,

je suis obligée de modérer tellement l’ardeur de ma dévotion,

que je puisse satisfaire exactement à l’observance de ma Règle.”

Mais Notre-Seigneur daigna l’instruire par cette comparaison:

“De même, lui dit-il, que si l’on mettait des officiers pour servir soigneusement à la table d’un Roi,

afin de rendre le respect dû à Sa Majesté, et que ce Roi, cassé de vieillesse,

ou abattu par quelque infirmité, appelât quelqu’un de ces officiers,

afin de trouver du soulagement en se reposant quelque temps sur son sein,

ce serait une extrême incivilité à cet officier que le Roi aurait choisi pour s’appuyer,

de se lever brusquement, et de le laisser tomber par terre,

par cette seule raison qu’il avait été destiné pour demeurer debout auprès de sa table.

Ainsi c’est une chose encore bien plus incivile,

que celui que j’ai attiré par un effet de ma miséricorde gratuite à la jouissance de ma contemplation,

s’en sépare pour satisfaire à la rigueur de la Règle de quelque Ordre que ce soit;

puisque je prends infiniment plus de plaisir dans une âme qui m’aime,

que dans tous les travaux et dans tous les exercices qu’on pourrait accomplir sans amour

et sans une pure intention.”

 

Le Seigneur ajouta encore ces paroles:

“Que si quelqu’un n’était pas effectivement poussé par mon esprit au repos de la contemplation,

et néanmoins négligeait l’observance de sa Règle par une envie

et un désir de s’occuper à cette sorte d’exercice,

il serait semblable à celui qui se mettrait à la table du Roi sans y être invité,

quoiqu’il n’eût été destiné auparavant que pour y servir.

Et comme un officier qui se met à la table du Roi, sans y être appelé, y reçoit très-peu d’honneur,

et s’attire tout le mépris et toute la confusion que mérite son irrévérence:

ainsi celui qui méprisant les statuts de sa Règle,

tâche par ses propres forces d’acquérir la jouissance de la contemplation divine,

que personne ne peut obtenir sans un secours particulier et sans un don spécial de ma grâce,

en reçoit bien souvent plus de dés avantage que de profit,

en ce qu’il ne fait aucun progrès dans ce qu’il entreprend,

et qu’il devient plus tiède et plus languissant dans ce qui est de son devoir.

Mais pour celui qui sans aucune nécessité, et pour la seule commodité de son corps,

néglige les exercices de son Ordre, en cherchant des satisfactions extérieures,

il fait tout de même que celui qui étant destiné à servir à la table d’un Roi,

s’en irait à l’écurie où sont ses chevaux, et se salirait honteusement en la nettoyant.”

 

CHAPITRE 46.

Des clous de girofle odoriférans que sainte Gertrude,

par un sentiment de charité, mit, au lieu de clous, dans les plaies du Crucifix;

et la reconnaissance que Jésus-christ lui en témoigna.

Un Vendredi, après avoir passé toute la nuit sans dormir,

dans des méditations toutes brûlantes d’amour, et qui augmentaient l’ardeur de ses désirs,

se souvenant avec combien de tendresse elle avait arraché les clous de fer d’un Crucifix qu’elle avait toujours auprès d’elle,

pour mettre en leur place des clous de girofle odoriférans, elle dit à Dieu:

“Mon adorable amant, comment avez-vous regardé le zèle

qui m’a portée à arracher les clous de fer des plaies sacrées de vos mains et de vos pieds,

pour y en mettre de girofle, qui répandent une agréable odeur?”

“Ce témoignage de votre tendresse m’a été si agréable, lui repartit le Seigneur,

que par reconnaissance j’ai versé dans toutes les plaies de vos péchés le baume précieux de ma Divinité:

ce qui sera un sujet de joie éternel et admirable à tous les Saints,

parce que l’infusion de cette céleste liqueur dans vos plaies,

les changera en vertus, et fera qu’ils y trouveront du plaisir.”

“Mais, Seigneur, reprit Gertrude,

accorderez-vous la même grâce à tous ceux qui feront la même chose que moi?”

“Non à tous, lui répondit-il, mais seulement à ceux qui le feront avec la même ferveur;

et pour ceux qui, à votre exemple, feront de même avec toute la dévotion dont ils seront capables,

je leur donnerai une récompense moindre qu’aux autres, mais proportionnée à leur zèle.”

 

Gertrude prenant ensuite le Crucifix, lui donna de saints baisers, et le serrant fortement entre ses bras,

elle lui faisait différentes caresses, jusqu’à ce que se sentant le cœur faible, à cause de sa longue veille,

elle le quitta, et prenant congé de son Epoux,

elle lui demanda la permission de s’aller reposer pour reprendre ses forces,

qu’elle avait presque entièrement épuisées, en s’entretenant ainsi avec lui.

Après lui avoir parlé de la sorte, elle tourna sa tête de l’autre côté, afin de s’endormir.

Mais comme elle se reposait ainsi, le Seigneur étendit son bras droit,

comme s’il l’eût détaché de la croix pour l’embrasser, et s’approchant, il lui dit avec un doux murmure:

“Ecoutez, ma bien-aimée, je veux vous chanter un cantique d’amour et de charité,

au lieu des vers déshonnêtes qui se chantent dans le monde;“

et commençant avec une voix tendre et harmonieuse, il chanta le verset suivant sur le chant de l’hymne;

Rex Christe, factor omnium; Roi Créateur de toutes choses, etc.

Amor meus continuus
Tibi languor assiduus:
Amor tuus suavissimus
Mihi sapor gratissimus.

 

L’amour dont tu brûles pour moi,
Te cause une langueur qui consume ton âme:
Mais je trouve en celui dont je brûle pour toi,
Les célestes douceurs d’une divine flamme.

 

Et l’ayant achevé, il lui dit:

“Ajoutez maintenant, ma bien-aimée,

an lieu du Kyrie eleison qui se chante à la fin de chaque verset de l’hymne, Rex Christe,

telle demande qu’il vous plaira, et je vous l’accorderai.

Alors priant Dieu pour certains sujets particuliers, elle hit favorablement exaucée.

 

Ensuite le Seigneur chantant de nouveau le même verset, après l’avoir fini,

il exhortait Gertrude à prier, et l’ayant encore ainsi répété plusieurs fois à différentes reprises,

il ne lui donnait pas le loisir de se reposer un moment, jusqu’à ce qu’ayant épuisé presque toutes ses forces,

il fallut qu’il les lui laissât réparer.

Elle dormit donc un peu avant le point du jour;

mais Jésus Christ Notre-Seigneur, qui est toujours auprès de ceux qui l’aiment, et qui ne s’en éloigne jamais,

lui apparut en songe:

il lui sembla qu’il lui préparait un festin délicieux comme dans la plaie sacrée de son côté adorable,

et qu’il lui portait lui-même avec une charité surprenante tous les morceaux à la bouche, afin de la rassasier;

en sorte qu’en se réveillant elle se trouva avoir été agréablement fortifiée durant son sommeil,

et qu’elle rendit à Dieu des actions de grâces, humbles et ferventes, de ce qu’elle avait repris ses forces.

 

CHAPITRE 47.

Comment, en récitant les sept heures de l’Office,

on peut ajouter au souvenir dé la Passion de Jésus-christ, les louanges de la Vierge, Mère de Dieu.

Gertrude veillant une nuit, et étant occupée du souvenir de la Passion du Rédempteur,

elle se sentit beaucoup fatiguée par les efforts que fit son amour;

et trouvant toutes ses forces épuisées sans avoir encore récité Matines, elle dit à Dieu:

“Puisque vous savez, Seigneur,

qu’il n’est pas possible que ma faiblesse se passe maintenant de repos,

apprenez-moi quel honneur ou quel service je puis rendre à votre bienheureuse Mère,

à présent qu’il n’est pas en mon pouvoir de réciter son Office, comme j’y suis obligée.”

“Glorifiez-moi, lui repartit le Seigneur, par mon Cœur charitable,

de l’innocence de cette parfaite virginité par laquelle elle m’a conçu étant Vierge,

elle m’a enfanté étant Vierge, et est demeurée Vierge, pure et sans tache après l’enfantement,

et a imité mon innocence, avec laquelle,

étant pris à l’heure de Matines pour la Rédemption du genre humain,

je fus lié, frappé de verges, souffleté,

et couvert misérablement et impitoyablement de différentes sortes d’ignominies et d’opprobres.”

Pendant que Gertrude avait l’esprit occupé de ces choses,

il lui semblait que le Seigneur présentait son Cœur divin à la Sainte Vierge,

sa Mère, sous la figure d’une coupe d’or,

pour lui donner à boire, et que s’étant désaltérée et rassasiée avec plaisir de ce doux breuvage,

ou plutôt abondamment enivrée, et pénétrée jusqu’au fond du cœur,

elle parut toute remplie de joie et d’allégresse.

 

Alors Gertrude louant aussi la Bienheureuse Vierge, lui disait:

“Je vous loue et vous salue, Mère de toute félicité, auguste sanctuaire du Saint-Esprit,

par le mérite du Cœur miséricordieux de Jésus-christ,

votre Fils bien-aimé, et celui du Père Eternel,

vous priant de nous secourir dans tous nos besoins, et à l’heure de la mort. Ainsi soit-il.”

Elle connut encore, qu’autant de fois quelqu’un glorifierait le Seigneur, de la manière que je viens de le dire,

et ajouterait à la louange de la Bienheureuse Vierge ce verset:

“Je vous loue et vous salue, Mère de toute félicité, etc.”

autant de fois il semblerait lui présenter le Cœur de son Fils bien-aimé pour y désaltérer sa soif.

Ce que cette Beine des Vierges recevrait avec beaucoup de satisfaction de ceux qui la salueraient de la sorte,

et elle les récompenserait selon l’étendue de sa libéralité et de sa tendresse maternelle.

 

A quoi Notre-Seigneur ajouta encore:

“Louez-moi à l’heure de Prime, parle mérite de mon Cœur charitable,

en vue de cette humilité profonde avec laquelle la Vierge

exempte de toute tache se disposait de plus en plus à me recevoir,

imitant en cela l’humilité avec laquelle, moi qui suis le juge des vivans et des morts,

j’ai bien voulu à la même heure me présenter humblement

pour la rédemption du genre humain devant un homme infidèle, afin de subir son jugement.”

 

“A Tierce, louez-moi en vue de ce désir fervent,

avec lequel elle me fit descendre dans son sein vierge, du sein de mon Père éternel,

imitant l’ardeur et l’empressement avec lequel j’ai désiré le salut des hommes,

lorsqu‘ étant cruellement déchiré de verges, et couronné d’épines,

je portai à la troisième heure une croix honteuse et infâme sur mes épaules sanglantes et fatiguées,

avec une douceur et une patience extrême.”

 

“A Sexte, louez-moi de cette espérance ferme et assurée,

par laquelle cette Vierge céleste ne pensait sans cesse qu’à me rendre des louanges

par la sainteté de ses désirs et la pureté de son intention:

en quoi elle m’imitait, lorsqu‘ étant élevé sur l arbre de la croix,

parmi les amertumes et les rigueurs de la mort,

je soupirais de toute l’étendue de mes forces après la rédemption du genre humain,

ce qui me faisait crier, j’ai soif, (Jean 19) c’est-à-dire, du salut des hommes;

en sorte que s’il eût été besoin de souffrir encore de plus rudes et de plus cruels supplices,

il n’y a rien à quoi je ne me fusse exposé gratuitement pour les racheter.

 

“A None, louez-moi en vue de l’amour ardent et réciproque,

qui est entre mon Cœur divin, et celui de la Vierge sans tache et sans défaut,

quia joint et uni inséparablement dans son chaste sein l’excellence de la Divinité au néant de l’humanité,

et a imité l’état de ma vie mortelle, lorsqu’à la neuvième heure, pour sauver les hommes, j’expirai,

d’une mort rigoureuse sur la croix par l excès de mon amour.”

 

“A Vêpres, louez-moi en vue de cette foi ferme et inébranlable,

avec laquelle la Bienheureuse Vierge est demeurée invariablement fidèle pendant la désertion des Apôtres et le désespoir général de tout le monde,

et a imité cette fidélité avec laquelle étant mort et descendu de la croix,

j’allai rechercher l’homme jusques dans le fond des enfers,

d’où l’ayant retiré avec la main toute-puissante de ma miséricorde, je le transportai dans la joie du Paradis.

 

A Compiles, louez-moi en vue de cette persévérance louable,

avec laquelle ma très-aimable Mère a persévéré jusqu’à la fin dans toutes sortes de biens et de vertus,

imitant ma conduite dans l’œuvre de la Rédemption des hommes, que j’ai accomplie avec tant de soin,

qu’après avoir obtenu leur parfaite délivrance en souffrant une mort très-cruelle,

j’ai encore laissé mettre mon Corps incorruptible dans le tombeau,

suivant la coutume ordinaire, afin de faire voir qu’il n’y avait rien de si vil ni de si méprisable,

que je n’acceptasse volontiers pour le salut de l’homme.”

 

CHAPITRE 48.

Comment nous devons donner à Dieu des marques de notre amour,

en revenant de nos occupations extérieures.

Gertrude se trouvant d’ordinaire fort incommodée par la conversation des hommes,

(car c’est la coutume que tout ce qui est hors de Dieu paraît causer une douleur inconsolable à ceux

qui n’aiment que Dieu,)

se levait très-souvent tout à coup dans la ferveur de l’esprit,

et retournait avec impétuosité au lieu de sa prière, disant:

“Mon Sauveur, j’ai maintenant un dégoût pour toutes les créatures,

et je ne veux plus d’autre compagnie ni d’autre entretien que le vôtre:

je les abandonne donc toutes pour vous aller chercher,

ô mon seul et unique bien, ô seule et unique joie de mon cœur et de mon âme?”

Et ainsi baisant cinq fois les plaies sacrées de Jésus-christ, elle disait autant de fois ces paroles:

“Je vous salue, ô Jésus, mon aimable Epoux,

et je vous embrasse respectueusement dans la joie de la Divinité,

et avec toute l’affection et tout le zèle dont toutes les créatures de l’Univers sont capables;

et de cette sorte, j e vous baise dans la plaie de votre amour.”

Ce sont là les paroles avec lesquelles Gertrude dissipait tout son chagrin dans les plaies du Sauveur,

adoucissant ses ennuis par le plaisir de la dévotion.

 

Et comme elle faisait souvent de même, elle demanda un jour à Dieu,

combien cette pratique lui était agréable, parce qu’elle s’y appliquait quelquefois très-peu de temps.

“Toutes les fois, lui répondit le Seigneur, que vous vous élevez vers moi par un semblable exercice,

vous faites une chose qui m’est aussi agréable,

que le seraient les devoirs d’hospitalité qu’un ami rendrait à son ami durant un jour,

par les témoignages d’amitié qu’il lui donnerait tant en parole qu’en effet,

et par sa douceur obligeante, et par sa civilité extraordinaire.

Et de même que parmi ces marques de tendresse et d’affection,

cette personne penserait souvent comment elle pourrait rendre la pareille à son ami,

lorsqu’il arriverait qu’il viendrait loger chez elle;

ainsi je songe sans cesse en moi-même avec plaisir

et je me prépare avec soin à récompenser dans la gloire,

selon la libéralité royale de ma toute-puissance, de ma sagesse et de ma miséricorde,

par des témoignages de charité et de douceur multipliés au centuple,

toutes les marques particulières de tendresse que vous m’avez données sur la terre.”

 

CHAPITRE 49.
Des effets de l’adversité et de la prière-

La Communauté appréhendant l’arrivée des ennemis, qui devaient venir en armes, à ce qu’on disait,

auprès du Monastère, et récitant e surcroît, pour détourner ce malheur,

le Psautier entier, et à la fin de chaque psaume le verset, O lux beatissima; O bienheureuse lumière!

avec l’antienne, Veni, sancte Spiritus; Venez, Esprit saint;

Gertrude qui vaquait dévotement à la prière avec ses Sœurs,

connut intérieurement que Dieu se servait de ce moyen pour toucher le cœur de quelques-unes par l’entremise du Saint-Esprit,

afin de leur faire connaître leurs propres négligences, et d’en exciter eu elles le repentir,

avec un ferme propos de s’en corriger et de les éviter désormais de toute l’étendue de leur pouvoir.

Comme elles sentaient ces mouvemens de componction,

elle vit s’exhaler du cœur de celles qui étaient ainsi touchées par l’Esprit-saint,

comme une certaine vapeur, qui couvrant le Monastère et les lieux d’alentour,

en chassait bien loin toute sorte d’ennemis.

Et selon que le cœur de chacune en particulier était plus touché de componction,

et plus rempli de bonne volonté, la vapeur qui en sortait était plus agissante,

et repoussait plus loin toutes les puissances ennemies.

 

Cela lui fit connaître, que, par ces peines intérieures et cette crainte d’ennemis,

le Seigneur voulait particulièrement attirer à lui les cœurs d’une Communauté qu’il avait choisie de toute éternité,

afin que celles qui la composaient, étant éprouvées par les afflictions et purifiées de toutes leurs négligences,

se réfugiassent sous sa protection paternelle,

pour y trouver plus abondamment le secours des consolations divines.

 

Gertrude ayant reconnu cette conduite de Dieu sur sa Communauté, lui dit:

“D’où vient, mou aimable Sauveur,

que les révélations que vous me faites par une miséricorde toute gratuite,

sont pour l’ordinaire si différentes de celles que vous faites aux autres,

que quelques personnes peuvent assez souvent les remarquer,

quoique j’aimasse beaucoup mieux qu’elles demeurassent secrètes,

que d être manifestées de la sorte?”

“De même, lui répondit le Seigneur, que si un maître était interrogé par plusieurs personnes,

qui parlassent differens langages, et qu’il leur répondît à tous dans une seule langue,

son discours ne profiterait à personne, et ne serait point entendu;

mais s’il parlait à chacun selon sa langue maternelle,

en Latin à celui qui serait Latin, et en Grec à celui qui serait Grec,

alors il répondrait plus à propos à chacun en particulier, selon son langage naturel.

Ainsi plus est grande la diversité avec laquelle je communique mes dons,

et plus éclate la profondeur impénétrable de ma sagesse, avec laquelle je réponds à chacun,

selon la portée et l’étendue de son esprit, et je lui découvre ce que je veux,

selon la capacité et l’intelligence que je lui ai moi-même donnée:

parlant aux plus simples avec des paraboles plus grossières et plus sensibles,

et aux plus éclairés d’une manière plus cachée et plus sublime.”

 

CHAPITRE 50.

Courte prière composée par Jésus-christ même,

qui a promis qu’il l’écouterait toujours favorablement toutes les fois qu’elle lui serait adressée.

Une autre fois la Communauté récitant pour le même besoin dont nous venons

de parler au chapitre précédent, le Cantique:

Benedicite, omnia opera Domini, Domino:

Créatures, qui êtes les ouvrages du Seigneur, bénissez toutes celui qui vous a créées;

et ajoutant à chaque verset des oraisons propres au malheur qui la menaçait,

Gertrude, qui était occupée à cette dévotion avec ses Sœurs, aperçut le Seigneur tout éclatant de beauté,

qui à chaque verset que récitait la Communauté prosternée à terre pour demander pardon,

semblait venir au-devant de cette Vierge, et levant son bras gauche,

lui présenta la plaie amoureuse de son côté adorable pour la baiser.

Ce que la Sainte ayant fait par plusieurs fois,

le Seigneur témoigna que cette marque de l’amour de son épouse lui était extrêmement agréable.

Sur quoi Gertrude lui dit:

“Puisque je vois, mon aimable Sauveur, que vous agréez si fort cette dévotion,

faites-moi la grâce de m’apprendre quelque petite prière

que vous receviez avec les mêmes sentimens de charité,

lorsqu’elle vous sera adressée par quelque personne que ce soit.”

 

Alors elle connut par l’inspiration de l’esprit de Dieu,

que quiconque dirait cinq fois avec une intention pure et pleine de ferveur ces paroles:

“Jésus, Sauveur du monde, exaucez-nous, vous à qui rien n’est impossible,

sinon de ne point avoir pitié des misérables;”

ou bien: “Seigneur, qui avez racheté le monde par les souffrances de votre croix, écoutez-nous;”

ou bien: “Je vous salue, ô Jésus mon aimable Epoux, dans le contentement ineffable de votre Divinité;

je vous embrasse avec l’affection de toutes les créatures de l’univers;

et je vous baise ainsi dans la plaie sacrée de votre amour;

ou bien: Le Seigneur est ma force et ma gloire, il s’est donné pour mon salut, etc.“

Pourvu que cette personne récitât ces paroles à l’honneur es cinq plaies du Sauveur,

en les baisant dévotement;

et ajoutant telles prières qu’elle voudrait, et qu’elle les offrît par le mérite du Cœur adorable de Jésus-christ,

qui est l’organe de la Sainte Trinité, elles seront aussi agréables à Dieu,

que la plus longue et la plus pénible oraison.

 

Une autre fois encore, durant qu’on récitait le même Cantique, Benedicite, etc.

Créatures, bénissez toutes celui qui vous a créées, etc.

Notre-Seigneur Jésus-christ lui apparut, faisant sortir des plaies d’un crucifix,

qui était ordinairement exposé devant la Communauté,

comme des flammes ardentes qu’il envoyait à Dieu son Père en faveur de ses épouses;

faisant ainsi connaître en quelque sorte, l’excès de l’amour et des désirs ardens dont son cœur était embrasé,

lorsqu’il intercédait auprès de son Père pour le salut de cette sainte Congrégation.

 

CHAPITRE 51.

Le juste ne trouve de plaisir qu’en Dieu seul,

et Dieu réciproquement se plaît beaucoup dans l’âme du juste,

particulièrement lorsqu’il soumet tous ses bons désirs à sa volonté sainte.

Un jour que Gertrude devait communier, elie se sentit prévenue par une infirmité,

qui diminuant beaucoup ses forces, rendait aussi sa dévotion languissante;

elle s’adressa à Dieu en ces termes:

“O douceur de mon âme, ne sachant que trop combien je suis indigne de m’approcher du Sacrement

de votre Corps et de votre Sang adorable,

je m’abstiendrais pour cette fois de la sainte Communion,

si je pouvais trouver dans quelque créature hors de vous quelque consolation et quelque soulagement;

mais parce que je ne vois rien depuis le levant jusqu au couchant, depuis le midi jusqu’au septentrion,

où je puisse trouver aucun soulagement ni aucun plaisir, soit pour mon âme, soit pour mon corps,

qu’en vous seul, étant altérée et brûlée de la soif de mes désirs,

je cours à vous, qui êtes la fontaine d’eau vive.”

Ce que le Seigneur recevant favorablement par un effet de sa miséricorde ordinaire,

il reconnut la ferveur de cette Sainte par cette réponse pleine de douceur et de charité:

“Comme vous assurez, lui dit-il,

que vous ne trouvez point de plaisir en aucune créature hors de moi,

je vous jure aussi en vérité, que je ne veux prendre de plaisir en aucune créature hors de vous.”

 

Mais cette sainte Religieuse faisant réflexion en elle-même,

qu’encore que Dieu par sa bonté daignât lui promettre qu’il ne voulait prendre de plaisir en aucune créature hors d’elle, que néanmoins cela pourrait changer quelque jour;

le Seigneur s’insinuant dans ses pensées, lui dit:

“Ma volonté et mon pouvoir ne sont qu’une même chose,

c’est pourquoi je ne puis rien que ce que je veux.”

“Mais quoi, reprit Gertrude, ô Dieu de miséricorde,

quel sujet de complaisance pouvez-vous trouver dans celle

qui est le rebut et la honte de toutes les créatures?”

“L’œil de ma Divinité, repartit son Epoux, prend un plaisir extrême à vous regarder,

vous ayant rendue si belle et si agréable en toutes choses,

par tous les grands et différens dons de grâces dont je vous ai enrichie.

Mon oreille divine est pareillement touchée comme d’un doux concert de musique

de toutes les paroles caressantes qui sortent de votre bouche,

soit que vous priiez pour les pécheurs, ou pour les âmes du Purgatoire,

soit que vous corrigiez ou que vous instruisiez quelqu’un,

ou que vous parliez en quelque manière que ce soit pour me glorifier:

et quoique les hommes ne tirent aucun avantage de vos paroles, et qu’elles demeurent sans effet,

néanmoins l’intention pure et la bonne volonté qui les produit,

et qui n’a que moi pour objet, ne laisse pas de les rendre agréables à mes oreilles,

et de faire en sorte qu’elles me touchent vivement jusqu’au fond du cœur.

L’espérance aussi qui vous fait soupirer sans cesse après moi,

exhale une odeur exquise et délicieuse que je respire avec joie.

Tous vos désirs et tous vos gémissemens me semblent infiniment plus doux que toute sorte de parfums.

Enfin je trouve dans votre amour, le plus pur et le plus chaste de tous les plaisirs.”

 

Alors cette Sainte commença à désirer ardemment que Dieu lui rendît au plus tôt sa première santé,

afin de pouvoir observer avec plus de ferveur la rigueur de son Ordre.

Sur quoi Notre-Seigneur lui répondit amoureusement:

“Pourquoi est-ce que mon épouse voudrait me devenir importune en s’opposant à ma volonté?”

“Quoi, Seigneur, reprit Gertrude,

croyez-vous qu’un désir dans lequel il me semble que je ne cherche que votre unique louange,

puisse vous être contraire?”

“De la façon que vous me faites cette demande, lui répliquai Sauveur,

je la considère comme un discours d’enfant;

mais si vous m’en pressiez avec plus d’instances, je ne le trouverais pas bon.”

Elle connut par ces paroles du Seigneur,

que celui qui désire la santé, à dessein seulement de servir Dieu, fait bien à la vérité;

mais qu’il fait encore beau coup mieux de s’abandonner entièrement à la volonté divine,

et de croire que l’ordre et la conduite de Dieu sur lui,

tant dans la prospérité que dans l’adversité, ne lui peut être que très-avantageuse.

 

CHAPITRE 52.

Deux sortes de battemens de Cœur du Fils de Dieu.

Gertrude voyant ses Sœurs qui se hâtaient d’aller au sermon, dit à Dieu en se plaignant intérieurement:

“Vous savez, mon Bien-aimé, avec quelle joie j’entendrais maintenant la prédication,

si je n’en étais point empêchée par ma maladie.“

“Voulez-vous, ma chère épouse, lui répondit le Seigneur, que je vous prêche moi-même?”

“Très-volontiers, lui dit-elle.”

Alors le Seigneur la fit reposer sur son Cœur, en sorte que l’âme de Gertrude y était tout appliquée;

et s’y étant arrêtée quelque temps,

elle sentit dans ce Cœur sacré deux mouvemens tout-à-fait doux et admirables,

ce qui obligea le Sauveur de lui dire:

“Chacun de ces deux mouvemens en particulier opère le salut des hommes en trois manières.

Le premier opère le salut des pécheurs; et le second celui des justes.

Par le premier je parle sans cesse à mon Père éternel,

j’apaise entièrement sa colère contre les pécheurs, et je le porte à leur faire miséricorde.

De plus je m’adresse à tous mes Saints, et après avoir excusé devant eux les pécheurs,

avec le zèle et la fidélité d’un frère, je les excite à prier Dieu pour eux.

Enfin je parle au pécheur même, je l’appelle miséricordieusement à la pénitence,

et j’attends sa conversion avec un désir ineffable.

 

Par te second mouvement de cœur, j’invite mon Père à se réjouir avec moi,

de ce que j’ai versé utilement mon Sang précieux pour le salut des justes,

dans le cœur desquels je trouve maintenant tant de différentes délices.

En second lieu, j’incite toute la milice céleste à louer la conduite sainte des justes,

afin qu’ils me rendent grâces de tous les bienfaits que je leur ai accordés,

et que je leur accorderai encore à l’avenir.

Enfin je m’adresse immédiatement aux justes mêmes,

leur donnant plusieurs témoignages salutaires de mon amour,

et les avertissant fidèlement de profiter de jour en jour et d’heure en heure.

Et comme le battement du cœur de l’homme n’est point interrompu par l’actien de la vue,

ni de l’ouïe, ni par aucun travail des mains, mais continue toujours sans relâche:

de même le soin de gouverner et de conduire le ciel,

la terre, et tout l’Univers, ne pourra jamais diminuer, ralentir,

ou arrêter pour un seul moment jusqu’à la fin des siècles ces deux mouvemens de mon Cœur divin.”

 

CHAPITRE 53.

De la manière qu’il faut demander à Dieu le sommeil et le repos.

Il arriva, quelque temps après, que Gertrude passa presque une nuit entière sans dormir;

ce qui l’ayant tellement affaiblie, qu’il ne lui restait plus aucune force,

elle offrit à son ordinaire son abattement à la gloire éternelle de son Dieu pour le salut de tout l’univers.

Alors le Seigneur compatissant charitablement à sa faiblesse, lui enseigna comment elle devait l’invoquer,

par ces paroles:

“Je vous prie, ô Dieu très-miséricor-dieux,

par la douceur ineffable avec laquelle vous avez reposé de toute éternité dans le sein de Dieu votre Père,

par le séjour paisible et aimable que vous avez fait durant neuf mois dans le sein d’une Vierge,

et par toutes les saintes délices que vous avez jamais goûtées dans une âme remplie de votre amour,

de‘ m’accorder quelque repos, non pour ma propre commodité,

mais pour votre gloire éternelle, afin de réparer les forces de mon corps tout fatigué,

et de pouvoir ensuite m’acquitter de mes exercices.”

En disant ces paroles, il lui semblait qu’elles lui servaient d’autant de degrés par lesquels elle s’élevait à Dieu,

et s’approchait insensiblement de lui.

Alors le Seigneur lui montra à sa droite une place agréable qu’il lui avait fait préparer, et lui dit:

“Venez, ma bien-aimée, vous reposer sur mon cœur,

et voyez si mon amour qui veille sans cesse pour vous, vous permettra de prendre du repos.”

 

S’étant donc ainsi appuyée sur le Cœur charitable du Sauveur,

et sentant plus efficacement les mouvemens dont il était agité, elle lui dit:

“Mon adorable Epoux, que me veulent dire maintenant ces mouvemens?”

“Rien autre chose, lui répondit le Seigneur,

sinon que quand quelqu’un se trouvant épuisé par la veille et dépourvu de forces,

m’adresse cette petite prière que je viens de vous inspirer,

afin de lui accorder du repos pour réparer ses forces qu’il emploie à chanter mes louanges;

si je ne l’exauce pas, et qu’il supporte sa faiblesse avec patience et humilité,

je le considère avec les mêmes sentimens de tendresse

et de charité qu’un ami considérerait son ami intime,

qui quoique accablé du sommeil, se lèverait promptement et avec joie,

et s’incommoderait beaucoup pour contenter celui qui aurait interrompu son doux repos,

à cause seulement qu’il prend plaisir à son entretien.

Et comme cette complaisance lui serait bien plus agréable,

que si elle venait d’une personne qui passât ordinairement les nuits sans dormir,

et qui cherchât autant son propre avantage que celui de son ami:

de même celui-là m’est infiniment plus agréable, qui ayant consumé toutes ses forces par les veilles,

m’offre ses faiblesses, et supporte avec patience et humilité ses langueurs,

que celui qui ayant une santé robuste, passerait les nuits entières en oraison,

parce qu’il ne serait aucunement incommodé du travail de la veille.”

 

CHAPITRE 54.

De la parfaite résignation de soi-même à la volonté divine.

Gertrude étant malade d’une fièvre qui s’augmentait quelquefois après la sueur,

et quelquefois aussi se diminuait, et se trouvant une nuit toute trempée de sueur,

désirait avec inquiétude de savoir si c’était pour elle un présage de pis ou de mieux,

lorsque Notre-Seigneur Jésus Christ lui apparut aussi éclatant de beauté qu’une belle fleur,

et qui portant dans sa main droite la santé, et dans sa gauche la maladie, les lui présentait toutes deux,

afin qu’elle choisît ce qu’elle aimait davantage.

Mais cette Sainte refusant l’une et l’autre,

et s’avançant dans la ferveur de son esprit entre les bras de son Rédempteur,

s’approchait de son Cœur amoureux, dans lequel réside la plénitude de toutes sortes de biens,

afin d’apprendre de lui sa volonté adorable.

Le Seigneur la recevant donc avec beaucoup de douceur, et l’embrassant charitablement,

la fit s’appuyer sur son sein pour s’y reposer;

mais elle, détournant aussitôt son visage de dessus lui,

et inclinant sa tête par derrière sur la poitrine adorable du Sauveur, lui dit:

“Je détourne, Seigneur, mon visage de dessus vous,

et je vous prie de toute l’étendue de mon cœur de ne considérer aucunement ma volonté,

mais d’accomplir sur moi les décrets immuables de la vôtre.”

 

Cela peut nous faire remarquer,

que l’âme fidèle se doit tellement abandonner tout entière, elle, et tout ce qu’elle possède,

à la conduite de Dieu, qu’elle soit même bien aise d’ignorer ce qu’il opère sur elle,

afin qu’elle soit assurée que les ordres de la volonté divine s’accomplissent

en elle avec un entier désintéressement.

Alors le Seigneur fit couler dans le sein de Gertrude deux ruisseaux d’eau vive,

qui sortaient des deux côtés de son Cœur comme d’une coupe mystérieuse, et lui dit:

“Depuis que vous avez détourné votre visage de dessus moi,

en renonçant entièrement à votre propre volonté,

je verse sur vous toute la douceur et toute la joie de mon Cœur divin.”

“Mon très-doux amant, lui repartit Gertrude,

puisque vous m’avez déjà donné tant de fois, et en tant de manières votre Cœur adorable,

je voudrais bien savoir quel avantage je dois tirer du don

que vous m’en faites maintenant tout de nouveau avec tant de libéralité.”

“La Foi Catholique, lui dit-il,

ne vous apprend-elle pas que je me donne moi-même avec toutes les richesses

qui sont renfermées dans les trésors de ma Divinité et de mon Humanité,

pour le salut et la rédemption de celui qui communie une seule » fois dignement;

et que plus l’homme communie souvent de la sorte,

plus s’augmente et se perfectionne le comble de sa béatitude?”

 

CHAPITRE 55.
Du plaisir sensible que l’âme prend en Dieu.

Plusieurs personnes conseillant à cette Sainte de s’abstenir de la méditation jusqu’à ce qu’elle eût recouvert sa première santé,

elle qui avait accoutumé de déférer plus au sentiment des autres qu’au sien propre se soumit à leurs avis,

et leur accorda ce qu’ils lui demandaient,

à condition qu’elle prendrait extérieurement quelque plaisir à parer les images de la croix de Jésus-christ,

afin que cela lui servît comme d’un divertissement pour la détacher du travail intérieur de la contemplation;

de telle sorte néanmoins qu’elle pût conserver un souvenir perpétuel de son unique amant

par la représentation extérieure de l’image de Jésus-christ.

C’est pourquoi étant occupée une nuit à penser comment elle ferait avec des tapisseries un sépulcre agréable au Crucifix,

pour l’y mettre le Vendredi au soir, en mémoire de la Passion du Rédempteur:

le Dieu de charité qui regarde plutôt le cœur que les œuvres de ceux qui l’aiment,

s’insinuant dans sa pensée, lui dit:

“Réjouissez-vous en Dieu, ma bien-aimée, et il vous donnera tout ce que votre cœur désire.”

Ces paroles lui firent connaître,

que quand quelqu’un pour l’amour de Dieu cherche de la satisfaction dans ces sortes de choses extérieures,

le Seigneur ne laisse pas de se plaire en son cœur;

de même qu’un père de famille a de la joie d’entendre un excellent joueur d’instrument,

qui divertit ceux qui sont à sa table, en se divertissant soi-même.

Et c’est là la demande du cœur qu’on accorde à ceux

qui prennent ainsi un plaisir innocent pour l’amour de Dieu aux choses extérieures;

car le cœur de l’homme demande naturellement, c’est-à-dire,

désire que Dieu en fasse l’objet de sa complaisance:

“Mais, mon aimable Sauveur, dit Gertrude,

quel sujet de gloire pourrez-vous tirer de cette satisfaction extérieure,

qui contente plutôt les sens que l’esprit?”

“De même qu’un usurier avare, lui répondit le Seigneur,

serait bien fâché de perdre l’occasion de profiter d’un denier,

ainsi, moi qui ai résolu de faire de vous toutes mes délices,

je n’aurais garde de laisser perdre la moindre de vos pensées,

ni un seul mouvement de votre petit doigt, que vous aurez fait pour l’amour de moi,

sans le faire servir à ma gloire infinie et à votre salut éternel.”

“Si votre immense bonté, repartit Gertrude, prend tant de plaisir à ces petites choses,

combien en doit-elle prendre maintenant davantage aux vers

que j’ai composés en votre honneur des paroles des saints Pères

sur tous les sujets de votre Passion adorable?”

“J’y prends le même plaisir, lui répondit le Seigneur,

que prendrait une personne qui serait conduite par son ami avec des témoignages de tendresse

et d’amitié dans un jardin très-agréable,

où respirant au frais d’un doux zéphir la bonne odeur dont ce lieu de délices serait parfumé,

aurait encore le » contentement de considérer la diversité charmante des plus belles fleurs,

d’entendre l’admirable symphonie d’un excellent concert,

et de se rassasier des fruits les plus rares et les plus exquis.

Aussi je vous promets, ma bien-aimée,

de vous récompenser avantageusement de la satisfaction que vous m’avez donnée par ces vers;

comme aussi ceux qui les liront souvent avec dévotion,

tandis qu’ils vivront sur la terre, et qu’ils marcheront dans cette voie étroite qui mène à la vie éternelle.“

 

CHAPITRE 56.

De la langueur causée par i’amour.

Peu de temps après, Gertrude étant au lit malade pour la septième fois,

et ayant l’esprit occupé de Dieu durant une certaine nuit,

le Seigneur s’approcha d’elle, et lui dit avec une douceur toute charitable:

“Assurez-moi, ma bien-aimée, que vous languissez d’amour pour moi.”

“Comment, lui dit-elle, pauvre pécheresse que je suis,

oserais-je vous assurer que je languis d’amour pour vous?”

“Quiconque, lui repartit le Sauveur,

s’offre volontairement à souffrir quelque action pour me complaire,

celui-là peut bien véritablement se glorifier, et en se glorifiant,

me dire qu’il languit d’amour pour moi, pourvu qu’il conserve la patience dans son affliction,

et qu’il ne détourne point ses yeux de dessus moi.”

“Mais quel avantage, reprit Gertrude, pouvez-vous retirer,

mon adorable Epoux, de cette assurance d’amour?”

“Cette assurance, lui dit le Seigneur, donne de la joie à ma Divinité, de la gloire à mon Humanité,

du plaisir à mes yeux, et de la satisfaction à mes oreilles;

et je donnerai, ajouta-t-il, une abondante consolation à qui que ce puisse être,

qui me fera ainsi paraître du zèle pour mon service.

De plus l’onction de mon amour est si puissamment émue

et excitée par les témoignages réciproques que l’on m’en rend,

qu’elle est comme forcée par une douce violence de guérir ceux

qui ont le cœur percé de douleur et de regret,

c’est-à-dire, qui désirent ma grâce;

d annoncer le pardon à ceux qui sont dans l’esclavage, (Luc. 4.18) c’est-à-dire, aux pécheurs;

et d’ouvrir la porte à ceux qui sont enfermés,

c’est-à-dire, de procurer la délivrance des âmes qui gémissent dans le Purgatoire.”

Gertrude s’adressant ensuite à Dieu, lui dit.

“Père des miséricordes, après cette maladie, qui est la septième que j’endure,

ne me relirez-vous point enfin ma première santé?”

“Si je vous avais fait connaître, lui répondit-il,

au commencement de votre première maladie que vous en aviez encore sept autres à souffrir,

peut-être que vous eussiez été saisie de crainte,

et que vous fussiez tombée par une faiblesse humaine dans quelques mouvemens d’impatience.

De même si je vous promettais maintenant que c’est la dernière de vos maladies,

l’espérance avec laquelle vous attendriez de la voir finir, pourrait en diminuer le mérite.

C’est pourquoi la providence paternelle de ma sagesse incréée a voulu pour votre bien,

que vous ne sussiez ni l’un ni l’autre,

afin que vous fussiez obligée de recourir sans cesse à moi de toutes les forces de votre cœur,

et de me découvrir avec confiance toutes vos peines, tant intérieures qu’extérieures,

à moi qui ai tant de douceur et‘ de fidélité pour vous,

et qui prends tant de soin de ce qui vous regarde,

que je ne souffre pas que vous soyez affligée par-dessus vos forces,

parce que je connais parfaitement la délicatesse de votre complexion,

et jusqu’où peut aller votre patience.

C’est ce que vous pouvez aisément comprendre,

si vous faites réflexion qu’il vous resta une plus grande faiblesse après votre première maladie,

que vous n’en avez maintenant dans votre septième:

car encore que la raison humaine juge cela impossible,

il ne laisse pas pourtant d’être infiniment au-dessous de ma toute-puissance divine,

à qui rien n’est impossible.”

 

CHAPITRE 57.

Que l’âme fidèle se doit abandonner a la volonté de Dieu, également pour la vie, et pour la mort.

Gertrude, donnant à Dieu des marques différentes de sa charité pendant une nuit,

lui de manda entre autres choses, d’où venait qu’encore qu’il y eût déjà long-temps qu’elle fût malade,

elle n’avait toutefois point eu envie de connaître laquelle, ou de la mort, ou de la santé,

devait être le terme de sa maladie,

mais qu’au contraire elle avait eu les mêmes sentimens d’indifférence pour l’une et pour l’autre:

“Lorsque l’époux, lui repartit le Seigneur,

conduit son épouse dans un jardin de fleurs pour y cueillir des roses, afin d’en faire un bouquet;

l’épouse prend tant de plaisir au doux entretien de son époux,

qu’elle ne lui demande jamais quelle rose il veut cueillir;

mais lorsqu’ils sont arrivés au jardin, quelque fleur que son époux cueille,

elle la place tout aussitôt avec joie dans son bouquet sans l’examiner.

De même, l’âme fidèle qui ne trouve de plaisir que dans l’accomplissement de ma volonté sainte,

et qui y rencontre les mêmes charmes que dans un jardin de fleurs,

est indifférente que je lui rende la santé, ou que je la tire de cette vie présente,

parce qu’étant pleine de confiance, elle s’abandonne aux soins de père que j’ai pour elle.”

 

CHAPITRE 58.

Le moyen de rendre méritoires et très-agréables à Dieu les repas

que nous prenons pour la nécessité du corps, et les récréations qui les suivent.

Une autre nuit encore, que la Sainte s’était beaucoup fatiguée par ses exercices spirituels,

et par les entretiens intérieurs qu’elle eut avec le Seigneur qui la consola en différentes manières par sa présence,

dans le secret de son cœur, elle mangea un peu de raisins,

moins pour soulager et satisfaire la nature, que pour présenter ce petit régal à Jésus-christ:

ce que le Sauveur recevant avec beaucoup de gratitude, il lui dit:

“Je vous avoue que je suis maintenant récompensé de l’amertume que je bus dans une éponge,

étant sur la croix pour l’amour de vous, puisqu‘ au lieu de ce breuvage amer,

je goûte à présent dans votre cœur une douceur ineffable;

et je serai rassasié avec d’autant plus de plaisir dans votre âme,

que vous nourrirez avec plus de pureté votre corps pour me glorifier.”

 

Ayant ensuite jeté au milieu de la place, la peau et les grains de raisin qu’elle avait gardés dans sa main,

le démon ennemi de toute sorte de bien, se présentant à elle,

tâchait de ramasser ce qu’elle avait jeté par terre,

comme pour lui reprocher la faute que lui avait fait commettre son infirmité,

en mangeant avant Matines, contre les statuts de la Règle.

Mais à peine eut-il touché une de ces petites peaux de raisins, pour ainsi dire, du bout des doigts,

que se sentant soudain brûlé de l’ardeur d’un feu dévorant,

il sortit brusquement de la maison de la servante de Jésus-christ, jetant des hurlemens effroyables,

et prenant bien garde de ne pas mettre le pied sur une chose dont l’attouchement lui causait des tourmens insupportables.

 

CHAPITRE 59.

De l’utilité que nous devons tirer de nos propres défauts.

Gertrude étant encore occupée une autre nuit à examiner son cœur, et y remarquant ce défaut,

qu’elle disait souvent par une habitude qu’elle avait contractée, ces paroles: Dieu le sait;

sans aucune nécessité, et même sans y faire réflexion;

après s’être reprise elle-même de cette faute, elle pria la Majesté divine de l’en corriger entièrement,

et de lui faire la grâce de ne proférer jamais en vain son nom adorable:

“Pourquoi voudriez-vous, lui répondit amoureusement le Seigneur,

me priver de cette gloire, et perdre la récompense infinie que vous acquérez

toutes les fois que reconnaissant en vous ce défaut, ou quelque autre semblable,

vous travaillez sérieusement à vous en corriger?

Car lorsque quelqu’un s’efforce de vaincre ses imperfections pour l’amour de moi,

il me rend un aussi grand témoignage d’honneur et de fidélité, que le ferait un soldat à son capitaine,

si résistant courageusement aux ennemis dans un combat,

il les terrassait et les surmontait tous par sa valeur et par la force de son bras.”

 

S’imaginant ensuite qu’elle reposait dans le sein du Seigneur, et qu’elle sentait une grande faiblesse de cœur,

elle lui dit:

“Mon Epoux bien-aimé, je vous offre ce cœur faible et languissant avec toutes ses affections et ses désirs,

afin que vous daigniez par votre bonté en faire le sujet de votre complaisance.”

“Ce cœur débile et abattu, lui repartit-il, que vous me présentez avec tant de tendresse,

m’est beaucoup plus agréable que ne le serait le cœur dur et robuste de quelque autre:

de même que la chair d’une bête qui a été beaucoup courue à la chasse,

est plus estimée que celle d’un animal domestique,

parce quelle est beaucoup plus tendre et plus délicate à manger.”

 

CHAPITRE 60.

Jésus-christ récompense les soulagemens que prennent les malades pour l’amour de lui,

comme s’ils lui étaient donnés à lui-même.

Les infirmités de cette Sainte l’empêchant de chanter, et de faire les fonctions du Chœur avec ses Sœurs,

elle ne laissait pas d’y aller souvent entendre l’Office,

afin d’exercer au moins de cette sorte son corps au service de Dieu:

et faisant réflexion qu’elle n’était pas si recueillie ni si attentive qu’elle l’eût désiré,

elle en témoignait souvent sa douleur à son divin Epoux, et lui disait avec un esprit abattu:

“Quelle gloire recevez-vous maintenant, mon aimable Sauveur,

de ce que je suis assise ici inutilement, et d’une façon fort négligée,

sans faire presque point d’attention à ce qui s’y dit et s’y chante à votre gloire?”

Le Seigneur lui fit enfin une fois cette réponse:

“Et vous, quelle satisfaction n’auriez-vous point,

si votre ami vous présentait à boire de l’hydromel très-excellent et nouvellement fait,

que vous croiriez propre pour vous fortifier?

Soyez donc assurée que je goûte infiniment plus de plaisir à chaque parole, et même à chaque syllabe,

où vous vous rendez attentive pour me glorifier.”

 

Comme on célébrait ensuite la Messe, Gertrude étant paresseuse de se lever à l’Evangile,

à cause de sa faiblesse, et s’en occupant soi-même,

parce qu’elle ne savait pas qu il y avait du mérite à s’épargner cette peine,

n’ayant plus d’espérance de recouvrer sa première santé,

demanda à Dieu selon sa coutume ce qui serait le plus à sa gloire:

“Lorsque vous faites pour l’amour de moi, lui répondit le Seigneur,

quelque chose avec difficulté, et qui est au-dessus de vos forces,

je le reçois de même que si j’en eusse eu absolument besoin pour mon honneur;

mais lorsque vous omettez quelque autre chose pour avoir soin de votre corps,

en rapportant toute votre conduite à ma gloire,

je la considère comme un infirme regarde un soulagement dont il lui est impossible de se passer;

ainsi je vous récompenserai de l’un et de l’autre, suivant la grandeur de ma magnificence divine.”

 

CHAPITRE 61.

Du renouvellement des sept Sacremens dans l’âme.

Gertrude examinant un jour sa conscience, y trouva quelques fautes, dont elle eût bien voulu se confesser;

mais ne pouvant avoir pour lors de Confesseur,

elle eut à son ordinaire recours à Jésus-christ son Seigneur et son unique consolation,

et lui ayant découvert sa peine par ses gémissemens:

„De quoi vous affligez-vous, ma bien-aimée, lui dit-il, puisque je suis le souverain Prêtre et le vrai Pontife,

que vous trouverez toujours quand vous le désirerez,

et que je puis renouveler en votre âme avec plus d’efficacité la grâce

de sept Sacremens ensemble par une seule opération,

qu’aucun autre Prêtre ni Pontife ne le pourrait faire par sept opérations différentes.

Car je vous baptiserai dans mon Sang précieux;

je vous confirmerai dans ma force victorieuse;

je vous prendrai pour mon épouse, en vous donnant pour gage la foi de mon amour;

je vous consacrerai dans la perfection de ma vie sainte;

je vous délivrerai par un jugement plein de miséricorde et de tendresse de tous les liens du péché;

je vous nourrirai de moi-même par un excès de ma charité,

et je me rassasierai aussi tout ensemble en vous possédant;

enfin je pénétrerai vos entrailles, par une onction si agissante de la douceur de mon Esprit,

que tous vos sens et toutes vos actions ne respireront que la dévotion,

qui découlant de vous comme une huile sainte,

vous disposera sans cesse de plus en plus et vous sanctifiera pour la vie éternelle.”

 

CHAPITRE 62.

De l’effet de la charité fraternelle.

Une autre fois s’étant levée pour dire Matines,

quoiqu’elle fût très-faible, et ayant déjà achevé le premier nocturne,

il survint une autre Religieuse malade,

avec laquelle elle recommença les Matines une seconde fois avec beaucoup de charité et de dévotion.

Etant ensuite attentivement occupée de Dieu durant la Messe,

elle connut que son âme était magnifiquement parée d’ornemens tout-à-fait admirables,

et de pierres précieuses qui jetaient un éclat merveilleux;

et au même temps Dieu lui fit connaître qu’elle n’avait mérité d’être embellie de la sorte,

que parce qu’elle avait récité avec une charité humble, et pour servir une de ses Sœurs plus jeune qu’elle,

une partie de Matines qu’elle avait déjà dite auparavant,

ce qui lui avait acquis autant d’ornemens différens qu’elle avait récité de paroles.

 

Alors Gertrude se ressouvenant de quelques négligences qu’elle n’avait pas encore confessées

à cause de l’absence du Confesseur,

s’en accusa avec une voix plaintive au Seigneur, qui lui dit:

“Pourquoi vous plaignez-vous de vos négligences,

vous qui êtes si richement revêtue de la robe de la charité, qui couvre la multitude des péchés?”

Comment puis-je me consoler, répondit Gertrude, que la charité couvre mes imperfections,

puisque je m’aperçois que j’en suis encore souillée?”

“La charité, repartit le Seigneur,

ne couvre pas seulement les péchés, mais elle est comme un soleil brûlant,

qui consume et anéantit les plus légères fautes, et comble l’âme de mérites.”

 

CHAPITRE 63.
De la correction fraternelle, et de la patience.

Gertrude voyant un jour une personne qui négligeait quelques observances de la Règle,

et craignant d’être coupable devant Dieu, si, le sachant, elle n’avait pas soin de la corriger;

et appréhendant d’ailleurs, par un effet de fragilité humaine,

que quelques-unes de ses Sœurs qui étaient un peu moins austères,

ne se plaignissent qu’elle s’occupait sans qu’il fût nécessaire à réformer de petites choses,

elle offrit cela, selon sa coutume, à la gloire éternelle du Seigneur,

qui, pour lui montrer combien cette action lui était agréable, lui dit:

“Toutes les fois que vous souffrirez pour l’amour de moi ce reproche, ou quelque autre semblable,

je vous fortifierai puissamment, et je vous environnerai de toutes parts,

comme une ville est environnée de fossés et de murailles,

afin qu’il n’y ait aucune occupation qui vous puisse distraire ni séparer de moi;

et de plus j ajouterai à votre mérite celui que chacune de vos Sœurs eût pu acquérir,

si elle se fût soumise avec un humble zèle pour ma gloire à vos saints avertissemens.”

 

CHAPITRE 64.

De la fidélité qu’il ne faut chercher qu’en Dieu seul, et du fruit de la patience.

Comme il arrive ordinairement que les injures qu’on reçoit d’un ami,

sont bien plus sensibles que celles qu’on reçoit d’un ennemi, suivant ces paroles,

Si c’eût été mon ennemi qui m’eût outragé, je l’eusse souffert volontiers; (Psalm 54)

Gertrude ayant connu qu’une certaine personne,

pour le salut de laquelle elle avait travaillé avec une fidélité et un empressement extrême,

ne répondait pas à ses soins avec la même fidélité, mais même qu’elle faisait,

comme par une sorte de mépris, le contraire de ce qu elle lui avait prescrit:

cette Sainte tout affligée eut recours à Dieu, qui la consola charitablement en ces termes:

“Ne vous attristez point, ma fille, parce que j’ai permis que cela arrivât pour votre salut éternel,

afin de pouvoir jouir plus souvent de votre compagnie et de votre entretien, où je prends tant de plaisir.

Et de même qu’une mère qui a un petit enfant qu’elle aime uniquement,

et qu’elle désire d’avoir toujours auprès d’elle,

s’il veut s’en éloigner pour aller jouer ou courir avec ses semblables,

met quelques spectres affreux aux lieux d’alentour,

afin qu’en étant épouvanté il retourne dans son sein:

ainsi désirent vous avoir toujours auprès de moi,

je permets que vos amis vous contrarient en quelque chose,

afin que ne trouvant point de véritable fidélité en aucune créature,

vous recouriez à moi avec d’autant plus d’empressement,

que vous reconnaissez que je possède avec plus de stabilité la plénitudede la fidélité

et de toutes sortes de contentemens.”

 

Après cela, il lui sembla que le Sauveur la mettait dans son sein comme un petit enfant,

et lui faisait plusieurs caresses,

et approchant sa bouche adorable de son oreille, et la consolant de différentes manières, il lui dit:

“Gomme une mère pleine de tendresse a accoutumé d’adoucir

par ses baisers tous les ennuis de son petit enfant;

ainsi je désire d’adoucir toutes vos peines et toutes vos amertumes

par le doux murmure de mes paroles charitables.”

Et après que la Sainte eut goûté ainsi pendant quelque temps

dans le sein du Seigneur une infinité de douceurs et de consolations diverses,

il lui donna enfin son cœur, et lui dit:

“Considérez maintenant, ma bien-aimée, tout ce qu’il y a de plus caché dans mon Cœur,

et voyez attentivement avec combien de fidélité j’ai disposé

et conduit pour votre utilité et pour l’avancement salutaire de votre âme,

toutes les choses que vous avez jamais désirées de moi;

et examinez si vous pouvez m’accuser d’infidélité dans la moindre parole.”

Ce que Gertrude ayant fait avec joie, sachant bien que son époux était irrépréhensible,

il lui semblait qu’il se servait de l’affliction dont nous venons de parler, pour l’embellir,

comme d’une couronne de fleurs aussi éclatantes que l’or.

 

Alors cette Sainte se souvenant de quelques personnes qu’elle savait tourmentées par d’autres peines,

dit à Dieu:

“Que ces personnes, Père de miséricorde,

méritent bien de recevoir de votre libéralité une plus riche récompense,

et d’être parées de plus précieux ornemens que moi, puisque supportant de bien plus rudes adversités,

elles ne sont soulagées par aucune de ces consolations que je reçois si souvent quoique indigne,

et que je n’endure pas ce qui m’arrive avec autant de patience que je le dois!”

“Dans ces choses comme dans toutes les autres, lui repartit le Seigneur,

je fais paraître les empressemens obligeans et la tendresse charitable que j’ai pour vous,

et je fais comme une mère, qui aimant uniquement son petit enfant,

voudrait bien le parer de vêtemens d’or et d’argent;

mais parce qu’elle sait bien qu’il ne pourrait pas porter le poids de cet ornement,

elle le pare simplement de fleurs nouvelles,

qui sans l’incommoder par leur pesanteur, ne laissent pas de lui donner de l’éclat.

C’est ainsi que je modère la rigueur de vos peines,

de peur que vous ne succombiez sous leur pesanteur,

et que vous ne soyez pas privée du mérite de la patience.”

 

Cette Sainte considérant ensuite la profondeur de la miséricorde avec laquelle Dieu opérait son salut,

se mit à chanter ses louanges par un juste sentiment de reconnaissance,

et elle connut que ces, fleurs nouvelles et éclatantes, dont Dieu l’avait ornée pour récompense de ses peines,

devenaient en quelque sorte plus épaisses,

à mesure qu’elle lui témoignait sa gratitude, et qu’elle le glorifiait de toutes les peines qu’elle endurait.

Elle comprit aussi, que la grâce que Dieu lui faisait de pouvoir le louer dans ses adversités,

suppléait à la pesanteur de ses afflictions, d’une façon d’autant plus excellente,

que l’or pur est plus précieux et plus excellent que le vermeil doré.

 

CHAPITRE 65.
Du fruit de la bonne volonté.

Un Seigneur ayant envoyé au Monastère demander quelques Religieuses

pour établir ailleurs une autre Communauté,

Gertrude qui était remplie de bonne volonté, et toujours prête à accomplir les ordres de Dieu,

ayant su cela, quoiqu’elle fût dépourvue de forces,

néanmoins étant poussée par un saint zèle pour la gloire du Sauveur, elle se prosterna devant un Crucifix,

et offrit son cœur à Dieu dans la ferveur de son esprit,

afin d’accomplir, selon l’âme et selon le corps, les décrets de sa sainte volonté.

Il lui sembla que Notre-Seigneur fut si vivement touché de cette offrande,

que descendant de la croix pour l’embrasser avec une allégresse extrême et une douceur caressante,

il la reçut avec des marques d’une joie ineffable,

et semblable à celle que ressent un malade qui est presque abandonné,

lorsqu’on lui présente un remède qu’il a attendu et désiré long-temps,

et dont il espère recevoir sa première santé;

et l’ayant ensuite appliquée doucement sur la plaie de son côté adorable:

“Soyez la bienvenue, ma chère épouse, lui dit-il,

vous qui êtes le baume agréable de mes plaies, et l’adoucissement de toutes mes douleurs.”

Gertrude connut par ces paroles,

que quand quelqu’un abandonne sa volonté sans réserve au bon plaisir de Dieu,

quelques adversités qu’il prévoie devoir lui en arriver, cette résignation n’est pas moins agréable à Dieu,

que l’eût été l’action de ce même homme,

si au moment de sa Passion il lui avait pansé ses plaies

avec de très-excellens onguens.

 

Après cela, Gertrude s’appliquant à l’oraison,

et méditant dans son cœur plusieurs choses par lesquelles

elle tâchait de procurer la gloire de Dieu et l’avancement de la Religion,

si elles pouvaient réussir, diverses pensées se présentèrent à son esprit;

mais étant enfin revenue à soi, elle commença à se blâmer elle-même d’avoir perdu le temps à faire des réflexions qui peut-être n’auraient aucun résultat,

puisqu’elle était si faible, qu’elle semblait être plus proche de la mort, que capable d’entreprendre un voyage;

et que, quand même elle eût dû partir, il restait toujours assez de temps pour délibérer de ces choses.

Alors Jésus-christ lui apparut au milieu de son âme, tout éclatant de gloire, et paré de roses et de lis, et lui dit:

“Voyez, Gertrude,

que les mouvemens de votre bonne volonté me donnent l’éclat des plus brillantes étoiles,

et de ces chandeliers d’or au milieu desquels on lit dans l’Apocalypse que saint Jean

vit le Fils de l’homme tenant sept étoiles dans sa main droite,

et sachez que je reçois le même plaisir des autres pensées différentes

qui se sont présentées à votre esprit,

que je recevrais du doux et agréable mélange des roses et des lis.”

 

“O Dieu de mon cœur, s’écria pour lors Gertrude,

pourquoi embarrassez-vous ma volonté de tant de différens désirs qui n’ont aucun effet?

puisqu’il y a si peu que vous me donnâtes la pensée

et me pressâtes du saint désir de recevoir promptement l’Extrême-onction,

et que me disposant de différentes manières à ce Sacrement,

vous remplîtes mon âme de tant de joie, et de si abondantes consolations?

et maintenant, au contraire, vous faites naître en moi le dessein d’établir ailleurs un nouveau Monastère,

quoique je sois encore si faible,

qu’à peine ai-je la force de marcher pour m’acquitter de mon devoir dans la maison.”

“Je fais cela, lui répondit le Seigneur,

pour accomplir ce que j’ai dit au commencement de ce livre,

que je vous avais établie pour servir de lumière aux nations, (Isaïe 49)

et pour éclairer un grand nombre de personnes;

et c’est pour cela qu’il faut qu’il y ait dans l’histoire de votre vie différentes instructions,

pour répondre à la différence de ceux qui la liront pour leur utilité et leur consolation;

et puis, deux personnes qui s’aiment prennent souvent plaisir

à s’entretenir ensemble de plusieurs choses,

quoiqu’elles ne doivent être d’aucun avantage;

et un ami propose souvent à son ami les matières les plus épineuses

et les plus difficiles pour éprouver sa fidélité,

et il estime infiniment dans ces épreuves les témoignages de la bonne volonté qu’il en reçoit.

De même je prends plaisir de proposer à mes élus plusieurs choses qui n’arrivent jamais,

afin de connaître l’amour et la fidélité qu’ils ont pour moi,

et de les récompenser d’une infinité de pensées qu’ils ne pourraient jamais exécuter en effet,

réputant tous leurs bons désirs comme s’ils étaient effectivement accomplis.

Car c’est moi en quelque façon qui ai porté votre volonté à désirer la mort,

et qui par conséquent ai fait naître en vous l’empressement de recevoir l’Extrême-onction.

C’est pourquoi j’ai conservé au fond de mon Cœur, pour l’employer à votre salut éternel,

tout ce que vous avez fait par vos pensées ou par vos actions,

pour vous disposer à ce Sacrement.

D’où vous pouvez comprendre le sens de ces paroles du Sage:

Si le juste est prévenu par la mort, il trouvera du rafraichissement. (Sap. 4)

Car s’il arrivait par quelque accident que vous fussiez surprise d une mort subite,

et privée de ce Sacrement,

ou bien que vous le reçussiez après avoir perdu la connaissance et le sentiment,

ce qui arrive souvent à mes élus, vous n’en recevriez pour cela aucun désavantage,

parce que tout ce que vous avez fait depuis quelques années pour vous préparer à la mort,

est conservé pour ainsi dire dans le printemps inaltérable de ma Divinité,

où, par un effet de ma coopération,

il est toujours vert et fleurissant, et produit des fruits de votre salut éternel.”

 

CHAPITRE 66.

Comment nous pouvons nous rendre propre le mérite des autres.

Gertrude ayant été priée par une personne,

que, lorsqu’elle offrirait à Dieu tous les dons gratuits dont il l’avait comblée par sa miséricorde,

ils fussent employés pour le salut de celle qui la priait,

aperçut aussitôt cette personne debout devant le Seigneur,

qui était assis sur son trône de gloire,

tenant dans son sein une robe merveilleusement ornée qu’il lui présentait, sans toutefois l’en revêtir.

De quoi Gertrude étant extrêmement surprise, dit à Dieu:

“Puisqu’en vous faisant il y a peu de jours une semblable offrande,

vous élevâtes à l’instant aux joies du Paradis l’âme d’une pauvre personne,

pour laquelle je priais, pourquoi, mon très-charitable Sauveur,

ne revêtez-vous pas maintenant celle-ci de cette robe que vous lui montrez,

et qu’elle désire si ardemment par le mérite des grâces que vous m’avez accordées,

quoique j’en sois si indigne?”

“Lorsqu’on me présente charitablement quelque chose, lui répondit le Seigneur,

pour les fidèles qui sont morts, je l’emploie aussitôt,

suivant l’inclination naturelle que j’ai de faire miséricorde et de pardonner,

ou pour la rémission de leurs fautes, ou pour leur soulagement, ou pour augmenter leur félicité éternelle,

selon l’état et le mérite de chacun en particulier,

étant touché de leur indigence, et sachant qu’ils ne peuvent plus aucunement s’aider.

Mais lorsqu’on me présente les mêmes choses pour les vivans, je les leur conserve pour leur salut;

et parce qu’ils peuvent encore augmenter leur mérite par leurs bonnes œuvres, leurs bons désirs,

et leur bonne volonté, il est bien raisonnable qu’ils tâchent d’acquérir par leur propre travail,

ce qu’ils désirent d’obtenir par l’intercession des autres.”

 

“C’est pourquoi si celle pour qui vous priez, désire d être revêtue comme d’une robe,

des grâces que je vous ai accordées, il faut qu’elle s’occupe intérieurement à ces trois choses.

Premièrement, qu’elle s’abaisse avec humilité et reconnaissance pour recevoir cette robe,

c’est-à-dire, qu’elle confesse humblement qu’elle a besoin du mérite de mes élus,

et qu’elle me rende de ferventes actions de grâces,

de ce que je daigne suppléer à sa pauvreté de l’abondance des autres.

En second lieu, qu’elle prenne cette robe avec une ferme confiance,

c’est-à-dire, qu’elle espère en ma bonté,

et qu’elle s’assure qu’elle en recevra un très-grand avantage pour le bien de son salut.

Enfin, qu’elle se revête de cette robe, en s’exerçant dans la charité et dans les autres vertus;

et que tous ceux qui désirent d’avoir part au mérite et aux vertus des autres,

fassent la même chose, car c’est le moyen d’en tirer du profit.”

 

CHAPITRE 67.

Oraison composée par sainte Gertrude, à la louange du Seigneur, qui l’a approuvée.

Gertrude s’étant fait saigner quelque temps avant le jeûne de la Communauté,

on entendit que ces paroles lui échappèrent souvent dans ses discours:

O Roi rie tous les Rois le plus excellent, ô Prince infiniment auguste!

et autres semblables; et s’étant recueillie un certain matin dans le lieu où elle faisait oraison, elle dit à Dieu:

“Mon aimable Sauveur, que voulez-vous que je fasse de ces paroles,

qui se présentent si souvent à mon esprit et à ma bouche?“

Aussitôt le Seigneur lui montra un collier d’or, composé de quatre pièces qu’il tenait dans sa main;

mais cette Sainte ne sachant ce qui lui était figuré par ces quatre pièces,

Dieu lui révéla en esprit, que la première représentait la Divinité de Jésus-christ;

la seconde signifiait l’âme de ce divin Rédempteur;

la troisième marquait l’âme de chaque fidèle,

qu’il avait épousée dans son propre sang;

et la quatrième était la figure du corps pur et sans tache de Jésus-christ.

Elle connut encore, que de ce que l’âme fidèle était placée dans ce collier,

entre l’âme et le corps de Jésus-christ, c’était la marque de ce nœud indissoluble d’amour,

avec lequel le Sauveur du monde a uni l’âme fidèle à son propre corps et à son âme.

Et tout d’un coup ces paroles lui furent inspirées par un saint emportement à la vue de ce collier:

Prière à la louange du Seigneur.

„Vous êtes la vie de mon âme:

que tous mes désirs réunis ensemble par la force de mon amour,

demeurent inséparablement attachés à vous;

qu’ils deviennent languissans et comme morts,

toutes les fois qu’ils se porteront à quelque objet étranger sans vous:

car vous avez en vous seul l’éclat et la beauté des couleurs,

la douceur de tout ce qui est le plus agréable au goût, l’odeur des parfums,

l’harmonie des concerts, et le plaisir innocent des unions les plus étroites.

C’est en vous qu’on trouve une volupté sainte et délicieuse;

c’est de vous que découle une source inépuisable de biens;

c’est à vous qu’on est entraîné par de si puissans attraits;

c’est par vous qu’on reçoit les influences de la charité.

Vous êtes l’abîme regorgeant de la Divinité, ô Roi, le plus grand de tous les Rois,

Empereur suprême, Prince souverain, dominateur pacifique, protecteur charitable;

vous êtes la pierre précieuse vivifiante, qui inspirez les hauts sentimens aux hommes;

vous êtes un ouvrier ingénieux, un maître plein de clémence, un conseiller sage,

un défenseur courageux, et un ami fidèle;

vous êtes l’assaisonnement et le nœud de toutes les douceurs intérieures et spirituelles;

c’est vous qui caressez si tendrement, qui touchez avec tant d’efficacité,

qui aimez avec tant de zèle, Epoux aimable, chaste et jaloux;

vous êtes la fleur vive et éclatante de la véritable beauté;

vous êtes un frère charitable, un jeune homme mille fois plus beau que les enfans des hommes,

un compagnon agréable, un hôte libéral, un serviteur officieux.

Je vous préfère à toute créature;

je renonce pour l’amour de vous à toute sorte de plaisirs;

j’affronte hardiment avec vous toutes sortes d’adversités,

et je ne demande que vous seul pour approbateur de mes actions.

Je confesse hautement de cœur et de bouche,

que c’est vous qui leur donnez l’esprit et la vie, et que vous étés le principe de tout bien;

j’unis, par le mérite de votre amour, la ferveur de ma dévotion à la vertu de votre prière,

afin que parla force de cette union divine, je m’élève au comble de la souveraine perfection,

après avoir calmé tous les mouvemens rebelles qui sont en moi.”

 

Toutes ces inspirations étaient comme autant de pierreries éclatantes,

séparément enchâssées dans l’or de ce collier.

 

Le Dimanche suivant, Gertrude assistant à la Messe où elle devait communier,

et récitant cette prière que nous venons de rapporter,

avec beaucoup de dévotion, s’aperçut que le Seigneur y prenait quelque sorte de plaisir;

c’est pourquoi elle lui dit:

“Mon aimable Sauveur, puisque je vois que ces paroles vous sont si agréables,

je veux conseiller à autant de personnes que je le pourrai, de vous les offrir dans leurs prières,

comme un précieux collier de perles.”

“Personne, lui repartit le Seigneur, ne me donne ce qui est à moi;

mais je ferai en sorte, par un effet de ma grâce, que celui qui les récitera dévotement,

sentira augmenter dans son âme la connaissance de moi-même,

et recevra la clarté de ma Divinité, qu’il arrêtera sur lui par le moyen de ces paroles;

de même que celui qui tient une plaque d’or polie, exposée au soleil,

y voit la réflexion de sa lumière.”

Cette Sainte éprouva sur-le-champ l’effet de ses paroles, et sitôt qu’elle eut achevé cette prière,

il lui sembla que la face de son âme devint plus éclatante parles rayons de la lumière divine,

et qu’elle trouva plus de goût et de plaisir dans la connaissance de son Dieu.

 

CHAPITRE 68.

De l’offrande qu’il faut faire de son cœur à Dieu.

Jésus Christ apparut une fois à Gertrude, et lui demandant son cœur, il lui dit:

Donnez-moi votre cœur, ma bien-aimée; (Prov. 23)

et comme elle le lui eut présenté avec un profond respect,

il lui sembla que le Seigneur l’unissait au sien,

et l’étendait en forme d’un long canal qui touchait jusqu’à la terre,

et par lequel il répandait abondamment les eaux de sa grâce infinie, en lui disant:

“Je prendrai plaisir désormais à me servir de votre cœur

comme d’un canal par lequel je verserai les torrens impétueux de miséricorde et de consolation

qui sortent de mon sein charitable,

sur tous ceux qui se disposent à recevoir le débordement de ces effusions saintes,

c’est-à-dire, qui auront recours à vous avec confiance et humilité.”

On verra en quelque sorte dans la suite de ce livre l’effet admirable de ces obligeantes paroles,

 

CHAPITRE 69.

De la charité envers les pécheurs. –

Comment on doit s’humilier sous la main du Seigneur, lorsqu’il nous châtie.

Cette Sainte priant un jour pour quelques personnes

qui avaient beaucoup incommodé le Monastère par leurs voleries,

et qui le ruinaient encore pour lors:

le Seigneur tout bon et tout miséricordieux lui apparut comme souffrant beaucoup

de douleur dans un de ses bras,

qui était tellement retiré en arrière, qu’il semblait que les nerfs étaient entièrement relâchés, et il lui dit:

“Considérez, Gertrude,

quel tourment me causerait celui qui me frapperait maintenant à coups de poing sur ce bras malade,

et pensez que je suis outragé de cette manière par tous ceux

qui sans avoir compassion de la perte où sont exposées les âmes des personnes qui vous persécutent,

ne font autre chose que raconter malicieusement leurs défauts et les injures qu’ils en ont souffertes,

sans se souvenir que ces malheureux sont mes membres:

au lieu que tous ceux qui touchés de pitié, implorent pour eux ma miséricorde,

afin que je les fasse passer de leur désordre à une meilleure vie,

font la même chose à mon égard,

que s’ils adoucissaient la douleur de mon bras avec de très-excellens onguens;

et que je considère ceux,

qui par leurs conseils et leurs avertissemens charitables les portent à l’amendement de leur vie

et à une parfaite réconciliation,

comme de savans médecins, qui touchant doucement mon bras, le remettent dans son lieu naturel.”

 

Alors Gertrude admirant la bonté ineffable du Sauveur:

“Avec quelle raison, lui dit-elle, mon Dieu,

peut-on assurer que des personnes si indignes sont votre bras?”

“Parce que, lui repartit le Seigneur,

ils sont membres du corps de l’Eglise, dont je fais gloire d’être le Chef.”

“Mais, mon Dieu, reprit Gertrude, ils sont retranchés du corps de l’Eglise par l’excommunication,

puisqu’ils ont été frappés publiquement d’anathème,

à cause des violences qu’ils ont faites à ce Monastère.”

“Néanmoins, répondit le Seigneur, puisqu’ils peuvent rentrer dans le sein de l’Eglise par l’absolution,

ma bonté naturelle m’oblige à en prendre soin,

et je désire avec une ardeur incroyable qu’ils se convertissent,

et retournent à moi par une sincère pénitence.”

Elle pria Dieu ensuite qu’il daignât par sa bonté paternelle défendre le Monastère de leurs embûches;

et il lui fit cette réponse:

“Si vous vous humiliez sous ma main toute-puissante,

et reconnaissez devant moi dans le secret de vos cœurs, que vos négligences méritent ce châtiment,

je vous garantirai par ma miséricorde de tous les efforts de vos ennemis;

mais si vous vous élevez orgueilleusement et malicieusement contre ceux qui vous persécutent,

leur souhaitant le mal pour le mal, alors je permettrai par un juste jugement de ma justice,

qu’ils soient les plus forts, et qu’ils vous affligent encore davantage.”

 

CHAPITRE 70.

Que le soin des affaires temporelles et les exercices extérieurs peuvent être agréables à Dieu.

Une année que le Monastère était extraordinairement chargé de dettes,

Gertrude demandait à Dieu avec beaucoup d’instance,

qu’il fît en sorte par sa bonté, que ceux qui avaient le soin des affaires de la maison,

payassent ce qu’elle devait:

“Quel avantage aurais-je, lui répondit amoureusement le Seigneur, de leur aider à cela?”

“C’est, lui dit-elle,

qu’ils s’occuperaient ensuite avec plus de ferveur et de recueillement aux exercices spirituels.”

“Et quelle utilité m’en reviendra-t-il, repartit le Seigneur,

puisque je n’ai aucun besoin de vos biens,

et qu’il m’est indifférent que vous vous appliquiez aux exercices du corps ou de l’esprit,

pourvu seulement que vous me rapportiez toutes vos intentions et tous vos désirs?

Car si je ne prenais plaisir qu’aux exercices intérieurs et spirituels,

j’aurais tellement réformé la nature humaine après sa chute,

qu’elle n’aurait besoin ni de nourriture, ni de vêtement, ni des autres nécessités de la vie,

qu’elle a tant de peine à chercher.

Et comme un puissant Empereur ne se plaît pas seulement à voir élever

dans la cour de l’Impératrice son épouse, des filles de grande qualité;

mais qu’il élève aussi lui-même dans la sienne, des Princes, des capitaines, des soldats,

et d’autres officiers propres pour différens emplois, afin de s’en servir aux occasions qui seprésenteut:

de même je ne me plais pas seulement aux délices intérieures des contemplatifs;

mais je suis encore convié à demeurer et à vivre agréablement avec les enfans des hommes,

par le soin qu’ils ont des affaires temporelles,

et par les exercices extérieurs qu’ils entreprennent pour l’amour de moi, et pour ma gloire,

parce que ces sortes d’occupations les exercent davantage dans la charité, dans la patience,

dans l’humilité, et dans toutes les autres vertus.”

 

Après cela Gertrude vit en la présence de Dieu, celui qui avait la principale conduite des affaires du Monastère,

comme s’il eût été appuyé sur la main gauche du Seigneur, et il lui sembla que se levant souvent avec peine,

il offrait à Jésus Christ de la main sur laquelle il était appuyé,

une pièce d’or enrichie d’une pierre précieuse.

Sur quoi il dit à cette Sainte:

“Sachez, ma fille, que si j’adoucissais la peine de celui pour qui vous priez,

je serais aussitôt privé de cette pierre précieuse qui m’est si agréable,

et lui-même perchait la récompense qu’il en recevra,

parce qu’alors il m’offrirait seulement de sa main droite cette pièce d’or toute nue et sans pierreries.

Car celui-là me présente simplement une pièce d’or,

qui sans souffrir aucune adversité rapporte à Dieu toutes ses actions, suivant son adorable volonté;

mais celui qui étant sans cesse accablé d’affliction,

ne laisse pas d’agir conformément aux décrets et à l’ordre de ma providence,

m’offre une pièce d’or enrichie d’une pierre très-précieuse et très-rare.”

 

Gertrude ne se désistant point pour cela, et continuant au contraire de demander plus instamment à Dieu,

par ses ferventes prières, qu’il lui plût de délivrer de cette peine les administrateurs de la maison:

“Pourquoi trouvez-vous étrange, lui répondit le Seigneur,

que quelqu’un souffre quelques incommodités pour l amour de moi,

puisque je suis seul ce véritable ami dont la fidélité ne s’affaiblit jamais pour vieillir?

Car lorsqu’une personne est dépourvue de tout secours humain et de toute consolation,

et réduite à l’extrémité,

si quelqu’un se souvient d’en avoir reçu autrefois quelques marques de fidélité,

son malheur lui cause du déplaisir, en sorte néanmoins que cette compassion est bien souvent stérile,

et ne produit rien qui soulage celui qui est ainsi accablé de misère.

Mais pour moi, je suis le seul ami véritable, qui, dans cette dure nécessité,

viens trouver cette âme affligée avec le mérite

et l’éclat de toutes les bonnes œuvres qu’elle a pratiquées durant tout le cours de sa vie,

par ses pensées, par ses paroles, et par ses actions, qui paraissent parsemées sur mes vêtemens,

comme autant de roses et de lis:

Et cette vue agréable de ma présence divine fait revivre l’âme dans l’espérance de la vie éternelle,

à laquelle elle se voit invitée pour récompense de ses bonnes œuvres.

C’est ainsi que l’âme se dispose par ce saint contentement à se détacher de son corps mortel,

et à recevoir l’éternelle félicité, afin que jouissant d’une joie véritable,

et publiant les louanges de Dieu, elle puisse dire ces paroles de la Genèse:

Mon bien-aimé répand une odeur, comme un champ rempli de/leurs différentes. (Gen. 27)

Car comme le corps est composé de l’assemblage de plusieurs membres unis ensemble,

de même l’âme est en quelque sorte composée de ses affections,

qui sont la crainte, la douleur, la joie, l’amour, l’espérance, la haine, la pudeur,

en chacune desquelles plus l’homme se sera exercé pour ma gloire,

plus trouvera-t-il en moi de cette joie incompréhensible et ineffable, et de ce plaisir tranquille,

qui dispose à la jouissance du bonheur éternel.

Car lorsque dans la résurrection à venir, ce corps mortel se revêtira d’incorruptibilité,

tous ses membres recevront la récompense particulière de tous leurs travaux,

et de toutes les actions qu’ils auront faites en mon nom, et pour l’amour de moi.

Mais l’âme surtout recevra une dignité et une excellence incomparablement

plus grande pour toutes les affections saintes qu’elle aura formées en mon honneur,

pour la componction véritable qu’elle aura eue de ses péchés,

et même pour avoir simplement animé le corps par rapport à mon service.”

 

Gertrude étant encore une fois touchée de compassion pour celui

qui était le plus fidèle administrateur du Monastère,

et priant Dieu avec beaucoup de ferveur,

de récompenser toutes les peines et les travaux qu’il supportait en faisant les affaires de la maison:

“Son corps, lui répondit le Seigneur,

qui est exercé par tant de fatigues pour l’amour de moi, est comme un trésor,

dans lequel je mets en dépôt autant de drachmes d’argent,

que ses membres auront produit de différentes actions

pour procurer les choses nécessaires dont il est chargé;

et son cœur est comme une arche,

dans laquelle je prends plaisir de mettre en réserve autant de drachmes d’or,

qu’il a dépensées de pourvoir soigneusement pour l’amour de moi aux personnes

qui sont sous sa conduite.”

Alors Gertrude dit avec admiration:

“Il me semble, Seigneur, que cet homme n’est pas si parfait,

qu’il entreprenne tout ce qu’il fait purement pour votre gloire;

mais je crois qu’il y a aussi d’autres motifs qui le font agir,

comme le gain du bien temporel, et par conséquent la commodité du corps.

Comment pouvez-vous donc, mon Dieu, vous qui êtes une douceur sans mélange,

goûter d’aussi grandes délices que vous dites, dans son cœur et dans son corps?”

“C’est parce que sa volonté, repartit obligeamment le Seigneur, est tellement subordonnée à la mienne,

que je suis toujours la cause principale de ses actions;

et c’est pour cela qu’il mérite une récompense inestimable par toutes ses pensées,

ses paroles, et ses œuvres.

Si toutefois il s’appliquait aux affaires avec encore une plus grande pureté d’intention,

il relèverait autant le mérite de sa conduite et de ses actions,

que l’or par son excellence est au-dessus de l’argent;

et s’il s’efforçait de me rapporter toutes ses pensées et toutes ses inquiétudes,

avec un zèle et un cœur plus épuré, elles en deviendraient d’autant plus excellentes,

que l’or le plus raffiné est plus excellent que l or pâle et de bas aloi.”

 

CHAPITRE 71.
Du mérite de la patience.

Il arriva un jour, qu’une certaine personne se blessa par mégarde en travaillant,

et se fit une douleur très-sensible, Gertrude étant touchée de compassion pour elle,

pria Dieu qu’il ne permît pas que la partie du corps qui avait été blessée en s’occupant à un juste travail,

fût en danger.

Elle n y sera point, répondit favorablement le Sauveur;

au contraire cette douleur attirera à cette âme une récompense d’un prix inestimable.

Et de plus, tous les autres membres qui se sont mis en devoir de soulager la peine de celui qui souffre,

et qui ont travaillé pour sa guérison, en recevront aussi une récompense qui n’aura point de fin.

Car de même que lorsqu’on trempe une pièce de drap dans du safran,

s’il tombe quelque autre chose dans cette teinture, elle prend la même couleur;

ainsi, lorsqu’un membre souffre,

tous les autres qui le servent seront couronnés avec lui de la gloire éternelle.”

 

“Comment, mon Dieu, se peut-il faire, dit Gertrude,

que les membres qui s’assistent ainsi mutuellement, se rendent dignes d’une si grande récompense,

puisqu’ils ne s’entre aident pas l’un l’autre afin

que celui qui est blessé souffre plus long-temps et plus patiemment pour l’amour de vous,

mais seulement afin de soulager sa douleur?”

A quoi le Seigneur fit une réponse pleine d’une extrême consolation, en lui disant:

“Cette sorte de patience,

avec laquelle un homme endure pour l’amour et la gloire de mon nom les maux

qu’il n’a pu adoucir par aucun remède humain,

n’est pas une patience que je condamne;

au contraire, ayant été sanctifiée par ces paroles que j’adressai à mon Père au fort de ma tristesse:

Mon Père, s’il est possible, faites que ce calice passe, et s’éloigne de moi, (Matth. 26.)

elle devient d’un prix et d’un mérite incomparable.”

 

“N’avez-vous pas pour plus agréable, lui dit Gertrude,

qu’on endure avec patience tous les maux qui arrivent,

que si on ne les souffrait simplement que parce qu’on ne peut les éviter?”

“C’est, lui répondit le Seigneur, un secret caché dans l’abîme de mes jugemens divins,

et qui surpasse la portée de l’esprit de l’homme;

mais pour en parler humainement, il y a la même différence entre ces deux sortes de souffrances,

qu’entre deux belles couleurs, qui ont toutes deux tant de vivacité et d’éclat,

qu’il est difficile de juger laquelle mérite la préférence.”

Alors Gertrude demanda à Dieu, qu il donnât une consolation effective et véritable à cette personne,

par ces paroles, lorsqu’on les lui découvrirait:

“Nullement, Gertrude, lui repartit le Seigneur;

mais sachez que je lui refuse cela par une conduite secrète de ma divine Sagesse,

afin d’éprouver avantage cette personne, et de la rendre plus recommandable par ces trois vertus:

savoir, par la patience, par la foi, et par l’humilité.

Par la patience, parce que si elle trouvait

dans ces paroles une consolation telle que celle que vous ressentez maintenant,

toutes ses peines s’adouciraient, en sorte que le mérite de sa patience en serait beaucoup diminué.

Par la foi, afin qu’elle croie sur le rapport d’autrui, ce qu’elle n’éprouve pas par soi-même,

parce que la foi demeure sans mérite et sans fruit,

lorsque la raison humaine fait l’expérience de ce qu’elle croit.

Enfin par l’humilité, afin qu’elle se persuade que les autres ont cet avantage sur elle,

de connaître par une inspiration divine ce qu’elle ne mérite pas de savoir.”

 

CHAPITRE 72.

Combien Dieu a d’aversion pour l’impatience,

et combien la reconnaissance des bienfaits lui est agréable.

Cette Sainte, priant pour une personne qui l’avait émue à compassion,

parce qu’elle avait su que dans un mouvement d’impatience

elle avait demandé pourquoi Dieu lui envoyait ces disgrâces qui ne lui étaient point proportionnées;

le Seigneur lui dit:

“Demandez à cette personne en quoi ces disgrâces ne lui sont pas proportionnées?

et dites-lui, que puisqu’on ne peut pas obtenir le Royaume des cieux sans passer par les souffrances,

qu’elle choisisse elle-même entre toutes celles qui lui semblent les plus convenables,

et quand elles lui seront arrivées, qu’elle les supporte avec patience.”

Ces paroles du Sauveur firent connaître à Gertrude, que la plus dangereuse espèce d’impatience,

est celle dans laquelle quelqu’un s’imagine qu’il voudrait bien être patient dans d’autres occasions,

mais qu’il ne le peut être dans les adversités que Dieu lui envoie;

puisqu’au contraire il devrait être fortement persuadé, que tout ce qui lui vient de la part de Dieu,

lui est le plus avantageux, et que quand il ne le recevrait pas avec patience,

il en devrait du moins prendre sujet de s’humilier.

 

A quoi le Seigneur ajouta avec des témoignages d’une tendresse singulière:

“Et vous, Gertrude, que vous semble de la conduite que je tiens sur vous?”

Pensez-vous que je vous envoie aussi des peines qui soient au-dessus de vos forces?”

“Nullement, mon Dieu;

mais je confesse sincèrement, et je confesserai toujours jusqu’au dernier soupir de ma vie,

que votre providence m’a gouvernée, selon l’âme et selon le corps,

dans la prospérité et dans l’adversité, d’une manière si convenable,

que tout ce qu’il y a eu de sagesse au monde,

depuis le commencement des siècles jusqu’à maintenant,

ne l’eût pu faire de même, et qu’il n’y avait que vous seul qui en fût capable,

ô mon aimable Sauveur, vous qui êtes la Sagesse incréée,

qui touchant depuis un bout jusqu’à l’autre, conduit et meut toutes choses avec force et douceur. (Sap. 8)

 

Alors le Fils de Dieu l’ayant prise obligeamment, la conduisit à son Père, lui demandant ce qu’elle avait à lui dire:

“Je vous rends grâces, Père éternel, lui dit-elle, de toute l’étendue de mes forces,

par le mérite de celui qui est assis à votre droite,

de tant de magnifiques dons que j’ai reçus de votre libéralité;

connaissant certainement que cela ne pouvait venir de la puissance d’aucune créature,

et ne pouvait être qu’un effet de votre toute-puissance divine,

qui par la force fait subsister tous les êtres créés.”

Il la conduisit ensuite devant le Saint-Esprit, pour lui témoigner la reconnaissance qu’elle avait de ses bontés.

“Je vous rends grâces, Esprit consolateur, lui dit-elle,

par le mérite de celui qui par votre entremise s’est fait homme dans le sein d’une Vierge,

de ce que vous m’avez si charitablement prévenue en toutes choses,

quoique j’en fusse très-indigne, des bénédictions gratuites de vos douceurs;

et je suis certaine qu’il n’y avait point d’autre cause qui me pût jamais faire tant de bien,

sinon votre charité ineffable, dans laquelle réside, de laquelle procède,

et avec laquelle on reçoit toute sorte de biens.”

Alors le Fils de Dieu lui parlant avec toute la tendresse possible, lui dit:

“Je vous prends sous ma conduite d’une façon plus particulière que tout le reste des créatures,

et j’aurai pour vous plus de soin que je ne leur en dois par le droit de la création, de la rédemption,

ni même de l’élection gratuite.”

Ce qui fit connaître à la Sainte,

que lorsque quelqu’un rend de semblables témoignages de reconnaissance à la bonté divine,

s’abandonnant avec confiance et gratitude à sa sainte Providence,

le Seigneur en prend un soin particulier,

de même qu’un Supérieur est obligé de veiller de plus près sur son inférieur après

que celui-ci a fait sa profession entre ses mains.

 

CHAPITRE 73.

Que le mépris et l’anéantissement de nous-mêmes nous rend agréables à Dieu.

Priant une autre fois pour ceux qui lui avaient été recommandés,

et se souvenant d’une certaine personne avec plus d’affection que des autres, elle dit à Dieu:

“Exaucez, Seigneur, selon la douceur de votre amour paternel, la prière que je vous fais pour cette âme.

“Je vous exauce ordinairement, lui répondit le Seigneur, lorsque,vous priez pour elle.”

“Pourquoi donc, reprit Gertrude, m’appelle-t-elle si souvent à son secours avec des discours obscurs,

et alléguant toujours sa bassesse et sou néant,

comme si elle ne recevait jamais aucune consolation de vous?”

“C’est là, répondit le Seigneur,

l’action et la démarche la plus belle par laquelle mon épouse puisse gagner mon affection;

c’est là l’ornement qui lui sied le mieux, et dans lequel elle me plaît davantage,

parce que dans cet état elle se déplaît à elle-même,

et cette grâce s’augmente de plus en plus à mesure que vous priez pour elle.”

 

Une autre fois encore, priant pour la même personne, et aussi pour une autre tout ensemble:

“Je l’ai approchée, lui dit le Seigneur, plus près de moi,

c’est pourquoi il lui est avantageux d’être purifiée par un traitement un peu rude,

de même qu’il arrive à une jeune fille, qui à cause de la tendresse de l’amour qu’elle a pour sa mère,

veut être assise auprès d’elle, dans un siège aussi élevé que le sien,

où néanmoins il faut qu’elle soit moins commodément

que ses autres sœurs qui choisissent autour de leur mère des places plus propres pour leur travail.

D’ailleurs cette mère ne peut pas si facilement favoriser de ses regards pleins d’amour

et de douceur cette fille assise à son côté,

comme celles qui sont assises vis-à-vis d’elle.”

 

CHAPITRE 74.

Du fruit de la prière faite pour les autres

  • . 1. Le peu de fol retarde l’effet de la prière,

au lien que celui qui prie par charité pour ceux qui le persécutent,

ne saurait manquer d’être exaucé.

Gertrude étant une fois sur le point de prier pour plusieurs personnes,

et pour quantité d’affaires différentes qui lui avaient été recommandées,

se prosterna dévotement aux pieds de JéSus-christ, et ayant baisé ses plaies salutaires,

avec tout le respect et toute la ferveur possible,

recommanda à Dieu ces personnes et ces affaires pour lesquelles elle s’était chargée de prier.

Ce qu’elle n’eut pas plus tôt fait, qu’elle vit découler comme un ruisseau du Cœur même du Fils de Dieu,

qui arrosait abondamment jusqu’aux lieux d’alentour.

Ainsi ayant compris que le Seigneur avait répandu par ce ruisseau,

l’effet de toutes les prières qu’elle avait mises à ses pieds, elle lui dit:

“Quel avantage, mon Sauveur, reçoivent ceux pour qui je vous ai prié,

puisqu’ils ne ressentent aucun effet de mes prières,

et par conséquent n’y ont point de confiance, et n’en reçoivent aucune consolation?”

A quoi le Seigneur répondit par cette comparaison:

“Lorsqu un Roi fait la paix après une longue guerre,

ceux qui sont extrêmement éloignés ne le peuvent pas sitôt savoir,

et l’ignorent jusqu à ce qu on leur en ait donné avis par quelque favorable occasion;

ainsi ceux qui sont éloignés de moi par leur défiance, ou par quelques autres défauts,

ne peuvent pas s’apercevoir quand on prie pour eux.”

 

“Mais, Seigneur, reprit Gertrude, je sais par le témoignage que vous m’en avez rendu vous-même,

qu’il y en a quelques-uns de ceux pour qui je viens de prier, qui ne sont pas éloignés de vous.”

Il est vrai, repartit le Sauveur; mais celui auquel le Roi veut faire connaître ses ordres par lui-même,

et non par un Officier, doit attendre le temps favorable et la commodité de son Prince.

Et c’est ainsi que a je veux leur apprendre moi-même l’effet de vos prières,

lorsque je trouverai qu’il leur sera plus avantageux de le faire.”

 

Gertrude pria ensuite particulièrement pour une personne qui l’avait autrefois persécutée;

sur quoi elle reçut cette réponse:

“Comme il est impossible qu’une personne ait les pieds percés de part en part,

sans que son cœur y compatisse,

il ne se peut faire non plus que ma bonté paternelle ne regarde avec des yeux de miséricorde celui

qui gémissant sous le poids de ses propres infirmités, et reconnaissant qu’il a besoin de pardon,

ne laisse pas d’être encore touché d un saint mouvement de charité,

de prier pour le salut du prochain.“

 

  • . 2. Ce qu’il faut demander pour les malades.

Comme c’est un devoir d’humanité de prier souvent pour les malades, un jour la Sainte, afin de s’en acquitter,

alla se mettre en prière pour une certaine personne qui l’était,

et conjura son Dieu de lui faire connaître ce qu’il souhaitait davantage qu’elle lui demandât pour cet infirme.

“Dites seulement pour lui, répondit le Sauveur du monde,

deux paroles d’un cœur plein de zèle et de ferveur.

Demandez premièrement que je lui conserve la patience.

Demandez en second lieu que je fasse servir à l’avancement du malade,

et à ma propre gloire, tous les momens de sa souffrance,

selon que ma charité en a ordonné en moi-même de toute éternité pour son salut.”

A quoi il ajouta encore:

“Toutes les fois que vous répéterez ces paroles, vous augmenterez votre mérite et celui du malade,

de même qu’un peintre en retouchant un tableau,

en rend les couleurs plus vives et plus éclatantes.”

 

  • . 3. Ce qu’il faut demander pour ceux qui sont élevés en dignité dans l’Eglise.

Gertrude priant pareillement pour quelques personnes qui avaient charge dans l’Eglise,

vit clairement des yeux de l’esprit, que ce que Dieu demandait le plus dans ces personnes,

particulièrement dans celles qui sont élevées à quelque degré de commandement,

c’est qu’elles possèdent ces dignités comme si elles ne les possédaient point,

c’est-à-dire, qu’elles n’usent de l’autorité que leur donne le rang qu’elles tiennent,

que comme d’une chose qui ne leur a été accordée que pour un jour ou pour une heure,

et qu’elles soient prêtes à tout moment de s’en démettre;

sans cesser néanmoins de tout faire et d’agir de tout leur pouvoir pour la gloire de Dieu,

se disant toujours en elles-mêmes:

“Courage, avançons, ne négligeons pas de procurer l honneur du Seigneur en ceci,

afin que nous puissions ensuite nous décharger sans crainte du fardeau de cet emploi,

quand nous aurons fait tout notre possible pour procurer sa gloire et l’avantage du prochain.”

 

  • . 4. Celui qui demande qu’un autre prie pour lui, reçoit l’effet de la prière,

quand même l’autre cesserait de prier.

Cette Sainte priant encore pour une personne

qui s’était recommandée avec zèle et avec humilité à ses prières,

tant par des personnes interposées, que par elle-même, vit le Seigneur,

qui s’étant approché charitablement de cette personne,

l’environnait de toutes parts de l’éclat de la lumière céleste,

et répandait favorablement sur elle, au milieu de cette splendeur,

toutes les grâces qu’elle avait espéré pouvoir recevoir par le mérite des prières de Gertrude.

C’est de cette sorte que le Sauveur lui fit comprendre,

que, quand quelqu’un s’abandonne aux prières d’un autre avec une ferme confiance qu’il obtiendra par son intercession la grâce de Dieu,

le Seigneur par sa bonté le comble de ses bienfaits, selon la mesure de son désir et de sa foi,

quand même celui, aux prières duquel il s’est recommandé, négligerait de prier pour lui.

 

CHAPITRE 75.

Instructions pour différentes sortes d’états,

par lesquels on apprend comment chacun peut plaire à Dieu dans sa condition, et s’y sauver.

  • . 1. D’une personne, dont la vie a été comparée à un oiseau, par Noire-Seigneur Jésus-christ.

Gertrude priant pour une personne qui avait un ardent désir de s’avancer dans le bien,

reçut cette réponse:

“Dites-lui de ma part, que si elle désire de s’unir à moi par le lien intime d’une affection particulière,

elle doit tâcher d’élever son vol de même qu’un oiseau noble et généreux,

et se faire à mes pieds comme un nid de la boue de son néant, et des branches de ma grandeur,

pour s’y reposer par le souvenir continuel de sa bassesse,

parce que l’homme mortel est toujours enclin au mal de lui-même,

et ne se porte au bien que quand il est prévenu par ma grâce.

Qu’elle occupe souvent sa pensée des effets de ma miséricorde,

et de la bonté paternelle avec laquelle je suis prêt à recevoir l’homme après sa chute,

quand il revient à moi par la pénitence.

Que lorsqu’elle désirera sortir de ce nid pour aller chercher sa pâture,

elle s’envole dans mon sein, où, par une reconnaissance amoureuse,

elle repassera dans son esprit les bienfaits différens dont je l’ai enrichie

par un excès de ma libéralité gratuite.

Que s’il lui prend envie de porter son vol plus loin,

et de monter encore plus haut sur les ailes de ses désirs,

qu’elle s’élève avec la vitesse d’une aigle jusqu’à la considération des choses célestes,

qui sont au-dessus d’elle;

qu’elle vole autour de ma face, soutenue comme un Séraphin sur les ailes d’une charité généreuse;

et qu’elle contemple des yeux perçans de son esprit, le Roi des Rois au milieu de sa gloire.”

 

Mais parce que, durant cette vie, on ne peut pas demeurer long-temps dans cette sublime contemplation,

où même à peine on peut s’élever pour un seul moment,

il faut qu’elle resserre de nouveau ses ailes par le ressouvenir de son propre néant,

et que rentrant à l’instant dans son nid,

elle y demeure en repos jusqu’à ce qu’elle puisse une seconde fois s’envoler

par ses actions de grâce et de reconnaissance;

qu’elle aille chercher cette pâture agréable,

et qu’elle s’élève ensuite par une espèce d’extase au plus haut point de la contemplation de la majesté divine.

Ainsi réitérant souvent ces différens mouvemens,

soit qu’elle rentre par la considération de son infirmité dans ce lieu de retraite qu’elle s’est fait à mes pieds,

soit qu’elle en sorte pour recevoir les bienfaits de ma main,

soit qu’elle s’élève à la contemplation des choses d’en haut,

elle goûtera toujours les plaisirs et la joie qui se goûtent dans le Ciel.

 

  • . 2. Instruction d’un autre, dont la vie est figurée par trois doigts de Dieu.

Gertrude se souvenant encore d’un autre qui lui avait été très-particulièrement recommandé,

et qui renonçant au siècle, après y avoir passé la première fleur de sa jeunesse,

avait fait vœu de servir Dieu le reste de ses jours sous l’habit de Religieux,

s’étant tournée vers Dieu, lui présenta son cœur, le priant par ce même amour,

par lequel il lui avait promis, comme nous l’avons vu ci-dessus,

qu’il s’en servirait comme d’un canal pour répandre ses consolations divines sur ceux

qui imploreraient humblement son secours,

qu’il daignât maintenant accomplir cette promesse pour sa propre gloire,

et pour la satisfaction et l’avantage de cette personne;

et aussitôt elle vit son cœur sous la forme d’un petit canal,

qu’on unissait au Cœur charitable du Fils de Dieu, qui lui apparut assis sur son trône royal.

 

Alors Gertrude vit cette personne pour laquelle elle priait, qui se présentait respectueusement devant Dieu,

étant prosternée à genoux, et le Seigneur lui ayant obligeamment donné sa main gauche, lui dit:

“Je la mettrai sous la protection de ma toute-puissance incompréhensible,

de ma sagesse profonde, et de ma bonté ineffable,”

comme s’il eût semblé par ces paroles donner trois doigts de sa main gauche à cette personne,

laquelle les ayant touchés des trois mêmes doigts de sa main gauche, le Seigneur tourna sa main adorable,

en sorte que ses doigts paraissaient plus élevés que ceux de cette personne,

lui faisant connaître par là trois manières différentes sur lesquelles elle, devait tâcher de régler sa vie.

 

La première est, que lorsqu’elle voudrait commencer quelque action,

elle se soumît toujours avec humilité de cœur à la toute-puissance divine, se reconnaissant serviteur inutile,

après avoir passé la vigueur de sa jeunesse dans l’inutilité, et sans penser à Dieu son Créateur,

et priant avec ferveur la toute-puissance de lui donner de forces pour bien agir.

La seconde est, qu’elle proteste aux yeux de la Sagesse impénétrable de Dieu,

qu’elle est indigne de recevoir aucune effusion de ses divines connaissances,

pour n’avoir pas dès son enfance accoutumé ses sens à s’occuper des objets qui conduisent à Dieu;

mais s’en étant servi au contraire pour satisfaire son orgueil humain et sa vaine gloire.

Ainsi s’abaissant au plus profond de son humilité, qu’elle se dégage de toutes les choses de la terre,

pour ne s’appliquer uniquement qu’à la contemplation de Dieu, et qu’elle s’efforce,

selon les circonstances du temps et du lieu, de faire part charitablement au prochain de ses épanchemens,

dont la libéralité divine le comble.

Enfin la troisième est, qu’elle reçoive avec de très-grandes actions de grâces la bonne volonté

que le Seigneur lui a accordée gratuitement,

et par le moyen de laquelle elle peut pratiquer les deux conseils précédens.

 

Il semblait encore que le Sauveur portait à un des doigts de sa main gauche,

un anneau d’une matière peu considérable,

mais dans lequel était enchâssée une pierre très-rare de couleur de feu;

ce qui lui fit connaître que cet anneau marquait la vie imparfaite de la personne dont nous parlons,

et qu elle avait offerte à Dieu en renonçant au siècle et s’enrôlant sous son divin étendard;

et que, pour la pierre précieuse, elle était la figure de la miséricorde et de la libéralité ineffable

qui avait porté le Sauveur à lui inspirer une bonne volonté,

afin que toutes ses œuvres devinssent parfaites aux yeux de Dieu.

C’est pourquoi la voix, c’est-à-dire,

l’intention de cette personne ne devrait être qu’une suite continuelle de louanges

et d’actions de grâces pour un si grand bienfait de la libéralité de Dieu.

Elle connut encore,

que, toutes les fois que cette personne accomplissait quelque bonne œuvre par le secours de Dieu,

il la mettait aussitôt à sa main droite comme une bague précieuse,

qu’il montrait devant toute la milice céleste, en se glorifiant d’avoir reçu un tel présent de son épouse,

c’est-à-dire, de l’âme de cette personne;

ce qui donnait à tous les Bienheureux autant d’amour et d’affection pour elle,

que des Princes en peuvent avoir pour l’épouse de leur Roi,

et ils lui protestaient la même fidélité et le même zèle,

que des Princes sont obligés d’avoir pour l’épouse bien-aimée de leur Seigneur;

et ils rendaient à cette personne, toutes les fois que Dieu les y invitait,

tout le secours et tout l’appui que l’Eglise triomphante dans le Ciel rend à l’Eglise militante sur la terre.

 

  • . 3. Instruction pour une personne, du nid fait dans le trou de la pierre,

c’est-à-dire, dans la plaie du côté de Jésus Christ.

Cette Sainte priant encore pour une autre personne avec beaucoup de dévotion,

reçut cette instruction pour servir de règle à la conduite de sa vie:

Qu’elle devait faire son nid dans le trou de la pierre du côté adorable de Jésus-christ,

afin que, s’y reposant, elle suçât le miel de la pierre,

c’est-à-dire, la douceur des intentions du Cœur déifié de Jésus-christ,

et qu’ainsi elle tâchât d’imiter tous ses exemples,

suivant ce qu’elle en aurait pu découvrir par la lecture de l’Ecriture sainte;

mais particulièrement en trois choses, dont la première est,

que le Seigneur passait souvent les nuits en oraison, et qu’ainsi elle devait, à son imitation,

dans toutes ses adversités et ses souffrances, avoir recours à la prière.

La seconde, que, de même que Jésus Christ allait prêchant par les villes et par les châteaux,

elle tâchât aussi d’édifier son prochain par son exemple, non-seulement par ses paroles,

mais encore par ses œuvres, par sa conduite, et même par les moindres mouvemens de son corps.

Et la troisième, que, comme le Sauveur a fait plusieurs grâces à ceux qui en avaient besoin,

elle rende aussi ce service à son prochain, par ses paroles et par ses actions;

qu’autant de fois qu’elle se dispose à vouloir ou à faire quelque chose,

elle la fasse toujours, en la recommandant à Dieu,

dans l’union de ses œuvres les plus parfaites, afin qu’elle soit accomplie,

selon son adorable volonté, pour le salut de l’univers, et qu’après la consommation de son action,

elle l’offre de nouveau au Fils de Dieu pour en corriger les défauts, et pour l’offrir à la gloire éternelle de son Père.

 

Elle connut encore, que, toutes les fois que cette personne voudrait sortir de son nid,

elle devait se servir de trois appuis, sur l’un desquels marchant,

il fallait qu’elle se soutînt sur les deux autres, du côté droit et du côté gauche.

Le premier appui n’est autre que l’ardente charité,

avec laquelle elle tâche de tout son pouvoir d’attirer à Dieu toute sorte de personnes,

et de leur être utile pour la gloire du Sauveur,

en vue de cet amour divin avec lequel il a opéré le salut commun de tout le genre humain.

Le second appui sur lequel elle doit se soutenir du côté droit,

c’est l’humble assujettissement, par lequel elle se soumet à tous les hommes pour l’amour de Dieu,

et prend soigneusement garde qu’aucun de ses Supérieurs

ou de ses inférieurs ne soit scandalisé par ses paroles, ni par ses actions.

Le troisième appui sur lequel elle se soutient du côté gauche,

c’est la vigilance exacte sur soi-même, avec laquelle elle tâche de se préserver de tout péché,

et d’éviter toutes les taches qu’elle pourrait contracter par ses pensées, par ses paroles,

ou par ses actions, par lesquelles elle pourrait le moins du monde offenser Dieu.

 

  • . 4. Instruction d’une autre personne, figurée par on trône.

Gertrude priant encore pour une personne, on lui fit voir sa manière de vie sous cette figure.

Elle parut devant le trône de Dieu,

se bâtissant à elle-même un trône magnifique de pierres précieuses quarrées,

dont le ciment était d’or pur, et s’asseyant quelquefois sur le trône qu’elle bâtissait pour s’y reposer,

et se levant quelquefois ensuite pour tâcher de l’exhausser davantage.

Ce qui lui fit connaître que ces pierres précieuses représentaient les diverses afflictions par lesquelles la grâce de Jésus-christ se conservait et s’affermissait dans l’âme de cette personne:

car le Seigneur conduit les Elus dans cette vie par un chemin âpre et difficile,

de peur que s’ils trouvaient quelque plaisir dans le chemin,

ils ne perdissent le souvenir de ce qui leur est préparé dans la Patrie.

Par l’or, qui unissait ensemble ces pierreries, était figurée la grâce‘ habituelle de cette personne,

avec laquelle elle unissait toujours à une ferme confiance,

toutes les peines et toutes les afflictions qui lui arrivaient,

tant au dedans qu’au dehors, pour l’avancement de son salut.

Le repos qu’elle prenait en s’asseyant quelquefois sur ce trône,

était la marque des douceurs qu’elle goûtait dans la jouissance des consolations divines.

Et enfin l’action qu’elle faisait en se levant pour recommencer à bâtir de nouveau,

représentait ses bonnes œuvres qu’elle réitère sans cesse,

et par lesquelles elle profite de jour en jour, et s’élève à un plus haut degré de perfection.

 

  • . 5. Instruction d’une autre personne, dont la vie est représentée sous la figure d’un arbre.

Comme cette Sainte priait pour une autre personne,

Dieu lui révéla en cette manière l’état où était cette personne.

Elle vit devant le trône glorieux de la Majesté divine un fort bel arbre,

dont le tronc et les branches étaient verdoyantes, et les feuilles aussi éclatantes que l’or;

et la personne pour laquelle elle priait, montant sur cet arbre,

semblait couper avec un certain instrument quelques petites branches qui commençaient à sécher:

ce qu’elle n’eut pas plus tôt fait,

qu’elle vit sortir de toutes parts du trône de Dieu, autant de rameaux de même couleur,

qui lui furent présentés pour entrer dans la place de ceux qu’elle avait coupés,

et qui reprenant au même moment qu’ils étaient entés, semblaient produire un fruit de couleur rouge,

que cette personne cueillit, et présenta à Dieu, qui la reçut avec un plaisir incroyable.

 

Cet arbre représentait la Religion,

dans laquelle cette personne pour qui Gertrude priait, était entrée pour servir Dieu.

Les feuilles de couleur d’or signifiaient les bonnes œuvres qu’elle pratiquait dans le Monastère,

et qui étaient rendues d’autant plus considérables,

par le mérite d’un de ses parens qui l’avait conduite dans la Religion

et qui l’avait recommandée à Dieu par la ferveur de ses désirs et de ses prières,

que l’or surpasse le reste des métaux.

Par l’instrument avec lequel elle coupait les branches sèches,

était représentée la considération de ses propres défauts

qu’elle reconnaissait pour les retrancher par une parfaite pénitence.

Par la branche qui du trône de Dieu lui était présentée pour enter au lieu de la Branche coupée,

était figurée la perfection de la vie sainte de Jésus-christ,

laquelle, par le mérite et les suffrages de ce parent dont nous avons parlé,

était toujours prête à suppléer à tous ses défauts.

Enfin le fruit qu’elle cueillait, et qu’elle présentait à Dieu,

signifiait la bonne volonté qu’elle avait de corriger ses défauts;

ce qui est très-agréable au Seigneur, qui fait plus de cas des bons désirs d’un cœur sincère,

que des grandes actions, lorsqu’elles ne sont pas accompagnées de la pureté de l’intention.

 

  • . 6. Instruction pour une personne savante,

dont la vie est représentée par les trois Apôtres sur la montagne de Thabor.

Priant ensuite pour deux personnes qui lui avaient été fort recommandées,

sans savoir néanmoins en quel état elles se trouvaient, elle dit à Dieu:

Seigneur, qui connaissez le secret des cœurs, daignez me faire connaître, quoique j’en sois indigne,

quelque chose de l’état de ces personnes, qui soit agréable à votre volonté, et utile pour leur salut.

Alors le Seigneur lui proposa avec beaucoup de bonté les deux révélations

qu’elle avait eues naguère touchant deux personnes pour lesquelles elle venait de prier,

et dont l’une était savante, et l’autre ignorante, quoique celle-ci se fût aussi bien convertie que l’autre;

et il lui ordonna de découvrir ces deux révélations à ces personnes pour leur instruction,

ajoutant que toutes sortes de personnes, de quelque qualité et profession qu’elles pussent être,

trouveraient de quoi s’instruire convenablement à leur condition,

dans les cinq précédentes révélations, et dans les deux suivantes.

 

Or voici quelle fut la révélation qui lui fut faite touchant une de ces personnes.

Comme elle était occupée à prier pour elle, le Seigneur lui dit:

“Je l’ai élevée avec les Apôtres sur la montagne de la nouvelle lumière;

c’est pourquoi qu’elle tâche de régler sa vie suivant l’expression des noms des Apôtres

qui furent conduits sur la montagne.

Or Pierre, selon les interprétés, signifie connaissant;

qu’elle s’efforce donc,

par une sérieuse réflexion de se connaître soi-même dans toutes les lectures qu’elle fait.

Lors, par exemple, qu’elle lit quelque chose des vices ou des vertus,

qu’elle examine soigneusement si elle trouve encore en elle-même quelque reste de ces vices,

et quel progrès elle a fait dans ces vertus.

Et ainsi après avoir acquis une plus parfaite connaissance d’elle-même,

qu’elle tâche suivant la signification du nom de Jacques, qui est interprété supplantateur,

de vaincre toutes sortes de vices en se combattant courageusement soi-même,

et de s’avancer fidèlement dans la pratique des vertus qui lui manquent.

Et parce que le nom de Jean signifie rempli de grâce, qu’elle tâche, du moins une heure chaque jour,

le soir ou le matin, ou lorsqu’elle le trouve plus à propos,

de se séparer de toutes les choses extérieures,

et de se recueillir intérieurement pour penser à moi et pour connaître ma volonté,

et qu’elle s’exerce dévotement selon l’étendue de son pouvoir,

autant de temps qu’elle l’aura déterminé, à tout ce que je lui inspirerai;

soit de me louer, soit de me rendre grâces, tant des bienfaits qu’elle a reçus en son particulier,

que de ceux que j’ai accordés aux autres;

soit enfin de prier Dieu pour les pécheurs, ou pour les âmes du Purgatoire.”

 

  • . 7. Instruction pour une personne Ignorante.

Voici maintenant la révélation qui lui fut faite touchant cette personne ignorante.

Elle s’affligeait de ce qu’elle ne pouvait vaquer à l’oraison,

à cause des soins différais auxquels son office l’engageait.

Gertrude priant donc pour elle, reçut cette réponse du Seigneur:

“Je ne l’ai pas choisie pour me servir seulement une heure le jour,

mais afin qu’elle soit sans cesse avec moi;

c’est-à-dire, qu’elle fasse toutes ses actions pour ma gloire,

et avec la même intention qu’elle voudrait s’appliquer à la prière.

Qu’elle pratique encore de plus cette dévotion:

que dans toutes les peines qu’elle endure en exerçant son emploi,

elle ait un continuel désir que tous ceux qui jouissent des fruits de son travail,

ne s’en servent pas seulement pour la commodité de leurs corps,

mais qu’ils soient encore excités par là intérieurement à m’aimer, et fortifiés en toute sorte de bien.

Et toutes les fois qu’elle en use de la sorte,

il me semble que toutes ses actions et ses travaux sont autant de différens

mets délicieux qu’elle me présente.”

 

CHAPITRE 76.

Que l’Eglise est figurée par les membres de Jésus Christ. –

Comment il faut guérir les membres malades, et nous comporter à l’égard de nos Supérieurs.

Comme cette Sainte priait pour une personne, Jésus-christ le Roi de gloire lui apparut,

lui montrant sous la figure de son corps naturel le corps mystique de son Eglise,

dont il est en effet et dont il porte le nom de Chef et d’Epoux.

Il semblait qu’il eût le côté droit de son corps magnifiquement revêtu d’un habit royal et tout divin:

mais pour son côté gauche, il paraissait nu et comme tout couvert d’ulcères.

Ce qui lui fit connaître, que le côté droit du Seigneur signifiait les Elus qui sont dans l’Eglise,

et qui ont été prévenus par un don particulier de la grâce

et du mérite des vertus du Sauveur dans la douceur de ses bénédictions;

et que le côté gauche représente les imparfaits qui sont encore engagés dans le vice, et remplis de défauts.

Les ornemens dont le côté droit du Seigneur était paré,

figuraient les bienfaits et les services que quelques-uns tâchent de rendre par un zèle singulier à ceux qu’ils connaissent être élevés plus que les autres ans les vertus et dans la familiarité de Dieu:

parce qu’autant de fois qu’on fait quelque bien à ceux que Dieu a choisis à cause de la grâce dont il les a comblés,

il semble qu’on pare d’un nouvel ornement le côté droit du Seigneur.

Mais il y en a qui font volontiers du bien pour l’amour de Dieu aux personnes vertueuses,

et qui reprenant avec dureté les défauts, des méchans et des imparfaits,

les déchirent plutôt par leur impatience, qu’ils ne les corrigent;

et ce sont ceux-là qui semblent frapper cruellement à coups de poing les ulcères du Seigneur,

dont ils font rejaillir le pus jusque sur leur visage qui en est tout sali et tout infecté.

Mais le Sauveur fléchi par sa propre miséricorde

et par l’amour de ses singuliers amis à qui ces personnes font du bien,

dissimulant en quelque sorte ces outrages,

ne regarde que l’éclat des bienfaits dont on a enrichi ses fidèles amis,

et il efface les souillures des autres avec les vêtemens qui couvrent son côté droit,

c’est-à-dire, avec le mérite de ses Elus.

 

A quoi le Seigneur ajouta:

“Qu’à mon exemple, et par la figure des ulcères de mes amis,

quelques-uns voulussent au moins apprendre de quelle manière ils pourraient guérir ceux de l’Eglise,

qui est mon Corps mystique, c’est-à-dire, comment ils pourraient corriger les défauts de leur prochain.

Premièrement, en les touchant légèrement,

et tâchant par des avis doux et charitables de les faire sortir de leurs imperfections;

et lorsqu’ils verraient que ce moyen serait inutile,

il faudrait dans la suite du temps se servir de plus violens remèdes pour les guérir.

Mais il y en a qui ne se mettent nullement en peine de mes plaies,

ce sont ceux qui connaissant les défauts du prochain en font si peu de cas,

qu’ils ne voudraient pas les corriger de la moindre parole,

de peur de s’incommoder le moins du monde, se servant de cette excuse frivole de Caïn:

Suis-je établi le gardien de mon frère?

Il me semble que ceux-là mettent un onguent sur mes plaies,

qui au lieu de les guérir les pourrit, et y engendre des vers,

pendant qu’ils laissent croître par leur silence les imperfections du prochain,

qu’ils pourraient corriger par leurs discours.

 

“Il y en a d’autres qui découvrant les fautes de leur prochain pour les corriger, s’offensent aussitôt,

s’ils ne voient pas qu’on les reprenne et qu’on les châtie sur-le-champ selon leur fantaisie;

et ils se mettent soudain en colère,

et se proposent dans leur cœur de ne plus servir à personne désormais,

ni de ne plus corriger qui que ce soit, s’imaginant qu’on fait trop peu d’estime de leur avis;

et cependant ils ne laissent pas de condamner en eux-mêmes leur prochain avec dureté,

jusqu’à le noircir quelquefois par des médisances,

sans lui donner un seul mot d’avis pour procurer son amendement.

Et ceux-là font la même chose

que s’ils mettaient un emplâtre sur ma plaie pour en couvrir extérieurement l’enflure;

mais qui me déchirât douloureusement au dedans avec des pointes de feu.”

 

“Pour ceux qui s’abstiennent de corriger les défauts du prochain plutôt par négligence

que par une malice affectée, ils semblent marcher sur mes pieds.

Et les autres qui suivent aveuglément les mouvemens de leur propre volonté,

sans se mettre en peine s’ils scandalisent mes Elus, pourvu qu’ils contentent leurs inclinations,

ils semblent en touchant mes mains les percer cruellement avec des alênes brûlantes.

 

“Il y en a aussi quelques-uns qui aiment d’une affection sincère,

comme ils le doivent, les bons et saints Prélats,

et qui leur rendent des témoignages de louange et de respect par leurs actions et par leurs paroles;

mais qui méprisent en quelque sorte les Prélats moins réglés et moins parfaits,

et condamnent dans leur cœur par un jugement trop rigoureux toutes leurs actions:

et il me semble que ceux-là ornent le côté droit de ma tête de perles et de pierreries:

mais qu’ils rejettent avec malice et frappent impitoyablement le côté gauche

de cette même tête malade et couverte d’ulcères,

que je voulais appuyer sur eux pour l’y faire reposer.

Il s’en trouve aussi qui applaudissent aux actions déréglées de leurs Prélats et de leurs Supérieurs,

afin que s’insinuant ainsi dans leur amitié, ils aient plus de liberté ensuite de faire leur propre volonté;

et ceux-là font la même chose que s’ils recourbaient rudement ma tête en arrière,

insultant à ma douleur avec fierté,

et faisant leur divertissement de mes plaies et des vers qui les rongent.”

 

Puis donc que Notre-Seigneur Jésus-christ nous apprend par cette révélation,

qu’il a tant de liaison et de correspondance avec son Eglise,

pue les gens de bien font comme le côté droit e son corps, et les méchans le côté gauche;

tout Chrétien doit avoir un soin particulier de rendre un service convenable aux membres de Jésus-christ,

qu’ils soient sains, ou qu’ils soient malades.

Car comme ce serait une conduite bien étrange, si un ami frappait à coups de poing les plaies de son ami,

s’il y appliquait des emplâtres empoisonnées, s’il rejetait sa tête qu’il aurait Appuyée sur lui,

ou bien s’il la retournait en arrière: de même nous devons avoir le cœur saisi de douleur,

si nous reconnaissons que nous avons plutôt maltraité que suivi le Seigneur notre Dieu,

notre Créateur et notre Rédempteur;

et nous devons travailler à régler notre vie, en sorte que, selon l’étendue de notre pouvoir,

nous rendions plutôt du service que du déplaisir à cet aimable Sauveur,

soit en faisant tout le bien qu’il nous est possible aux plus parfaits,

afin de les faire avancer encore davantage dans la perfection;

soit en employant tous nos soins pour corriger les imparfaits.

De plus, il faut avoir un respect et une obéissance pleine d’affection pour ses Prélats;

afin d’exécuter tout le bien qu’ils commandent, et de supporter charitablement leurs défauts,

sans toutefois approuver par une flatterie criminelle leurs actions qui sont dignes de blâme;

mais il faut tâcher de toutes ses forces de corriger par les continuels désirs

et les ferventes prières qu’on adresse à Dieu, ce qu’on ne peut corriger par des paroles.

 

CHAPITRE 77.
De la participation spirituelle des mérites.

Une autre personne s’étant dévotement recommandée aux prières de Gertrude,

cette Sainte, ayant commencé son oraison suivant sa coutume,

demandait à Dieu de faire cette personne participante de tout le bien qu’il daignait opérer par elle,

quoique indigne, dans ses veilles, dans ses jeûnes, dans ses prières, et dans ses autres œuvres de piété.

“Je lui communiquerai, lui répondit le Seigneur,

toutes les faveurs que la libéralité excessive de ma Divinité opère et opérera

gratuitement en vous jusques à la fin.”

“Puisque votre Eglise sainte et universelle, reprit Gertrude,

participe à tous les biens que vous daignez opérer en moi, par moi, et par tous vos Elus,

quel avantage particulier recevra cette personne de votre bonté,

de ce que je désire avec tant de ferveur qu’elle ait part à toutes les grâces que vous me faites?”

Le Seigneur lui répondit par cette comparaison:

“De même qu’une fille de qualité

qui sait l’art de composer divers ornemens de perles et de pierreries pour s’en parer,

elle et sa sœur, fait honneur à son père et à sa mère, et même à tous ceux de sa maison;

et quoique la plus grande partie de la gloire et de l’approbation du monde retombe sur celle

qui sait ainsi s’embellir des colliers et des bracelets qu’elle a préparés,

néanmoins celle de ses sœurs qu’elle a aussi parée de divers ornemens, quoique moins précieux,

ne laisse pas d’être beaucoup plus honorée que celles qui sont privées d’un semblable avantage.

Ainsi, encore que l’Eglise participe à tous les bienfaits

qui sont accordés à chacun des Fidèles en particulier,

celui néanmoins qui les reçoit en profite le plus,

et ensuite celui auquel il désire par une affection sincère qu’ils soient appliqués.”

 

Alors Gertrude représenta à Dieu, qu’encore que cette personne pour laquelle elle priait,

eût assisté de son bien Madame Mechthilde d’heureuse mémoire durant sa maladie;

elle ne laissait pas néanmoins de se plaindre et de s’attrister de ce qu’elle ne lui avait pas rendu assez de service,

et de plus elle s’affligeait de s’être trop peu entretenue avec elle du salut de son âme,

parce qu’elle craignait toujours de l’incommoder.

“Elle me sert encore tous les jours à table, lui répondit le Seigneur,

par la bonne volonté avec laquelle elle a si souvent servi mon Epouse avec tant de libéralité et d’allégresse,

de même qu’un grand Prince sert son Souverain;

car je prends plaisir à tous les services qu’elle lui a rendus, soit en lui donnant à boire et à manger,

ou autres choses semblables,

soit en soulageant ses nécessités de quelque façon que ce puisse être par ses pensées,

par ses paroles et par ses actions.

Pour ce qui est des plaintes qu’elle fait de n’avoir pas parlé assez souvent avec elle de son salut,

j’y suppléerai moi-même comme un époux charitable,

qui voyant que son épouse n’ose par respect lui demander quelque chose qu’elle désire passionnément,

accorde quelquefois à sa retenue, par une sage condescendance, le double de ce qu’elle avait désiré.

 

“De plus, à cause de la joie qu’elle ressent de toutes les faveurs que je fais à mon épouse,

son âme recevra éternellement dans les cieux avec un plaisir ineffable un rejaillissement

de toutes mes grâces qui se répandront sur elle de la source incompréhensible de mes lumières,

par l’entremise de l’âme de cette chaste épouse.

Car comme les rayons du Soleil frappant sur la surface des eaux,

se réfléchissent sur une muraille; ainsi l’éclat de ma grâce qui rayonne dans l’âme de ceux

que j’ai prévenus sur la terre de la douceur de mes bénédictions,

jettera dans toute l’éternité un rejaillissement de lumière dans l’âme de ceux

qui se réjouissent de ce bonheur,

et formera une image bien plus vive que celle qu’on voit dans un miroir poli, de l’objet qui lui est opposé.”

 

CHAPITRE 78.
De l’utilité de la tentation.

Gertrude, priant pour une personne agitée par la tentation, reçut cette réponse:

“C’est moi qui lui ai envoyé cette tentation, et qui la permets, afin que reconnaissant son défaut,

et en concevant de la douleur, et tâchant de la surmonter par cette douleur,

mais inutilement, elle ait sujet de s’humilier,

et d’effacer par ce moyen devant mes yeux ses autres défauts qu’elle ne connaît point:

comme il arrive ordinairement

que les hommes apercevant quelque tache un peu apparente sur leurs mains,

les lavent entièrement, et nettoient les autres souillures qu’ils n’eussent pas nettoyées,

si cette tache plus grossière ne les y eût obligés.”

 

CHAPITRE 79.

Combien il est agréable à Dieu que l’on communie souvent.

Une certaine personne, poussée par un zèle pour la justice,

entrait quelquefois en indignation contre quelques autres qu’elle croyait s’approcher souvent

de la Communion avec trop peu de préparation et de zèle,

et le leur reprochant parfois publiquement,

elle en rendit quelques-unes si craintives par ses paroles, qu’elles n’osaient communier.

C’est pourquoi Gertrude priant pour cette personne, et demandant à Dieu de quelle manière il recevait ce zèle,

il lui répondit:

“Puisque je fais mes délices de demeurer avec les enfans des hommes,

et que je leur ai laissé ce Sacrement, par un excès de mon amour,

pour les faire se ressouvenir de moi, et pour le renouveler souvent;

et de plus m’étant obligé de demeurer

dans ce Mystère avec les Fidèles jusqu’à la consommation des siècles,

tous ceux qui par leurs paroles et par leurs persuasions en éloignent quelqu’un

qui n’est point en péché mortel, empêchent, ou interrompent les délices que je pourrais trouver en eux,

et font comme un maître par trop sévère,

qui défendrait avec rigueur au fils du Roi de se trouver ou de parler avec les enfans de son âge

qui sont pauvres et roturiers,

et dans la compagnie desquels il pourrait trouver beaucoup de divertissement;

parce qu’il croirait être plus à propos de faire rendre à son disciple l’honneur qui est dû à son rang,

que de le laisser jouer et se divertir publiquement avec ceux de son âge.”

“Seigneur, reprit alors Gertrude,

si cette personne formait une ferme résolution de ne plus commettre désormais cette faute,

ne lui pardonneriez-vous pas celles qu’elle a commises jusqu’à présent sur cette matière?”

“Non-seulement je les lui pardonnerais, répondit le Seigneur;

mais même son action me serait aussi agréable

que le serait au fils d’un Roi celle de son maître qui lui rendrait avec beaucoup

de douceur et de complaisance pour jouer avec lui les enfans de son âge,

qu’il aime, et que ce maître avait chassés auparavant avec une extrême rigueur.”

 

CHAPITRE 80.
De la manière d’exercer son zèle.

Gertrude priant pour une personne qui avait la conscience inquiétée,

et qui craignait d’être coupable devant Dieu,

de ce qu’elle ne supportait pas avec assez de patience la négligence de quelques-uns,

par le mauvais exemple desquels elle appréhendait

que la sévérité de la discipline et de la Religion ne tombât dans le relâchement;

le Seigneur, qui est le meilleur de tous les maîtres, l’instruisit ainsi par ces paroles:

“Si quelqu’un désire que son zèle me soit un sacrifice agréable, et utile pour le salut de son âme,

il doit avoir un soin particulier de trois choses.

La première, que lorsque la nécessité et l’humanité le requièrent,

il montre un visage doux et serein à cette personne dont il désire de corriger la négligence,

et qu’il lui témoigne dans l’occasion sa charité, tant par ses paroles, que par ses œuvres.

La seconde, qu’il prenne garde de ne pas publier ces négligences

dans des lieux où il ne peut espérer aucun amendement dans la personne coupable,

ni aucune précaution dans ceux qui l écoutent.

La troisième, que lorsque sa conscience lui dicte de reprendre quelque défaut,

qu’il n’y ait aucune considération humaine qui soit capable de lui faire garder le silence,

mais que par un pur motif de la gloire de Dieu et du salut des âmes,

il cherche les moyens de corriger avec fruit et charité ces imperfections.

Et alors il sera récompensé selon la mesure de son travail, et non pas selon le progrès qu’il aura fait;

puisque si ses soins n’ont aucun succès, ce ne sera pas sa faute,

mais plutôt la faute de ceux qui n’écoutent pas ses avis, ou qui s’y opposent.”

 

Cette Sainte priant encore pour deux personnes qui contestaient ensemble de paroles,

et dont l’une croyait maintenir la justice, et l’autre établir la charité envers le prochain:

“Lorsqu’un père amoureux de ses petits enfans, lui répondit le Seigneur,

les voit jouer devant lui et s’entre-disputer pour rire, il le dissimule quelquefois et s’en divertit;

mais s’il en aperçoit un qui s’élève contre l’autre avec trop de dureté,

soudain il reprend avec aigreur celui qui a tort.

Ainsi moi qui suis le Père des miséricordes,

pendant que je vois ces deux personnes contester légèrement ensemble avec une bonne intention,

je le dissimule, quoique j’aimasse beaucoup mieux de les voir jouir d’une entière paix de cœur;

mais si l’une venait à s’emporter contre l’autre avec rigueur,

elle ne pourrait pas éviter le châtiment et les verges de ma justice paternelle.”

 

CHAPITRE 81.

Qu’on ne reçoit pas toujours sur-le-champ le fruit de sa prière;

mais qu’il est quelquefois réservé pour l’avenir.

Une autre personne se plaignant souvent qu’elle ne ressentait aucun avantage des prières qu’on faisait pour elle;

Gertrude l’ayant proposé à Dieu lui en demanda la cause:

“Demandez à cette personne, lui répondit le Seigneur,

ce qu’elle croirait le plus avantageux à son cousin ou à quelque autre de ses parens pour

qui elle souhaiterait ardemment un bénéfice:

ou qu’on lui conférât seulement le titre du bénéfice, ou qu’on lui en donnât le revenu entier,

pendant qu’il est encore enfant et qu’il étudie, pour l’employer suivant son caprice.

Et puisque selon la prudence humaine, elle ne peut pas vous répondre autrement,

sinon qu’il serait plus avantageux à l’enfant de lui donner simplement le titre du bénéfice

dont il pourrait tirer un revenu considérable lorsqu’il serait arrivé à un âge plus avancé,

que de lui donner cet argent dans un temps ou il le dépenserait inutilement comme font les enfans,

et demeurerait ensuite dans la misère et dans l’indigence?

Qu’elle se confie donc dans ma sagesse et dans ma miséricorde divine,

puisque je suis son Père, son Frère, et son Epoux,

et que je procure avec beaucoup plus de soin et de fidélité l’avantage de son corps et de son âme,

qu’elle ne procure celui de son parent;

et que je conserve précieusement le fruit de toutes les prières

et de tous les désirs qu’on m’adresse pour elle,

jusqu’à ce que le temps convenable de l’en faire jouir soit arrivé;

et alors je le lui communiquerai tout entier,

lorsque personne ne sera capable de le corrompre ou de le ravir par ses importunités.

Et qu’elle se persuade que cela lui est bien plus utile, que si à mesure que quelqu’un prie pour elle,

je versais aussitôt dans son âme quelques douceurs,

qu’elle pourrait peut-être ou troubler par la vaine gloire, ou tarir par son orgueil;

ou bien, que si je lui accordais quelque prospérité temporelle

qui pourrait lui être un sujet de commettre plusieurs péchés.”

 

CHAPITRE 82.
Des actions faites par obéissance.

La Semainière récitant par cœur le Chapitre de Matines,

Gertrude eut révélation qu’elle le faisait pour satisfaire au précepte de la Règle,

qui ordonne de réciter cette leçon par cœur, et qu’elle acquérait autant de mérite par cette observance,

que s’il y eût eu autant de personnes qui priassent pour elle devant Dieu,

qu’il y avait e paroles en ce qu’elle avait chanté.

Elle connut ensuite cette vérité de saint Bernard,

que lorsqu’à l’article de la mort l’homme se trouve saisi e craintes, ses actions lui disent en quelque sorte:

“Vous nous avez produites, nous sommes votre ouvrage, nous ne vous abandonnerons point,

mais nous demeurerons sans cesse avec vous,

et nous comparaîtrons au Jugement au même temps que vous.”

Alors Dieu permettra que toutes les actions d’obéissance paraissent

comme autant de personnes illustres qui consoleront celui qui les aura produites,

et intercéderont pour lui auprès du Seigneur,

en sorte que chaque bonne action faite par obéissance avec une intention pure,

obtiendra le pardon de quelque négligence:

ce qui donnera une consolation extrême dans les peines de l’agonie.

 

CHAPITRE 83.

D’une Semainière qui devant lire le Psautier s’était recommandée aux prières de sainte Gertrude.

Une autre Semainière qui était obligée de lire le Psautier suivant l’usage de la Communauté,

s’était recommandée aux prières de Gertrude.

Cette Sainte s’étant mise en oraison pour elle,

vit en esprit le Fils de Dieu qui élevait cette Semainière devant le trône de son Père céleste,

le priant de la faire entrer pour l’accomplissement de ses désirs dans la participation du zèle

et de la fidélité avec laquelle il avait désiré la gloire de Dieu son Père, et le salut du genre humain.

Après que le Sauveur eut fait cette prière à son Père, il sembla que la personne pour laquelle il venait de prier,

fût revêtue d’ornemens semblables aux siens.

C’est pourquoi,

comme on dit que le Fils de Dieu se tient debout devant son Père pour le rendre favorable à l’Eglise,

ainsi cette personne, comme une autre Reine Esther, était debout avec le Fils de Dieu devant le Père éternel,

priant pour son peuple, c’est-à-dire, pour sa Communauté.

Et pendant qu’elle s’acquittait en cet état de l’obligation de réciter le Psautier,

le Père céleste recevoit ses paroles en deux manières différentes,

ou comme un Seigneur qui reçoit une dette qui lui est payée par la caution qui avait répondu pour ses débiteurs,

ou comme une somme d’argent que lui donne son Intendant pour distribuer à ses amis.

Il semblait encore que le Seigneur donnait à cette personne tout ce qu’elle désirait obtenir

par ses prières pour sa Communauté,

et qu’il l’établissait pour distribuer aux autres de la Congrégation ce qu’ils lui demanderaient.

 

CHAPITRE 84.

Pourquoi Dieu permet des défauts tant dans les Supérieurs, que dans les inférieurs.

Sainte Gertrude priant Dieu de corriger un défaut d’un de ses Supérieurs, reçut cette réponse:

“Ignorer-vous que non seulement cette personne,

mais encore tous ceux qui ont la conduite de cette Communauté qui m’est si chère,

ne sont pas sans quelques défauts,

puisque personne n’en peut être entièrement exempt durant cette vie?

Ce qui arrive par un excès de la miséricorde, de la tendresse,

et de la charité avec laquelle j’ai choisi cette Congrégation,

afin que par-ce moyen elle augmente merveilleusement son mérite.

Car il faut bien plus de vertu à se soumettre à celui dans qui l on reconnaît des défauts,

qu’à un autre dont les œuvres paraissent toutes parti faites.”

Sur quoi Gertrude ayant reparti:

“Quoique j’eusse une extrême joie, Seigneur, de voir beaucoup de mérite dans les inférieurs,

je désire aussi ardemment que les Supérieurs soient exempts de fautes,

et je crains qu’ils n’en contractent quelquefois par leurs imperfections.”

“Je permets, répondit le Seigneur, moi qui connais tous leurs défauts,

que dans la diversité de leurs emplois ils soient quelquefois souillés de quelque tache,

parce qu‘ autrement ils n’arriveraient peut-être jamais à un si haut point d’humilité.

C’est pourquoi comme le mérite des inférieurs s’augmente par les défauts

et par les perfections des Supérieurs,

le mérite des Supérieurs s’accroît tout de même par les défauts et par les perfections des inférieurs:

tout ainsi que divers membres d’un même corps contribuent à l’accroissement les uns des autres.”

 

Ces paroles firent comprendre à Gertrude la conduite de la sagesse infinie de Dieu,

qui ménage avec tant d industrie le salut de ses Elus,

qu il se sert de leurs défauts mêmes pour les élever à une plus grande perfection,

en sorte qu’il lui semblait

que quand la miséricorde de Dieu n’aurait jamais éclaté en aucune autre occasion qu’en celle-là,

toutes les créatures ensemble ne suffiraient pas pour lui rendre les actions de grâces

et de louanges qui lui sont dues.

 

CHAPITRE 85.

Du fruit de l’adversité, et comment nous pouvons nous corriger de nos défauts.

Priant pour une personne qui était dans l’affliction, elle reçut cette réponse:

Ne vous défiez point de moi,

car je ne permets point que mes Elus soient affligés au-dessus de leurs forces,

et je suis toujours avec eux pour modérer le poids de leur adversité.

Et de même qu’une mère qui veut faire chauffer son petit enfant,

tient toujours sa main exposée entre lui et le feu;

ainsi quand je sais qu’il est à propos de purifier mes Elus par les afflictions,

je leur en envoie, non pour les perdre, mais pour les éprouver, et pour contribuer à leur salut.”

 

Priant ensuite pour une personne qu’elle avait aperçue dans quelque défaut,

elle dit entre autres choses dans la ferveur de ses désirs:

“Seigneur, quoique je sois la moindre de vos créatures,

néanmoins puisque c’est pour vous glorifier,

que je vous prie pour cette personne, pourquoi ne m’exaucez-vous pas,

vous qui êtes si puissant, que vous pouvez toutes choses?”

“De même que je puis toutes choses, lui répondit le Seigneur, par ma toute-puissance,

je discerne aussi toutes choses par ma profonde sagesse, et je ne fais rien que de convenable.

Et comme un puissant Roi de la terre qui aurait le pouvoir et la volonté de faire nettoyer son écurie,

ne la nettoierait pas lui-même de ses propres mains,

parce que cette action serait indécente à Sa Majesté;

ainsi je ne fais sortir personne du mal dans lequel il est tombé par sa propre volonté,

s’il ne se fait violence à lui-même, s’il ne change cette volonté,

et s’il ne se rend agréable à mes yeux, et digne de mon amour.”

 

CHAPITRE 86.

De la manière d’éviter la négligence et la confusion dans l’Office divin.

Cette Sainte considérant une fois une personne

qui durant Matines allait tout autour du Chœur pour avertir ses Sœurs d’observer quelques cérémonies,

qui manquant d’être pratiquées par oubli, causaient quelquefois de la confusion dans le Service divin,

elle demanda à Dieu combien cette sorte d’emploi lui était agréable.

“Quiconque, lui répondit le Sauveur,

tâche d’empêcher pour l amour de moi les négligences dans l’Office divin,

et porte les autres à les éviter,

je supplée pour lui à celles qu’il pourrait commettre dans les actions de piété et de dévotion

qu’il est obligé de pratiquer.”

 

CHAPITRE 87.

De l’offrande qu’on fait à Dieu de ses adversités, et de la perte de ses amis.

Priant pour une personne affligée de la maladie d’une de ses amies,

qu’elle appréhendait de perdre bientôt, elle reçut cette instruction de la part de Dieu:

“Lorsqu’une personne craint de perdre ou a déjà perdu un fidèle ami,

dans lequel elle trouvait non-seulement cette consolation qui est une suite de l’amitié,

mais encore de grands secours pour s’avancer dans la vertu;

si elle m’offre avec une volonté sincère les peines que son cœur en ressent,

en sorte que quand il serait en son pouvoir de retenir son ami, elle s’en prive pour l’amour de moi,

aimant mieux le perdre pour accomplir ma volonté, que le conserver en contentant la sienne propre,

elle doit être assurée que si elle peut former ce désir dans son cœur seulement pendant une heure,

ma charité la considérera comme une offrande qu’elle conservera toujours dans la même beauté

et dans la même perfection qu’elle était au moment qu’elle lui a été présentée;

et toutes les afflictions qui lui arriveront ensuite par une faiblesse humaine,

contribueront à l’avancement de son salut:

en sorte que toutes les pensées qui pourront causer de la peine à son esprit,

comme par exemple lorsqu’elle fait réflexion à telle ou telle consolation,

à tel ou tel soulagement qu’elle eût pu trouver dans cette personne, dont elle est maintenant privée;

tous ces chagrins, dis-je, et toutes ces inquiétudes

qui accablent l’homme par une faiblesse de la condition humaine,

produisent un tel effet dans l’âme après l’offrande dont nous venons de parler,

qu’elles la disposent à recevoir les consolations divines;

parce que je veux véritablement verser sur elle autant de consolations,

que j’ai permis qu’elle reçût d’afflictions, après l’offrande qu’elle m’a faite;

et je suis comme contraint, par un effet de ma bonté, d’en user de la sorte,

de même qu’un lapidaire est obligé de mettre dans son ouvrage d’or ou d’argent autant de pierreries,

qu’il a fait de petites niches pour les recevoir.

Or ma consolation divine est assez semblable à une pierre précieuse,

en ce que parmi ces pierres il y en a qui ont beaucoup de force et de vertu:

car cette consolation que l’homme acquiert par la souffrance d’une affliction pas sagère,

a tant d’efficacité, que l’homme ne saurait rien quitter,

pour grand que ce soit dans cette vie,

qu’elle ne le lui rende au centuple dès ici-bas, et mille fois davantage dans l’Eternité.“

 

CHAPITRE 88.

Des taches qui peuvent ternir la blancheur de la virginité.

Gertrude priant une autre fois pour une personne

qui souhaitait ardemment d’avoir devant Dieu le mérite de la virginité,

et qui appréhendait d’en avoir terni l’éclat par quelque faiblesse humaine,

cette personne lui apparut entre les bras du Seigneur, revêtue d’une robe blanche comme neige,

et parée d’une façon très-modeste:

en suite de quoi le Sauveur lui fit cette instruction:

“Lorsque la virginité reçoit quelque légère tache par une faiblesse humaine,

et que l’on en prend sujet de faire une solide et véritable pénitence,

je fais par ma bonté passer ces taches en des ornemens de l’âme,

et elles produisent le même agrément dans la virginité, que les plis dans une robe.

Néanmoins, parce que l’Ecriture qui ne peut être sujette à l’erreur,

assure que‘ c’est la pureté qui nous approche de Dieu, (Sap. 6)

on doit remarquer que ces taches pourraient être causées par de si grands péchés,

qu’elles empêcheraient la douceur de l’amour divin,

comme la multiplicité des habits éloigne en quelque façon l’Epouse des chastes caresses de son Epoux.”

 

CHAPITRE 89.
Du renoncement à son propre sens.

Priant encore une autre fois pour une personne qui désirait d’attirer sur elle les consolations divines,

elle reçut cette réponse du Seigneur:

„C’est elle-même, dit-il, qui met obstacle aux douceurs de ma grâce,

parce qu’attirant mes Elus à moi par les charmes intérieurs de mon amour,

celui qui demeure obstiné dans son propre sens, y met le même empêchement,

que celui qui se boucherait le nez avec sa robe, de peur de sentir la douce odeur de quelques parfums.

Mais celui qui pour l’amour de moi renonce à son propre sens pour suivre celui d’autrui,

acquiert un mérite d’autant plus grand, qu’il agit davantage contre son inclination,

parce qu’il ne pratique pas en cela une simple action d’humilité,

mais qu’il remporte une pleine victoire sur lui-même;

ce qui fait dire à l’Apôtre, que personne ne sera couronné,

que celui qui aura combattu selon les lois du combat. (2. Tim. 2)

 

CHAPITRE 90.

Que la volonté est réputée devant Dieu pour action.

Priant pour une personne qui trouvait beaucoup de difficulté dans un travail qui lui avait été commandé,

le Seigneur l’instruisit ainsi dans ces termes:

“Si quelqu’un veut entreprendre pour l’amour de moi quelque œuvre pénible,

par laquelle il appréhende d’être détourné de sa dévotion,

s’il néglige le propre bien de son âme pour accomplir ma volonté,

j’estime tellement la pureté de son intention,

que j’en fais le même état que s’il passait jusqu’à l’accomplissement de l’action;

et quand même il ne commencerait jamais ce qu’il a entrepris,

il ne laisserait pas d’obtenir de moi la même récompense que s’il l’avait achevé,

et qu’il n’eût jamais commis à cet égard la moindre négligence.

 

CHAPITRE 91.

Qu’on ne doit pas préférer les choses extérieures aux intérieures.

Enfin cette Sainte priant pour une personne

qui était affligée pour quelques sujets dont elle était elle-même la cause, reçut cette réponse.

“Par ces peines je purifie la négligence qu’elle a contractée,

en préférant par un sentiment humain une utilité extérieure à son avancement intérieur.”

“Puisque nous ne pouvons subsister, reprit Gertrude, sans le secours des biens extérieurs,

quelle faute peut-elle avoir commise par cette prévoyance qui est attachée à son office?”

“C’est, répondit le Seigneur,

un honneur et un ornement à une fille de qualité de porter un manteau garni de fourrures;

mais si elle venait à le tourner à l’envers, ce qui lui était un ajustement et une marque de grandeur,

deviendrait un sujet de honte et de confusion;

c’est pourquoi sa mère ne la pouvant laisser ainsi exposée à la raillerie,

la couvrirait d’un autre manteau si elle ne pouvait faire autrement,

de peur qu’elle ne passât pour insensée.

Ainsi, moi qui aime tendrement cette personne comme ma propre fille,

je couvre ses défauts par différentes sortes d’afflictions;

et je permets qu’ils lui arrivent pour cette raison, sans qu’elle ait commis aucune faute.

De plus, je la pare encore de la patience, comme d’un ornement particulier;

car j’ai recommandé dans l’Evangile qu’on cherchât premièrement le royaume de Dieu, et sa justice,

c’est-à-dire, l avancement de l’homme intérieur;

et ensuite qu’il fallait, non pas chercher en second lieu les choses extérieures,

mais j’ai promis qu’elles seraient plus tôt ajoutées.

Chaque Religieux qui désire d’être ami particulier de Dieu,

doit peser attentivement la vérité de cette grande parole.

 

FIN DU TROISIÈME LIVRE ET DU TOME